Books prolonge les fêtes ! Profitez de 10 euros de remise sur l’abonnement 11 numéros avec le code promo: BOOKS2020.

L’incroyable sex-appeal de Margaret Thatcher

La première femme Premier ministre du Royaume-Uni était souvent caricaturée en homme, et ses détracteurs contestaient sa féminité. Elle sut pourtant habilement en jouer auprès de ses interlocuteurs masculins. Elle se disait antiféministe mais, au début de sa carrière, incita les femmes à accéder aux plus hautes fonctions.


© David Levenson / Getty

Lors du congrès annuel du Parti conservateur, en 1985. « Cette odeur de parfum, cette douce haleine de whisky. Mon Dieu ce qu’elle est séduisante ! » confia un jour un ancien ministre.

Deux jours après la mort de Margaret Thatcher, en avril 2013, le Parlement britannique rendit hommage pendant plus de sept heures à celle qui avait dirigé le Royaume-Uni de 1979 à 1990. Un seul député osa en dire du mal : l’actrice Glenda Jackson, qui avait quitté Hollywood au profit de la scène moins glamour de la Chambre des communes, tira à boulets rouges sur l’ancienne Première ministre conservatrice, décédée à l’âge de 87 ans. Glenda Jackson conclut son anti-éloge funèbre, qui reste l’acte le plus mémorable de sa carrière politique, en s’adressant à ses collègues travaillistes qui estimaient devoir souligner que Thatcher avait eu le mérite d’être la première femme Premier ministre du pays. « Une femme ? Pas selon mes critères. »

 

La députée reprenait ainsi un motif bien connu de ceux qui avaient vécu les tumultueuses années 1980, époque qui fut, à l’image de Thatcher elle-même, à la fois conservatrice et révolutionnaire. Les vétérans de ces années-là se souviennent de l’émission de télévision satirique « Spitting Image » [« Portrait craché », l’équivalent des « Guignols de l’info »], dans laquelle les politiques les plus en vue étaient représentés par des marionnettes en latex. Celle de Thatcher, affublée d’un costume à rayures et d’une voix de baryton, aboyait souvent des ordres par-dessus son épaule à des subordonnés tétanisés alors qu’elle se tenait, jambes écartées, devant un urinoir. À part son nom, elle avait tout d’un homme. Dans la même veine, Edward Heath, qui ne lui avait jamais pardonné de l’avoir écarté de la direction du Parti conservateur en 1975, avait dit un jour : « On peut penser qu’elle est une femme ou pas, c’est une question de point de vue. »

 

Pour Charles Moore, le doute n’est pas permis. Cet ancien rédacteur en chef du Daily Telegraph, à qui Thatcher avait confié la tâche de rédiger sa biographie, a eu accès à des documents inédits et a pu s’entretenir avec des amis, des collègues et, pendant de longues heures, avec la Dame de fer elle-même. Tout au long de ce premier volume de sa biographie, il affirme avec force que le « sexe » de son sujet est la clé pour comprendre sa personnalité et sa carrière 1.

 

Quelques jours après les obsèques, il écrivait dans The Daily Telegraph : « Pour comprendre une personne, il ne faut ­jamais négliger ce qui saute aux yeux. Un jour, elle me prit à part et me chuchota à l’oreille : “Vous savez quel est le problème avec Helmut Kohl ?” Je ne savais pas. “Eh bien, il est allemand”. J’ai ri tellement cela me semblait absurde. Mais, en m’attaquant à sa biographie, je me suis posé la question : “Tu sais quelle est la clé pour comprendre Margaret Thatcher ?” Eh bien, c’est une femme. »

 

Charles Moore apporte de nombreux éléments pour montrer que le sexe de Thatcher a influé sur le cours des événements. Si elle est parvenue, par exemple, à ravir la présidence du Parti conservateur à Heath, c’est entre autres parce qu’il l’avait sous-estimée. « Il était tellement surpris à l’idée d’être défié par une femme, il trouvait cela si déplacé, si ­déloyal, qu’il n’a pas su comment y faire face ou trouver un moyen de s’en sortir », écrit Moore. Des années plus tard, ses ­ministres furent tout ­aussi désarçonnés. Le chef de la diplomatie Francis Pym perdait à ce point ses moyens en sa présence que ses collaborateurs le comparaient au Loir d’Alice au pays de merveilles, qui est impressionné par la Reine de cœur. « Pym était probablement l’un de ces hommes, assez ­typiques de sa ­génération, qui détes­taient s’opposer à une femme et trouvaient Mme Thatcher intimidante. »

 

Même l’IRA perdit pied face à cet adver­saire féminin, avance Moore : en 1981, l’organisation avait incité ses ­détenus de la prison de Maze, en Irlande du Nord, à entamer une grève de la faim en imaginant à tort que Thatcher allait céder « peut-être parce qu’elle était une femme ». Lors des législatives de 1979, ses conseillers lui avaient recommandé de ne pas accepter de débattre en direct à la télévision avec le Premier ministre ­sortant, le travailliste James Callaghan : « Si elle l’emportait, on aurait eu un homme humilié par une femme, ce qui aurait déstabilisé bon nombre d’électeurs de sexe masculin. »

