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Le biais d’optimisme, une erreur salutaire

À moins d’être dépressifs, nous avons tendance à surestimer la probabilité d’événements positifs. Héritée de l’évolution, cette faculté est profondément ancrée dans le cerveau et nous permet d’avoir confiance dans l’avenir.


© Anna Parini

Nous aimons croire que nous sommes des êtres rationnels. Nous surveillons nos arrières, pesons le pour et le contre, mettons un parapluie dans nos bagages. Mais les neurosciences et les sciences sociales nous disent autre chose : nous sommes plus optimistes que réalistes.

 

En règle générale, nous nous attendons à ce que les choses tournent mieux qu’elles ne le font. La plupart des gens surestiment leurs chances de réussite professionnelle, s’attendent à ce que leurs enfants soient extraordinairement doués, surestiment le temps qui leur reste à vivre (parfois de vingt ans ou plus), escomptent être en meilleure santé que la moyenne et mieux réussir que leurs semblables. Ils sous-estiment de très loin leur probabilité de divorcer, de souffrir d’un cancer et de se retrouver au chômage ; ils sont, dans l’ensemble, convaincus que leur vie future sera meilleure que celle de leurs parents. C’est ce qu’on appelle le « biais d’optimisme » : la tendance à surestimer la probabilité d’événements positifs et à sous-estimer celle d’événements négatifs.

 

Ce biais prévaut dans toutes les cultures, toutes les régions du monde, toutes les catégories sociales. Les enfants sont d’un optimisme forcené, et il en va de même des adultes. Une étude publiée en 2005 révèle que les seniors (60-80 ans) sont tout aussi enclins que les adultes d’âge moyen (36-59 ans) et les jeunes adultes (18-35 ans) à voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide.

 

On pourrait s’attendre à ce que l’optimisme s’érode sous l’avalanche des nouvelles catastrophiques de guerres, de chômage de masse, d’ouragans, d’inondations et autres. Et il est vrai que nous pouvons devenir collectivement pessimistes – à propos de l’évolution de notre pays ou de la capacité de nos dirigeants à réformer le système éducatif et à faire ­baisser la criminalité 1. Mais, quand il s’agit de nous-mêmes, nous sommes d’un optimisme à toute épreuve. En 2007, lors d’une enquête, 70 % des personnes interrogées estimaient que la situation des familles s’était détériorée depuis l’époque de leurs parents, mais 76 % se montraient optimistes quant à l’avenir de la leur.

 

L’excès d’optimisme peut certes être désastreux pour notre santé ou nos finances, si nous omettons d’effectuer les examens médicaux de routine ou d’épargner quand nous le pouvons. Mais ce biais nous protège aussi, en nous aidant à aller de l’avant. Sans optimisme, nos ancêtres ne se seraient jamais aventurés bien loin, et nous habiterions peut-être toujours dans des grottes. Pour progresser, il nous faut imaginer d’autres réalités et croire qu’on pourra y accéder.

 

Même si cet avenir meilleur est souvent une illusion, l’optimisme a des avantages évidents dans le présent. L’espoir apaise l’esprit, réduit le stress et est bon pour la santé. Une étude portant sur des personnes cardiaques a montré que les optimistes avaient plus tendance à prendre des vitamines, à avoir un régime alimentaire sain et à faire de l’exercice, ce qui réduisait leur risque d’infarctus. D’après une autre étude concernant des patients atteints d’un cancer, les pessimistes de moins de 60 ans avaient plus de chances de mourir dans les huit mois suivants. Et de plus en plus d’éléments laissent penser que l’optimisme a été programmé par l’évolution dans le cerveau humain.

 

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Le cerveau ne conserve pas seulement la trace du passé, il est en permanence façonné par le futur. Pour penser positivement notre devenir, il nous faut d’abord être capables de nous projeter dans l’avenir. L’optimisme se fonde sur cette extraordinaire faculté qu’ont les humains à se mouvoir mentalement dans le temps, en arrière mais aussi en avant. Cette faculté qui nous paraît triviale est en réalité essentielle à notre survie. Il est facile de comprendre pourquoi le voyage cognitif dans le temps a été sélectionné au cours de l’évolution. Il nous permet de programmer, de mettre de côté de la nourriture et des ressources pour les temps difficiles et de travailler dur en espérant en récolter les fruits.

 

La faculté de penser le futur repose en partie sur l’hippocampe, une région du cerveau qui joue un rôle crucial dans la mémoire. Les patients présentant des lésions de l’hippocampe sont incapables de se souvenir, mais aussi de se projeter dans l’avenir. Ils sont comme bloqués dans le temps.

