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Boadicée contre le patriarcat romain

Au Ier siècle, la reine des Icènes mène la révolte des Bretons contre l’occupation romaine. Son combat vise autant à libérer son peuple du joug colonial qu’à préserver l’égalité des sexes qui a cours chez les siens. Un symbole de résistance qui inspire autant les partisans du Brexit que les féministes américaines.


© Pictorial Press Ltd / Alamy

Dépeinte par l’historien romain Dion Cassius, Boadicée (ici sur une gravure de 1812) est immense et terrifiante. Ses yeux ont un éclat farouche et sa chevelure flamboie comme la crinière d’un lion.

Au Ier siècle, Boadicée (appe­lée aussi ­Boudica ou Boa­dicea) était la reine des Icènes, un peuple de la Bretagne insulaire. Elle mena une armée de 100 000 hommes à la victoire contre le puissant Empire romain. Ses triomphes furent si retentissants que les Romains manquèrent de perdre le contrôle de son royaume. Montée sur un char accompagnée de ses deux filles, elle guida ses troupes dans une lutte vengeresse pour la liberté. Mais que signifiait la liberté pour une reine de l’âge du fer et son peuple, et quelles en étaient les limites sous l’Empire ?

 

Pour comprendre la place de Boadicée dans le monde romain, il faut avoir conscience de ce qu’était la misogynie antique. Pour les Romains, les femmes combattantes ne pouvaient qu’être le produit d’une société immorale et non civilisée – une façon de voir qui leur permettait de justifier l’assujettissement d’autres peuples. Mais ces femmes n’en devenaient pas moins des légendes.

 

Fière de son système patriarcal, la Rome antique était prompte à condamner les femmes qui brisaient les barrières et empiétaient sur les droits, les privilèges et le pouvoir des hommes. On les réduisait au silence, leur histoire était transmise par des hommes, on cari­caturait leurs traits de caractère pour faire des effets de style. Juvénal, par exemple, composa une satire ­entière contre les femmes. À propos des gladiatrices, il s’interroge : « Quelle ­pudeur peut rester au cœur d’une femme casquée qui abdique son sexe ? Elle aime la force. » 1 Juvénal met de telles « monstruosités » sur le compte du luxe et de la richesse, « maux d’une longue paix ». Ses propos trahissent une peur profonde, très répandue dans la société romaine, du pouvoir et de l’autonomie des femmes.

 

Dans la Rome impériale, le droit, la famille et la société s’allient pour entra­ver la participation des femmes à la vie publique, au nom de la morale traditionnelle et de ce qu’on estime être le mieux pour les représentantes d’un sexe jugé faible et peu porté sur le combat. Dès lors, les femmes participant à une action militaire constituent des anomalies, même s’il y a des exceptions. Aux premiers temps de Rome, les ­Sabines s’étaient interposées sur le champ de ­bataille entre les Romains et les ­Sabins, exigeant que leurs époux et leurs ­parents fassent la paix. Elles eurent gain de cause parce qu’elles agissaient pour leur famille, sans prendre les armes. En ­revanche, au début du Ier siècle, Agrippine l’Aînée, membre de la ­famille ­régnante, fut vertement critiquée pour avoir endossé les responsabilités d’un général en protégeant la retraite des troupes de son époux Germanicus. Plancine, contemporaine d’Agrippine, enfreignit les règles de la bienséance ­féminine en assistant aux manœuvres de la cavalerie de son époux Pison. Il y eut même un débat au Sénat romain pour décider s’il fallait autoriser les femmes à rejoindre leur conjoint quand il était nommé gouverneur d’une province. Et si elles devenaient plus puissantes que leur mari dans le foyer, au forum et dans l’armée ?

 

Les guerrières cristallisaient donc ces angoisses. Il circulait dans l’Antiquité toutes sortes de légendes sur les Amazones, ces cavalières venues des steppes qui se coupaient un sein pour ne pas être gênées dans le maniement de l’arc. ­Penthésilée, reine des Amazones, mena ses femmes au cœur de la guerre de Troie, suscitant l’admiration d’Achille par sa férocité : il la chercha pour la défier en pleine bataille, mais, à l’instant où elle mourut, leurs regards se croisèrent et il en tomba amoureux. Sexualité et féminité guerrière devinrent ainsi inextricablement liées.