 

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Moore démontre de manière convaincante que, quoi qu’en disent Jackson ou Heath, la plupart des personnes qui l’ont rencontrée (principalement des hommes) ont surtout vu la femme en elle. François Mitterrand a dit d’elle qu’elle avait « les yeux de Caligula et la bouche de Marilyn Monroe », tandis que son prédécesseur, le bien né Valéry Giscard d’Estaing, ne pouvait s’empêcher de songer à la gouvernante anglaise de son enfance : « Elle était toujours très soigneusement habillée, parfaitement correcte, parfaitement coiffée. Elle était efficace et pieuse, elle ouvrait toujours les fenêtres, surtout quand les ­enfants étaient malades. Plutôt ennuyeuse. Lorsque j’ai rencontré Mme Thatcher, je me suis dit : “Elle est exactement pareille, exactement ­pareille !” »

 

 

Pour bon nombre d’hommes, et de ­façon parfois surprenante, la réaction la plus immédiate face à Margaret Thatcher était d’ordre sexuel. Après un dîner auquel avaient été conviés une ­dizaine d’écrivains britanniques de premier plan, le romancier ­Anthony Powell raconte qu’il avait mené une petite ­enquête pour savoir si les autres l’avaient trouvé aussi sexy que lui. « Tout le monde, y compris V. S. Naipaul, était sur la même longueur d’onde. » Le poète Philip Larkin était lui aussi tombé sous le charme, relève Moore: « C’est rare que les Premiers ministres soient bons et beaux à la fois. » Le romancier Kingsley Amis était un autre de ses admirateurs, et ­David Owen, qui avait été le ministre des Affaires étrangères de Callaghan, confia un jour à un journaliste : « Cette odeur de parfum, cette douce haleine de whisky. Mon Dieu ce qu’elle est séduisante ! » Le député conservateur, ancien ministre et diariste Alan Clark a confié à Moore avec son franc-parler habituel : « Je ne rêve pas de la pénétrer mais juste de lui rouler une grosse pelle. » La réussite poli­tique de Mme Thatcher, conclut Moore, tient pour beaucoup au fait qu’un grand nombre d’hommes en pinçaient pour elle. Dans ce cas, cela donner à penser que la célèbre formule de Henry ­Kissinger selon laquelle le pouvoir est le plus puissant des aphrodisiaques s’applique autant aux hommes qu’aux femmes.

 

Cela met aussi à mal l’idée que ­Thatcher n’appartenait pas vraiment au sexe féminin, comme le laissait entendre Glenda Jackson. Une ­série de lettres adressées par la jeune Margaret à sa sœur aînée Muriel et auxquelles l’auteur a eu accès infirment également ce point de vue. Elles étoffent les premiers chapitres qui montrent cette ambitieuse et brillante fille d’un épicier de province se rebiffer contre son père, méthodiste fervent, tout en apprenant de lui. Cela augure déjà de la relation complexe et ambivalente que Thatcher entretiendra avec les traditions britanniques, à la fois extrêmement respectueuse à leur égard et désireuse de s’affranchir de (certaines) pesanteurs du passé.

 

La politique est néanmoins la grande absente de cette correspondance. Même quand la Seconde Guerre mondiale fait rage autour d’elle, Margaret Roberts semble se préoccuper avant tout de questions vestimentaires. « Mme Prole m’a confectionné un petit chapeau en velours noir avec une plume d’autruche blanche. Il est ravissant. Pas aussi chic que celui avec les plumes de coq vertes, plutôt un chapeau pour tous les jours. »

 

Moore cite des dizaines de lettres dans cette veine et s’attarde sur les premiers émois amoureux de son sujet – généralement à l’égard d’hommes plus âgés. On comprend ses raisons : comme n’importe quel biographe à qui on donne accès à des documents inédits, il veut les exploiter à fond. Mais il cherche aussi à en finir une bonne fois avec la marionnette de « Spitting Image » et à démontrer combien la première femme Premier ministre du Royaume-Uni était féminine.

