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Vivre avec sa folie – « C’est moi qui suis dieu »

« Je le sais, maintenant, Paule Thévenin, c’est parce que tout profondément athée comme je le suis, en plus
c’est moi qui suis dieu.
Je sais que le monde et les êtres viennent de moi, 
dans les cavités de mon corps qu’ils se puisent,
et qu’après être nés
ils viennent ensuite
bouffer comme si j’étais une machine à semence
pour l’éternité. »

Extrait d’une lettre écrite par Antonin Artaud à la jeune psychiatre Paule Thévenin le 10 mars 1947, un an avant de mourir.

Dans la société urbaine actuelle, la folie fait peur. La plupart des gens évitent de la côtoyer et même de la regarder. Ils fuient ce contact qui les dérange au plus profond.

Par « folie », nous entendons ici les deux principales formes de psychose, celles que l’on a baptisées, à tort ou à raison, schizophrénie et psychose maniaco-dépressive. L’incidence de ces pathologies est difficile à cerner. Retenons, pour simplifier, le chiffre le plus souvent donné : chacune d’elles toucherait près de 1 % de la population. Soit 2 % au total. Cela fait beaucoup de monde : plus d’un million de Français, par exemple (1). Ce n’est donc pas une réalité marginale. C’est aussi une cause majeure de suicide.

L’actualité des psychoses peut être abordée de plusieurs manières. Les principaux débats portent sur les méthodes de diagnostic (et de détection précoce, de prévention) ; sur l’incidence réelle (que signifient concrètement les 2 % évoqués plus haut ?) ; sur les modes de traitement (médicaments, psychothérapies) ; sur le rôle de l’hôpital (quand est-il souhaitable d’hospitaliser ? dans quelles conditions ?) ; sur la formation et le nombre de psychiatres ; sur l’analyse des causes des psychoses (les gènes, l’enfance, l’environnement) ; sur leur traduction neurologique (très mal connue) ; sur l’évolution des représentations collectives et les différences selon les cultures, les sociétés ; sur l’impact des stratégies de l’industrie pharmaceutique ; sur la définition même des pathologies en question… ou simplement leur description.

C’est ce dernier angle que nous avons choisi de privilégier, en nous appuyant pour commencer sur le témoignage hors du commun fourni par le livre d’Elyn Saks (pas encore traduit en français). Atteinte de schizophrénie depuis qu’elle était étudiante à Yale, cette femme brillante enseigne aujourd’hui le droit de la santé dans une université californienne. Elle raconte son calvaire et le processus long et complexe qui lui a finalement permis de contrôler sa maladie. En compagnie du psychiatre bien connu Oliver Sacks (sans rapport avec Elyn Saks), nous abordons ensuite la psychose maniaco-dépressive, aujourd’hui pudiquement baptisée « trouble bipolaire », en privilégiant là aussi le récit de malades ou de leurs proches. Après la lecture de lettres de psychotiques brésiliens, nous donnons la parole au psychiatre new-yorkais John Strauss, qui a côtoyé pendant quarante ans des « personnes atteintes de schizophrénie » (il se refuse à utiliser le substantif « schizophrène »). À ses yeux, les frontières entre les différentes formes de pathologie psychotique sont beaucoup plus floues que ne le laissent entendre les manuels de psychiatrie. Il considère que la recherche médicale s’est fourvoyée en négligeant l’étude systématique de la subjectivité des patients : la manière dont ils ont vécu leur entrée dans le monde de la psychose et dont ils vivent celle-ci au jour le jour, avec ses accès et ses rémissions et, point essentiel, leur sentiment de solitude.

John Strauss préfère le mot « psychose » au mot « folie ». Quoi qu’il en soit, le processus de fond, qui échappe pour l’instant à l’investigation scientifique, est toujours le même : la personne perd le sens « normal » du rapport au réel tel que le vivent les autres ; elle se forge une autre réalité. L’objectif de toute thérapie est de trouver le moyen de la raccrocher au réel du commun des mortels.

 

Dans ce dossier :

Notes

1| Selon le ministère de la Santé, il y aurait 300 000 à 500 000 adultes atteints de schizophrénie et autres formes de psychose délirante chronique (hors psychose maniaco-dépressive).

Pour aller plus loin

Alain Bottéro, Un autre regard sur la schizophrénie, Odile Jacob, 2008. Par un psychiatre anthropologue. « Chose très rare parmi les publications tant anglaises que françaises, c’est un livre écrit par quelqu’un qui connaît à la fois la science du domaine et sa clinique » (John Strauss).

Gérard Garouste, L’Intranquille. Autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou, L’iconoclaste, 2009. L’émouvante autobiographie d’un peintre atteint par la maladie maniaco-dépressive.

Emil Kraepelin, La Folie maniaque-dépressive, trad. Georges Poyer, Jérôme Millon, 1993. Dernière partie d’un ouvrage paru en 1899, dans lequel le grand psychiatre allemand établit pour la première fois la distinction entre schizophrénie et psychose maniaco-dépressive.

Jean-Louis Monestès, La Schizophrénie. Mieux comprendre la maladie et mieux aider la personne, Odile Jacob, 2008. Par un spécialiste des thérapies cognitives et comportementales.

Claude Quétel, Images de la folie, Gallimard, 2010. Une histoire de la représentation de la folie, par l’un des meilleurs historiens de la psychiatrie.

Édouard Zarifian, Les Jardiniers de la folie, Odile Jacob, 2000. Par un psychiatre psychanalyste.

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