 

Didon à Carthage, Cléopâtre en Égypte et Boadicée dans la Bretagne ­romaine n’étaient pas empêchées d’exercer le pouvoir en raison de leur sexe. Mais les auteurs latins brandirent paradoxalement leur histoire comme preuve de la faiblesse innée des femmes et de leur inaptitude à gouverner. À les en croire, c’était la sexualité des femmes qui en faisait de piètres dirigeantes. Dans ­L’Énéide, de Virgile, Didon se donne la mort en raison de sa passion pour Énée. Les poètes Properce et Horace, contemporains de Virgile, présentent respectivement Cléopâtre comme une « catin, reine de l’incestueuse Canope » et comme un « monstre funeste » ivre de vin, qui a réduit Marc Antoine en esclavage par ses ruses et son charme irrésistible.

 

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Boadicée illustre bien la façon dont étaient perçues les femmes combattantes. Depuis l’époque de sa révolte au début de notre ère, elle résume l’idée que l’on se fait de la reine guerrière. Elle est passée à la postérité grâce aux récits de deux historiens romains : ­Tacite, qui écrit au tournant du IIe siècle, et Dion Cassius, un siècle plus tard. Si les deux ­auteurs divergent sur des détails, ils s’accordent à dire que Boadicée unifia les peuples de la Bretagne insulaire et prit les armes contre les Romains en 60-61. Son histoire met en évidence les conceptions opposées de l’égalité des sexes qui avaient cours chez les Romains et les Bretons, et la dichotomie entre empire et colonie, pouvoir et soumission. Boadicée signifie « victoire » en celte, mais quelle fut au juste sa victoire ?

 

Les historiens romains nous disent que Boadicée combattait pour libérer son peuple d’un oppresseur colonial qu’elle jugeait cupide et dépravé. Selon Tacite, après la mort de son mari, le roi Prasutagus, inféodé à Rome, la vie de Boadicée tourna au cauchemar. Les Romains la rouèrent de coups et violèrent ses filles, réduisirent ses proches en esclavage, confisquèrent les terres et les biens de Prasutagus. Elle avait des raisons personnelles de se venger, mais sa vie offre un éclairage utile sur les ­effets plus larges de l’expansion de l’Empire romain.

 

À l’époque de sa révolte, les Icènes étaient alliés des Romains mais ne commerçaient pas autant avec eux que d’autres peuples du sud-est de ce qui deviendrait la Grande-Bretagne. Il n’y avait pas de centre urbain dans la région occupée par les Icènes, comme en témoignent les découvertes archéologiques. Les familles ne vivaient pas dans des villes mais dans des groupes de maisons de bois rondes, au toit de chaume, et se consacraient à des activités agraires. Les monceaux de bijoux et autres objets en or, en argent ou en électrum (un alliage d’or et d’argent) mis au jour attestent leur richesse. Les Icènes battaient monnaie et importaient très peu de marchandises, ce qui leur permettait de conserver leur autonomie et de rester à l’écart de la vie poli­tique, sociale et économique des villes et colonies romaines qui furent fondées dans la Bretagne insulaire après l’invasion romaine, en 43. Leurs maisons non fortifiées et leur habitat dispersé les exposaient particulièrement au pillage des envahisseurs.

 

Les sources antiques ne livrent guère d’indications sur le rôle assigné aux hommes et aux femmes et les hiérarchies sociales de la société dans laquelle vivait Boadicée. Mais l’occupation ­romaine ébranla sans aucun doute l’autorité de sa famille et son pouvoir local. La condition de mère de Boadicée fut un élément déterminant de son succès. Sa réaction contre les ­Romains était dictée par le désir de venger l’honneur de ses filles. Son appel à la révolte incita son armée à un déchaînement de violence incontrôlée, suscitant chez les Romains une riposte qui mit en péril tous les Bretons. Les exactions de ses troupes servirent en partie à justifier la mise sous tutelle romaine de la ­province.

 

 

Les Romains cherchaient aussi à se mettre dans la poche ces peuples conquis qu’ils tenaient pour des barbares. Tacite décrit ce processus dans la biographie de son beau-père, Agricola, qui fut gouverneur de la province ­romaine de Bretagne de 77 à 84. Ce dernier encourageait les Bretons à « édifier des temples, à aménager des places ­publiques et à construire de vraies maisons » afin d’habituer ces gens jusque-là « disséminés et incultes, et d’autant plus portés à faire la guerre […] à vivre paisiblement et à occuper agréablement le temps libre » 2. Les Bretons apprirent ainsi à apprécier l’éloquence du latin, adoptèrent la toge et se réjouirent d’avoir obtenu la citoyenneté romaine tout en étant attirés par les vices des bains et des festins. « L’inexpérience leur faisait appeler civilisation ce qui amputait leur liberté », conclut Tacite.