 

Beaucoup de lectrices féministes en conviendront volontiers mais argueront que l’important est de savoir si Thatcher a servi la cause des femmes. Ici, la tâche du biographe s’avère plus ardue. Dans tous les gouvernements qu’elle a formés en onze ans et demi de pouvoir, elle n’a nommé qu’une seule femme. À part cette unique et discrète exception, Thatcher s’est toujours entourée d’hommes. On lui a régulièrement reproché de fermer la porte derrière elle, de manquer cruellement de solidarité féminine. Dans son ouvrage sur les ­années Thatcher, l’historien Richard Vinen nous apprend que la Dame de fer se défendait d’être fémi­niste 2. Invitée dans une émission de télé­vision pour enfants, elle avait tenu ces propos : « La plupart d’entre nous ont réussi dans la vie sans le Mouvement de libération des femmes. […] Le mouvement est trop ­véhément, il se concentre sur des choses qui n’ont pas grande impor­tance et, si je puis me permettre, n’est pas très féminin. C’est pas vrai ? Qu’est-ce que vous en pensez, les filles ? Vous ne croyez pas que parfois le Mouvement de libération des femmes est comme ça ? »

 

 

Moore apporte toutefois des éléments inattendus en contrepoint. Au début de sa carrière politique, comme candidate dans les années 1950, députée dans les années 1960 et ministre dans les années 1970, Thatcher s’est exprimée à plusieurs reprises en tant que femme, défen­dant des idées dont on dirait aujour­d’hui qu’elles relèvent d’un certain type de féminisme. En 1960, elle signe un article de journal sous le titre « J’estime qu’une épouse peut concilier enfants et carrière ». Déjà, dans un article de 1952 intitulé « Femmes, réveillez-vous », elle plaidait en faveur des « femmes se consacrant à leur carrière », affirmant qu’elles ne devaient pas forcément être « dures » et moins fémi­nines et qu’elles feraient au contraire « de bien meilleures compagnes ». Elle appe­lait à éliminer « les derniers restes de préjugés contre les femmes qui aspirent aux plus hautes fonctions » et interpellait les lecteurs : « Pourquoi pas une femme chancelier de l’Échiquier ou ministre des Affaires étrangères ? »

 

En tant que députée puis secrétaire d’État, elle s’éleva contre des mesures fiscales et sociales qui défavorisaient les femmes. Lors de son premier grand voyage aux États-Unis, elle demanda expressément à rencontrer des élues du Congrès. À l’époque, écrit Charles Moore, « Mme Thatcher poursuivait des visées qui étaient féministes ».

 

Si tel est le cas, l’élan féministe de Thatcher semble avoir faibli à mesure que sa carrière progressait et une fois qu’elle eut prouvé qu’elle, du moins, pouvait réussir dans un monde d’hommes. Ce premier volume de sa biographie se termine sur un dîner célébrant la victoire dans la guerre des Malouines de 1982. Les épouses n’avaient pas été conviées à table mais uniquement à prendre un digestif au ­salon. Thatcher était donc la seule femme au dîner. Après son discours et les toasts qui suivirent, la Première ­ministre se leva et dit : « Messieurs, et si nous allions ­rejoindre les dames à présent ? » « Ce fut peut-être le moment le plus heureux de sa vie », suppute Moore.

 

La thèse générale reste toutefois ­valable : l’appartenance de Margaret Thatcher au sexe féminin joue un rôle central dans son histoire et dans ce qu’on pourrait appe­ler son mythe. Les femmes de pouvoir ­occupent une place importante dans la mémoire collective britannique et plus particulièrement anglaise. De Boadicée à la reine Victoria en passant par ­Élisabeth Ire, les quelques femmes qui ont tutoyé le sommet ont laissé une trace indélébile dans la conscience nationale comme peu de leurs homologues masculins.

 

Voilà, semble-t-il, ce que font les Britanniques de leurs dirigeantes, ce qui donne à penser que la légende de Thatcher – que ce livre fait tout pour alimenter en la rangeant clairement aux côtés d’Henri VIII, de l’amiral Nelson et de Churchill – va perdurer. Comme le souligne Moore, Thatcher est devenue avec les Malouines « la première femme chef de guerre à gouverner dans les îles Britanniques depuis Élisabeth Ire ».

 

Les funérailles quasi nationales auxquelles elle a eu droit 3 – un honneur qui n’avait été accordé à aucun Premier ministre depuis Winston Churchill – visaient à faire oublier qu’elle avait été l’une des personnalités les plus clivantes de l’histoire britannique récente et à lui faire une place au panthéon des grands hommes. Si cette tentative aboutit, le fait qu’elle était une femme y aura grandement contribué.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 26 septembre 2013. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Notes

1. Les deux volumes suivants sont parus en 2015 et en 2019 aux éditions Allen Lane.

2. Thatcher’s Britain: The Politics and Social Upheaval of the 1980s (Simon & Schuster, 2010).

3. Margaret Thatcher avait fait savoir qu’elle ne souhaitait pas de funérailles nationales. Mais ses obsèques en eurent toutes les caractéristiques, à ceci près que sa dépouille ne fut pas exposée dans une chapelle ardente à Westminster Hall.

LE LIVRE
LE LIVRE

Margaret Thatcher: The Authorized Biography. Volume One de Charles Moore, Allen Lane, 2013

SUR LE MÊME THÈME

Politique Mamata Banerjee, la « grande sœur » des Bengalais
Politique Nawal El Saadawi, femme indomptable
Politique Le réquisitoire de Xu Zhangrun

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.