 

 

Mais le cerveau ne voyage pas dans le temps au petit bonheur. Il se livre à des sortes de pensées particulières. Nous imaginons comment nos enfants se débrouilleront dans la vie, comment ils décrocheront le poste auquel ils aspirent, s’offriront cette maison perchée sur la colline ou trouveront la personne de leur vie. Nous nous inquiétons aussi à l’idée de perdre nos proches, de ne pas donner satisfaction dans notre travail, de mourir dans un accident d’avion. Or des études montrent que nous consacrons en général moins de temps à penser à des issues malheureuses qu’à des fins heureuses. Même lorsque nous envisageons l’échec ou le chagrin, nous nous concentrons surtout sur la manière de l’éviter.

 

Une étude que j’ai menée avec l’émi­nente chercheuse en neurosciences Elizabeth Phelps semble indiquer que le fait de penser positivement l’avenir résulte des échanges entre le cortex frontal et les régions sous-corticales du cerveau profond. Le cortex frontal, une vaste région située derrière le front, est la partie la plus récente dans l’évolution du cerveau. Il est plus volumineux chez l’homme que chez les autres primates et est essentiel à plusieurs fonctions complexes telles que le langage et la définition d’objectifs.

 

À l’aide de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), nous avons enregistré l’activité cérébrale de volontaires en train d’imaginer des scénarios. Certains étaient positifs (une belle rencontre, une grosse somme d’argent), d’autres pas (la perte de son portefeuille, une rupture amoureuse). Les sujets disaient que les images des événements positifs étaient plus riches et plus vives que les autres. On observait une activité renforcée dans deux régions : l’amygdale, une petite structure située au cœur du cerveau profond qui joue un rôle central dans le traitement des émotions, et le cortex cingulaire antérieur rostral (CCAr), une zone du cortex frontal qui module l’activité liée aux émotions. Le CCAr joue le rôle d’un agent de la circulation, il libère le flux des émotions et des associations positives. Plus le sujet était optimiste, plus ces deux régions avaient une activité intense et communiquaient entre elles quand il imaginait des événements positifs. Ces résultats sont d’autant plus frappants que l’amygdale et le CCAr manifestent une activité anormale chez les individus dépressifs.

 

Les personnes en bonne santé ont tendance à embellir un peu l’avenir, les patients souffrant d’une dépression sévère le voient en noir, et ceux qui sont atteints d’une dépression légère ont une vision assez exacte de ce qui les attend. Ils voient le monde tel qu’il est. En d’autres termes, sans ce biais d’optimisme, serions-nous tous légèrement dépressifs ?

 

Tout se passe comme si notre cerveau possédait une pierre philosophale capable de transformer le plomb en or et de nous aider en cas de difficulté à rebondir à un niveau normal de bien-être. On le constate quand il s’agit de choisir entre deux solutions déplaisantes mais aussi entre deux options agréables.

 

Imaginez que vous ayez à choisir entre deux propositions d’emploi aussi alléchantes l’une que l’autre. Prendre la décision peut être un chemin de croix ; mais, une fois qu’elle est prise, quelque chose de miraculeux se produit. Si vous êtes comme la plupart des gens, le poste que vous avez choisi vous paraît soudain avoir encore plus d’attraits qu’auparavant et vous jugez que l’autre option n’était finalement pas si alléchante que cela. Selon le psychologue Leon Festinger, nous réévaluons les options après coup pour réduire la tension que ce choix a induite.

 

Si la neuroscience de l’optimisme a considérablement progressé ces dernières années, il subsistait une énigme. Comment se fait-il que l’on conserve ce biais d’optimisme alors qu’il est facile de trouver des informations infirmant nos prévisions positives ? Nous n’avons été en mesure de percer le mystère que ­récemment, en observant par imagerie l’activité cérébrale de personnes traitant des informations positives et négatives sur l’avenir. Les résultats sont stupéfiants : quand une personne apprend, ses neurones codent fidèlement l’information positive propre à nourrir l’optimisme mais ont du mal à enregistrer une information négative imprévue.

 

 

— Cet article, paru dans The Observer le 1er janvier 2012, est composé d’extraits remaniés de son livre Tous programmés pour l’optimisme !. Il a été traduit par Véronique Merland et Nicolas Saintonge.

Notes

1. Les Français sont des spécialistes de la chose, comme le montre le démographe Hervé Le Bras dans Se sentir mal dans une France qui va bien (L’Aube, 2019).

Pour aller plus loin

Dans ce dossier :

LE LIVRE
LE LIVRE

Tous programmés pour l’optimisme ! de Tali Sharot, traduit de l’anglais par Véronique Merland, Marabout, 2012

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