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L’autre gentleman cambrioleur

À la tête d’un vaste réseau criminel international, Adam Worth défraya la chronique judiciaire du XIXe siècle. Sans jamais recourir à la violence.


© Sidney Paget

Conan Doyle s'inspira d'Adam Worth pour créer Moriarty, double criminel de Sherlock Holmes.

Le crime ne paie pas – sauf si l’on a du talent ; et, du talent, Adam Worth en a à revendre. Si bien que, en cinquante ans de carrière criminelle, il accumulera jusqu’à sa mort, en 1902, des millions de dollars, de splendides demeures, un yacht à vapeur avec vingt hommes d’équipage, une écurie de chevaux de course – bref, tout l’attirail du milliardaire, dont ce fils d’émigrés juifs allemands miséreux n’aurait osé rêver.

C’est la guerre de Sécession qui lui met le pied à l’étrier : il s’enrôle pour toucher une prime, se fait passer pour mort et renouvelle plusieurs fois l’opération sous un nom différent, dans chaque camp. Hélas, comme il doit se reconvertir la paix venue, il rejoint les bas-fonds de New York et monte un réseau de pickpockets. Cela le mène à la prison de Sing Sing, dont il s’évade au bout de quelques semaines, le temps d’apprendre le maniement de la nitroglycérine et de comprendre que le métier de pickpocket est trop peu rémunérateur pour le risque encouru. « Il n’est pas plus difficile ni plus risqué de voler 100 000 dollars que le dixième de cette somme », déclare-t-il avant de passer du crime désorganisé au crime organisé, et de « ne plus tirer que le gros gibier » : milliardaires, banques, compagnies d’assurances, trésors publics de tous les continents.

Sa vraie carrière démarre à Boston avec le percement des coffres de la Boylston National Bank, un exploit qui lui vaut une grande notoriété mais l’oblige, avec son complice, à s’enfuir en Angleterre. À Londres, il acquiert vite pignon sur rue (chic) et respectabilité, bien qu’il vive en ménage à trois avec son complice et la splendide Kitty Flynn, une barmaid irlandaise de Liverpool. Mais, la nuit, c’est sur un réseau international de malandrins qu’il règne, préparant dans leurs moindres détails des coups fumants auxquels il ne participe qu’occasionnellement, juste pour garder la main.

Son grand exploit est le vol du portrait par Gainsborough de la duchesse de Devonshire, arrière-arrière-arrière-grand-mère de la princesse Diana, la veille du jour où le banquier américain Junius Spencer Morgan devait en prendre possession après l’avoir acquis aux enchères pour un montant record. Le détective William Pinkerton (fils d’Allan, fondateur de l’agence éponyme que l’on présente parfois comme l’ancêtre du FBI américain) traque sans relâche Adam Worth, son complice et Kitty jusqu’à Paris, où ils ouvrent le très louche Bar américain de la rue Scribe, quartier général d’un vaste réseau international de gangsters.

Pinkerton est bluffé par le savoir-faire de celui qu’il qualifie de «plus remarquable professionnel du crime des temps modernes ». Worth épate aussi Conan Doyle, qui le transmue en professeur Moriarty, « Napoléon du crime » et double maléfique de Sherlock Holmes. Worth-Moriarty ne sera pris qu’une seule fois, victime d’un complice stupide puis trahi. Ce qui lui vaudra tout de même cinq ans dans un pénitencier belge.

Adam Worth n’est pas un petit saint ni même un bandit d’honneur. En revanche, il respecte les conventions jusqu’à se voir considéré en Angleterre comme l’archétype du parfait gentleman, riche mais discret (et pour cause), vivant dans un quasi manoir londonien avec de nombreux domestiques, tous criminels. Il respecte aussi la morale – sa morale : fidélité farouche à ses amis, qu’il fera tout pour secourir ou faire évader en cas de pépin ; indéfectible soutien à son ingrate famille ; et jamais de violence. Il réserve tout son irrespect à l’autorité et à la loi, qu’il enfreint tant et plus avec une provocation jouissive.

Et c’est un romantique. Lorsque la sulfureuse Kitty sort de sa vie, Worth se console avec le portrait volé, celui de la duchesse Georgiana Cavendish, digne alter ego de la belle Irlandaise. Il trimballe presque toujours son chef-d’œuvre avec lui dans le double fond d’une malle tandis qu’il oscille entre New York, Paris et Londres, et ne s’en séparera que pressé par le besoin, au profit de John Pierpont Morgan, fils du précédent (le tableau se révélera être sinon un faux du moins douteux).

Comme pour sauver la morale, Worth finit ses jours dans la misère, alcoolique, abandonné de tous. Unique exception, le généreux William Pinkerton, dont l’admiration s’est transformée en véritable amitié. Il sauvera la mise à son ennemi devenu ami devant les tribunaux belges et britanniques, organisera la restitution du Gainsborough, consignera par écrit ses hauts faits, l’aidera financièrement et veillera sur ses enfants. Worth fut « le plus remarquable des bandits que la ville ait produits », pourra-t-on lire dans la presse new-yorkaise à son décès.

LE LIVRE
LE LIVRE

Le Napoléon du crime de Ben Macintyre, traduit de l’anglais par Pierre Guglielmina, Éditions de Fallois, 2020

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