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Autant en emporte le vent

Romancière engagée, Barbara Kingsolver traite du déclassement de la classe moyenne blanche américaine à travers le portrait d’une famille et de sa maison qui s’effondre. Analyse clairvoyante ou vision simpliste ?

Pas étonnant que le huitième roman de ­Barbara Kingsolver figure au palmarès des best-sellers du New York Times. Les critiques ­s’accordent pour y voir « le premier roman américain qui traite, enfin, de l’élection de 2016 » : la bataille des primaires sert en effet de toile de fond, et Trump y ­apparaît comme une menace montante sous le nom du « Méga­phone ». En guise d’intrigue, on trouve « l’habituelle tragédie de la classe moyenne américaine contemporaine », lit-on sur le site de la radio publique NPR. Journaliste devenue free-lance après la faillite de son magazine, Willa doit subvenir aux besoins d’une famille élargie. Iano, son mari, a perdu son poste de professeur après la fermeture de l’université où il enseignait ; Nick, son beau-père, ancien ouvrier ­licencié, soutient Trump, tient des propos racistes et requiert des soins coûteux ; les enfants, jeunes adultes, sont ­revenus au nid avec un bébé. Enfin, la maison menace de tomber en ruine. En somme, « Unsheltered est rempli de personnages, d’événements et de problèmes bien reconnaissables, note le mensuel The Atlantic : on y croise la crise financière de 2008, le mouvement Occupy Wall Street, la question de la dette étudiante, l’économie des petits boulots, l’immigration et le réchauffement climatique ». À quoi s’ajoutent le chômage et la crise immobilière. Vétuste, la maison de Vineland, ancien
ne communauté utopiste fondée au XIXe siècle dans le New Jersey, incarne en 2016 « un monde qui chancelle », note l’écrivaine Meg Wolitzer dans The New York Times. La bâtisse centenaire évoque la « cala­mité américaine », comme si « un grand méchant loup soufflait de toutes ses forces pour mettre la maison à terre ». Emplois stables, retraite, couverture santé, habitat confortable... Autant en emporte le vent ! Un va-et-vient narratif entre la maison menacée de 2016 et le même bâtiment dans les ­années 1870 achève d’en faire un symbole de l’Amérique : les personnages du XIXe siècle, ­lecteurs de Darwin, se heurtent aux bigots de leur temps, ­tandis que ceux du XXIe siècle ont ­affaire aux zélateurs d’un ­capi­talisme destructeur. Unshel­tered semble ­cocher toutes les cases de la gauche accablée par la ­présidence Trump, mais il suscite pourtant des réserves. Barbara Kingsolver livre « un roman moralisateur sur la catastrophe financière portant sur la destruction du mode de vie de la classe moyenne blanche ­américaine », cingle Vulture, le site culturel du magazine New York. L’auteure chérie des clubs de lecture a-t-elle écrit la nouvelle épopée de l’Amérique middle class ou un maladroit roman à thèse ? C’est du magazine The Atlantic que vient la critique la plus nourrie. Littéraire, d’abord. « Ce ­roman familial américain ressemble à un talk-show du ­dimanche, sans véri­tables person­nages », juge l’universitaire Merve Emre dans le mensuel auquel Obama aimait accorder ses interviews. Sur le plan idéologique, le débat est vif : Kingsolver fait-elle preuve d’une grande luci­dité sociale, comme le suggère la chroniqueuse du New York Times, née comme la romancière à la fin des années 1950 ? Ou bien mani­feste-t-elle à son corps défendant la bonne conscience d’une bourgeoisie blanche naguère progressiste, sûre de sa supériorité, à son insu « un peu raciste », « un peu sexiste » ? C’est cette hypothèse que défend la chroniqueuse trentenaire de The Atlantic : le roman ne serait « pas en prise sur ce que nous vivons ». « Le principe de responsabilité individuelle et l’idéal d’autosuffisance domestique que Kingsolver présente comme des réponses nova­trices à la précarité économique et au désastre écologique ne sont en fait que les valeurs fami­liales néolibérales des ­années Reagan ». Étrange ? Entre la critique du quotidien new-yorkais et celle du mensuel bostonien, deux vénérables bastions démocrates, le clivage est générationnel. Et ­reflète assez fidè­lement celui qui sépare, en ­politique, Hillary ­Clinton d’Alexandria Ocasio-Cortez, 29 ans, issue de l’aile gauche du parti démocrate et devenue lors des midterms de novembre dernier, la plus jeune élue du Congrès américain.
LE LIVRE
LE LIVRE

Unsheltered de Barbara Kingsolver, Harper, 2019

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