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Ada Lovelace n’était pas que la fille de Byron

Ada Lovelace conçut le premier programme informatique et entrevit avec un siècle d’avance les potentialités de l’ordinateur. Sa renommée est en passe de dépasser celle de son illustre père.


Pour les moins de 20 ans, Ada Lovelace compte sans doute davantage que son célèbre père. La seule enfant légitime du poète lord Byron est acclamée comme « la première programmeuse informatique de l’histoire », et on commence tout juste à apprécier son apport à sa juste valeur. Un langage infor­matique, une cryptomonnaie et une école de formation aux ­métiers du numérique portent son prénom1. Elle est aussi le personnage de plusieurs ­romans, bandes dessinées et séries télévisées. Enfin, la Journée Ada Lovelace est un événement international annuel destiné à célébrer les réalisations des femmes dans les sciences, les technologies, l’ingénierie et les mathématiques.

 

Née en 1815, Ada est le fruit du mariage calamiteux de lord Byron avec Anne Isabella (« ­Annabella ») Milbanke, une héritière douée pour les mathématiques qui deviendra une éminente réformatrice de l’éducation. Leur fille incarnait, disait-on, les qualités en apparence antithétiques de ses parents : elle avait la créativité fougueuse de Byron et l’intelligence froide d’Annabella. Ada était une enfant précoce et une lectrice avide – elle avait même inventé un mot pour cela, gobble­book [que l’on pourrait traduire par « dévorelivre »]. Ses cogitations scientifiques versaient souvent dans le fantastique : à l’âge de 11 ans, elle conçut le projet d’un cheval volant à vapeur.

 

Pour les jeunes filles de la génération d’Ada, il ne peut être question d’aller à l’université. Mais elle poursuit avec zèle ses études auprès de scientifiques de renom, parmi lesquels l’astronome Mary Somerville 2 et le mathématicien et inventeur Charles Babbage. À 27 ans, elle rédige des notes volumineuses sur la grande invention de ­Babbage, la « machine analytique », y décelant des potentialités que l’inventeur lui-même n’a pas perçues. Ce calculateur, entrevoit-elle, pourrait non seulement être programmé par un algorithme qu’elle a elle-même conçu, mais avoir d’autres usages que le calcul numérique, par exemple composer de la musique. En 1843, elle expose ses idées audacieuses dans la revue Scientific Memoirs en signant de ses seules initiales. Ses réflexions sont accueillies avec tiédeur, mais elles sont en avance d’environ un siècle sur leur temps. On en parle aujourd’hui comme d’une vision prophétique de l’informatique actuelle (lire « La Frankenstein des logarithmes », ci-dessous).

 

Ada Lovelace n’a pas pu exploiter pleinement ses talents scientifiques. De santé chancelante, elle souffre de dépression et de crises d’angoisse. Elle contracte une sévère addiction aux jeux d’argent, et, persuadée que ses compétences mathématiques lui permettront de remporter les paris hippiques, elle subtilise les bijoux de famille et les remplace par des faux. Son mariage avec le très sérieux ­William King, comte de Lovelace, est plutôt heureux, en dépit d’une liaison mal inspirée (en tant que fille du libertin le plus célèbre du monde, sa vie est scrutée de près par la presse populaire). Le précepteur de ses enfants, avec lequel elle a un flirt, en parle comme d’« un spécimen singulier – très singulier – de la race féminine ». Elle meurt en 1852, à 36 ans – au même âge que son père –, des suites d’un cancer de l’utérus qui l’a fait atrocement souffrir.

 

Plusieurs historiens ont vu dans la fragilité mentale et physique d’Ada une sorte de manifestation de l’incompatibilité entre ses parents : la passion et la logique poussées à l’extrême ne font pas bon ménage dans un seul être. L’idée est un peu trop belle pour être exacte. Mais il ne fait guère de doute que l’instabilité d’Ada était exacerbée par la présence fantomatique du père célèbre qu’elle n’avait jamais connu (dans la maison où elle a grandi, le portrait de Byron était caché par un paravent derrière lequel la jeune Ada jetait des regards furtifs) et par une mère tyrannique, terrifiée à l’idée que sa fille puisse tenir de son géniteur.