 

Si Boadicée avait accepté la domination romaine et adopté les usages des conquérants, on aurait peut-être rendu un hommage posthume à ses qualités plus traditionnelles. On lui aurait gravé une épitaphe conforme à ce que devait être le rôle d’une femme selon la norme romaine : elle aurait été désignée par sa rela­tion à un homme (épouse de Prasutagus), saluée en tant que mère accomplie (deux enfants), et louée pour ses vertus domestiques (par exemple tenir sa maison et filer la laine). En revanche, en tant que figure de résistance, un autre type de reconnaissance s’impose.

 

Une génération sépare la révolte de Boadicée de l’arrivée d’Agricola en Bretagne. Pendant que le gouverneur ­Suetonius Paulinus est occupé au pays de Galles, où il donne l’assaut au sanctuaire druidique de l’île de Mona (aujourd’hui Anglesey), Boadicée constitue son armée. Des milliers de Bretons marchent sur la capitale provinciale Camulodunum (Colchester) et la réduisent en cendres, avant de se diriger vers Londinium (Londres) et Verulamium (St Albans). Ils torturent leurs prisonniers et n’emportent pas de butin, peut-être conscients que leur victoire sera de courte durée. À leur retour de Mona, Suetonius Paulinus et ses troupes bien entraînées écrasent les Bretons en une seule bataille rangée, dont les Icènes de Boadicée ne se remet­tront jamais.

 

Les exploits guerriers de Boadicée sont laissés à notre imagination, car Tacite attribue les dégâts causés par son armée aux Bretons en général. En revanche, il montre l’effet que la reine des Icènes a sur ses troupes. Avant le combat final, elle harangue ses soldats et invoque l’outrage qu’elle a subi pour galvaniser tout un peuple et l’inciter à agir. Elle affirme que les Bretons sont habitués à marcher à l’ennemi conduits par leurs reines, et proclame qu’il est plus dangereux de se laisser surprendre que d’oser. Même les dieux sont de leur côté, alors comment pourraient-ils perdre ? En dépit de ses exhortations, les Romains l’emportent haut la main, et elle se suicide plutôt que d’être faite prisonnière. Son courage dans la mort est admirable. Telle Cléopâtre, elle préfère mourir qu’être exhibée captive dans un triomphe romain.

 

Dion Cassius, lui, se plaît à la dépeindre en Amazone. Sa Boadicée est immense et terrifiante. Elle porte la ­tunique multicolore des Bretons et, ­autour du cou, le torque en or des ­régents. Ses yeux ont un éclat farouche,­ et son épaisse chevelure, de la couleur d’une crinière de lion, lui tombe jusqu’à la taille. Elle brandit une lance quand elle s’adresse à ses troupes, leur inspirant un respect mêlé de crainte. Elle vili­pende les Romains qui oppriment les Bretons en les accablant d’impôts. Elle les féminise en les dépeignant comme des êtres faibles et inadaptés au climat rude et au terrain accidenté de la Bretagne, tandis qu’elle vante l’endurance et le courage des siens. Pour l’exercice du pouvoir, les Bretons ne font aucune distinction entre les sexes : hommes et femmes partagent tout, y compris la gloire sur le champ de bataille. En outre, elle célèbre l’isolement de l’île : ils sont « tellement séparés de tout le reste des hommes par l’Océan, qu’on [les] croit habitants d’une autre terre, sous un autre ciel »3. Après leurs premières victoires, ses troupes traitent leurs prisonniers avec une cruauté inouïe, empalant de nobles dames sur des piques, le tout au nom de la déesse de la Victoire. Quand Boadicée meurt, les Bretons lui font de magnifiques funérailles et se dispersent, s’estimant vaincus.

 

Dans ses discours, Boadicée oppose la cupidité romaine à la liberté bretonne. Elle utilise la promesse de la liberté pour motiver ses troupes. Mais qu’entend-elle par là ? Pour définir cette « liberté », Tacite et Dion Cassius ­empruntent tous deux un terme issu de la pensée politique romaine et l’appliquent à un événement dont ils n’ont pas été les acteurs ni même les témoins. Ils ne se demandent pas comment les partisans de Boadicée auraient défini la liberté ou à quoi elle aurait ressemblé pour quelqu’un vivant dans son monde. Cette lacune est justement une part du problème. Tacite et Dion dépeignent une Boadicée qui veut se libérer de la tutelle romaine. Il s’agit plus généralement d’un combat contre une force d’oppression. Les deux ­auteurs ont connu les régimes d’empereurs tyran­niques et apprécient de vivre une époque où la liberté d’expression est à nouveau possible.

