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Aux sources des troubles mentaux

Il suffisait d’y penser : les pathologies de l’esprit sont des sous-produits de l’évolution. Une nouvelle discipline, la psychiatrie évolutionniste, est en train de naître.

La psychiatrie a cessé de progresser. On ne trouve plus de nouveaux médicaments, l’efficacité de beaucoup d’entre eux est contestée, et, quand elle est avérée, on n’en comprend pas les raisons. Les troubles mentaux n’ont pas de biomarqueurs : le psychiatre ne peut pas commander des tests en laboratoire pour vérifier ou exclure une hypothèse. Les ­espoirs mis dans la neurologie et la génétique ont été contrariés : même les maladies d’origine largement génétique, comme l’autisme ou la schizophrénie, renvoient à tant de gènes que le terrain se brouille. Or les maladies mentales sont en augmentation régulière dans le monde. Pour surprenant que cela paraisse, les autorités de santé, OMS en tête, considèrent désor­mais qu’elles sont la première cause d’incapacité. Une estimation à prendre avec précaution, car la discipline – autre signe de faiblesse – n’est souvent pas en mesure de faire la différence entre un état réellement patho­logique et des troubles ordinaires de l’humeur.  

Les troubles mentaux, dégâts collatéraux de la sélection naturelle ?

D’où l’intérêt accordé à une nouvelle voie de recherche : la psychiatrie évolutionniste. L’un de ses hérauts est Randolph Nesse, qui dirige le Centre de l’évolution et de la médecine à l’université de l’Arizona. L’idée de base : si l’on
veut progresser dans la compréhension des symptômes, nous avons intérêt à explorer leur signification à la lumière de la théorie de l’évolution. Or celle-ci suggère que les principaux troubles mentaux, y compris la dépression et l’anxiété, pourraient être des dégâts collatéraux de la sélection naturelle. Dans Good Reasons for Bad ­Feelings, il propose deux pistes de réflexion. Selon la première, des troubles comme l’anxiété ou la dépression sont issus d’adaptations utiles. Ainsi, l’anxiété vient du réflexe de peur, qui nous incite à nous protéger. Elle fonctionne comme un détecteur de fumée ; mais, comme les détec­teurs de fumée, elle peut avoir des ratés. De même, les accès de panique ont vraisemblablement leur source dans la réaction de lutte ou de fuite face à un événement imprévu. Or la sélection naturelle se moque de ce que vous pouvez ressentir. « Dans le calcul de l’évolution, seul compte le succès reproductif. »  

Ou conséquences de traits sélectionnés pour de bonnes raisons ?

Seconde piste : des troubles mentaux sont les conséquences accidentelles de traits qui ont été sélectionnés pour de bonnes raisons. En explorant les gènes liés à l’autisme, les chercheurs ont trouvé une corrélation avec des gènes intervenant dans les facultés intellectuelles ; certains voient l’autisme comme un dérè­glement d’une intelligence élevée. Comme l’écrit le biologiste Adrian Woolfson dans la revue Nature, « les vulnérabilités de l’esprit humain pourraient être le prix à payer pour l’optimisation » de certains traits. Des traits parfois sans aucun rapport avec la pathologie. Ainsi, le risque de schizophrénie est accru en présence de versions particulières d’une protéine primitive du système immunitaire, qui a évolué « pour des raisons sans rapport avec les fonctions mentales ». Un autre exemple est fourni par ce qu’on appelle la « pléiotropie antagoniste » : l’existence de gènes qui influent à la fois sur un trait bénéfique et un trait délé­tère. Certains gènes impliqués dans le vieillissement ont ainsi évolué parce qu’ils favorisent une bonne santé tôt dans l’existence. La nature laisse aussi parfois des « legs irrationnels », comme l’existence incongrue de nerfs et de vaisseaux sanguins à la surface de la rétine. Nesse espère que ce type de réflexion conduira à mieux cerner la frontière entre le normal et le pathologique et à mettre en garde contre les prétentions de l’industrie pharmaceutique à imposer l’idée qu’une molécule peut soigner un trouble mental. Mais il attend beaucoup de la génétique qui, alliée au traitement massif des données, devrait permettre d’identifier de plus en plus de mutations prédisposant à certains troubles mentaux.
LE LIVRE
LE LIVRE

Good Reasons for Bad Feelings: Insights from the Frontier of Evolutionary Psychiatry de Randolph M. Nesse, Dutton, 2019

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