 

L’histoire du mariage raté entre l’héritière sérieuse et le poète à la dérive a été racontée si souvent qu’elle est entachée de mythes et d’exagérations. La biographe et critique Miranda Seymour l’aborde de façon équilibrée dans le dernier en date et le meilleur des ouvrages consacrés aux « femmes de Byron » 3.

 

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Documenté avec rigueur, il ne laisse pas de côté les détails les plus croustillants : la liaison de Byron avec sa demi-sœur, dont il eut peut-être une fille ; son penchant pour la sodomie ; et sa démence apparente à l’heure du mariage. Le Byron de Miranda Seymour est égoïste, cruel et erratique, mais, contrairement à d’autres biographes de lady Byron, elle se garde de lui attribuer le rôle du méchant.

 

Il faut voir un choix marketing dans le fait que seul le nom de Byron figure dans le titre du livre, les deux véritables sujets de la biographie que sont Annabella et Ada n’étant désignés que par leur lien de parenté avec lui. Il est vrai que, aux yeux du public, les deux femmes étaient l’épouse et la fille de Byron, et elles-mêmes se définissaient ainsi. Annabella n’eut pas d’autre homme dans sa longue vie après sa séparation d’avec le poète, et Ada chercha sans cesse et sciemment à émuler son père.

 

L’une des qualités du livre de Seymour est pourtant de mettre en évidence ce que ces femmes ont accompli indépendamment de l’homme qui les avait abandonnées. L’auteure excelle dans l’art de camper ses personnages, et elle nous livre ici deux portraits de femmes redoutablement intelligentes, très ambivalentes à l’égard de la maternité et de leur place dans les domaines masculins qui étaient les leurs.

 

Signé de trois mathématiciens, Ada Lovelace: The Making of a Computer Scientist est un ouvrage plus facile d’accès. Cette minibiographie n’a pas les qualités littéraires du livre de Seymour mais présente l’intérêt d’être très richement illustré. L’iconographie provient du fonds d’archives de la bibliothèque Bodléienne de l’université d’Oxford, qui est aussi l’éditeur du livre 4. Y figurent ainsi un fac-similé d’une lettre adressée par Ada adolescente à son précepteur, où elle l’interroge sur la logique mathématique qui sous-tend l’arc-en-ciel, et les schémas originaux de la machine de Babbage.

 

Il n’est quasiment pas question de lord Byron dans ce livre, qui relate en revanche la spectaculaire progression intellectuelle d’Ada, à une époque où les femmes avaient peu de moyens de s’instruire et n’étaient aucunement incitées à se consacrer aux mathématiques. Le livre est suffisamment succinct pour intéresser des jeunes ; il vise clairement à être une source d’inspiration pour les filles et à les aider à cultiver leur goût pour les sciences. La fille abandonnée par le grand poète est devenue un symbole des aptitudes sous-­estimées des femmes au cours de l’histoire. Peut-être parlera-t-on un jour de Byron comme du père d’Ada Lovelace.

 

— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 20 novembre 2018. Nous le reproduisons avec l’autorisation de News Licensing. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Notes

2. En France, un supercalculateur du CNRS porte son prénom, et un collège Ada-Lovelace a ouvert ses portes à Nîmes à la rentrée 2019.

3. Mary Somerville est, avec Caroline Herschel, la première femme à avoir été admise à la Société royale d’astronomie, en 1835.

4. In Byron’s Wake: The Turbulent Lives of Lord Byron’s Wife and Daughter (Pegasus Books, 2018).

5. La Bodleian Library est la plus ancienne bibliothèque universitaire du Royaume-Uni. Ses origines remontent à 1320.

Pour aller plus loin

LE LIVRE
LE LIVRE

Ada Lovelace: The Making of a Computer Scientist de Christopher Hollings, Ursula Martin et Adrian Rice, Bodleian Library, 2018

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