 

 

Boadicée cherche à vivre à l’abri des persécutions et des changements imposés aux siens par une puissance colo­niale. Son action interroge ainsi l’idée de progrès. En tant que chef poli­tique et militaire femme, elle ­incarne une figure progressiste selon nos critères actuels. Mais elle est rétrograde dans son désir de tenir à distance les Romains et leur conception de la civilisation et de l’urbanisme. Elle apprécie dans le mode de vie des Bretons l’égalité entre hommes et femmes et la possibi­lité de faire preuve d’une égale bravoure, mais cette égalité implique de retourner à l’âge du fer.

 

Malgré ses paroles galvanisantes, Boadicée a échoué en tant que cheffe militaire. Son armée a été vaincue en l’espace d’une seule bataille et son peuple massacré. Sa révolte n’a pas eu d’effet durable ni réduit la présence des Romains en Bretagne – bien au contraire –, mais elle a fortement marqué les esprits. Boadicée a été mythifiée, réinterprétée et mise au service des causes les plus diverses, en étant tour à tour érigée en icône de l’Empire britannique, en gardienne de l’identité nationale et en championne de la cause des femmes.

 

L’accueil qu’on lui a réservé est dans l’ensemble positif, quoique ambivalent. On pleure son sort et celui de ses filles, on l’admire d’avoir su unifier les Bretons, on partage son désir de s’opposer à une puissance étrangère. Mais on lui ­reproche aussi les exactions de son ­armée – cette anarchie est-elle le résultat d’un excès de liberté ? Il n’empêche que Boadicée rappelle à chacun ses propres combats. On l’invoque pour exprimer toutes sortes d’opinions sur la société actuelle, à propos de l’égalité hommes-femmes, des minorités, du pouvoir, ainsi que des relations du Royaume-Uni avec le reste de l’Europe.

 

Boadicée n’aurait guère imaginé que son histoire franchirait les millénaires, et elle ne se serait pas reconnue dans le rôle de précurseuse de l’Empire britannique, de figure du nationalisme, de symbole pour les suffragettes ou de partisane du Brexit. Son aura de guerrière a déteint sur toutes les reines et les femmes politiques britanniques. Élisabeth Ire a été comparée à elle, et la reine Victoria y a vu sa devancière. Au XXe siècle, on a souvent fait de Margaret Thatcher une virago, une « Boadicée à collier de perles ». Plus récemment, Theresa May a été surnommée la « Boadicée du Brexit », l’Union européenne étant assimilée à l’Empire romain et le combat de Boadicée à ­celui des partisans du leave (sa défaite est néanmoins passée sous silence).

 

Aux États-Unis, Boadicée siège à la table des grandes. Elle fait partie des 39 personnalités féminines invitées au banquet représenté par Judy Chicago dans son installation The Dinner ­Party. Cette œuvre des années 1970 est ­aujourd’hui l’une des pièces maîtresses de la collection du musée de Brooklyn, à New York.

 

Boadicée répond toujours à un besoin culturel, et son histoire revêt une actualité particulière pour les « guerrières » d’aujourd’hui, celles qui se battent pour l’égalité des sexes dans le monde et l’égalité des chances en politique ou à l’université, celles qui militent dans les mouvements #MeToo et Time’s Up, contre le harcèlement sexuel au travail. Leur champ de bataille n’est pas celui de Boadicée, mais leur message reste le même. La liberté, pour les femmes, c’est de pouvoir vivre sans craindre d’être persécutées en raison de leur sexe. D’autres Boadicée surgiront aussi longtemps que les femmes continueront de repousser les limites de cette liberté, jusqu’à ce que ces limites n’existent plus.

 

— Cet article, paru dans le magazine en ligne Aeon le 6 novembre 2018, est un extrait remanié de son livre Boudica: Warrior Woman of Roman Britain. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.

Notes

1. Satire 6, traduction d’Henri Clouard (Garnier, 1934).

2. Biographie d’Agricola, nouvelle traduction annotée par Danielle De Clercq-Douillet (Bibliotheca Classica Selecta, 2000).

3. Histoire romaine, tome 9, livre 62, traduction d’Étienne Gros (Firmin-Didot, 1867).

LE LIVRE
LE LIVRE

Boudica: Warrior Woman of Roman Britain de Caitlin C. Gillespie, Oxford University Press, 2018

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