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Hatchepsout, la reine qui voulut être roi

De toute l’histoire de l’Antiquité, Hatchepsout est la seule femme à être parvenue au sommet du pouvoir. Fille, sœur et épouse de pharaon, elle accéda au trône d’Égypte au XVe siècle avant notre ère. Pour mieux se conformer à sa fonction, elle dut peu à peu gommer les attributs de sa féminité.


© Magica / Alamy

Quand Hatchepsout se fait représenter en compagnie de son corégent Thoutmosis III (à gauche), c’est souvent elle qui est en majesté. Mais il est toujours là, dans son ombre.

« Je ne permets pas à une femme ­d’enseigner, ni de dominer son mari ; mais qu’elle reste dans le calme. »
Première lettre de saint Paul apôtre à Timothée.

 

Les civilisations antiques ont rarement toléré qu’une femme gouverne. Les historiens ne trouvent quasiment nulle part trace d’un pouvoir exercé durablement par une femme dans l’Antiquité – ni dans le bassin méditerranéen, ni au Moyen-Orient, pas plus qu’en Afrique, en Asie centrale, en Asie de l’Est ou dans le Nouveau Monde. Pour que cela se produise, il fallait qu’une guerre intestine ait entraîné une vacance du pouvoir ou qu’il n’y ait plus de descendants masculins pour perpétuer une dynastie.

 

Dans toute l’histoire de l’Antiquité, une seule femme est parvenue à préparer méthodiquement son accession au trône en temps de paix : Hatchepsout (« première des nobles dames »), un pharaon de la XVIIIe dynastie qui régna au XVe  siècle avant notre ère. Il serait inexact de qualifier Hatchepsout de reine, en ­dépit d’un des sens que nous donnons à ce mot. Dès lors qu’elle était montée sur le trône, elle ne pouvait être dési­gnée que sous le terme de « roi ». Dans la langue de l’Égypte antique, « reine » signifiait uniquement « épouse du roi ». Or Hatchepsout n’était l’épouse d’aucun roi : lorsqu’elle fut couronnée, son mari était mort depuis environ sept ans.

 

Parmi ce que Hatchepsout a légué à la postérité figurent plusieurs temples, dont son temple funéraire à terrasses sur le site de Deir el-Bahari (dont les hiéroglyphes, déchiffrés au XIXe siècle, ont révélé les événements de son règne) et sa chapelle en quartzite rouge du complexe de Karnak. Sa tombe dans la Vallée des Rois est ornée de scènes représentant la course nocturne du Soleil, et ses statues montrent la dualité fondamentale de son règne : certaines la représentent en femme, d’autres en homme. En revanche, sa momie, dont l’identification en 2007 laisse une partie des égyptologues sceptiques, ne livre guère d’informations sur ses desseins. Il faut reconstituer son histoire à partir de milliers de fragments épars – temples, textes liturgiques, docu­ments administratifs, statues et bas-­reliefs la représentant seule ou avec sa fille, son neveu et les membres de son entourage proche – sorte de portrait éclaté d’une vie humaine. Rien ne nous renseigne sur ses relations, rien ne nous dit si elle était aimée ou détestée.

 

L’égyptologie met au jour les attributs du roi, mais elle ne parvient pas à cerner la personne elle-même. Les pharaons étaient considérés comme des dieux vivants et faisaient l’objet d’un culte. Ils en révélaient le moins possible sur leurs desseins. La fonction primait sur l’individu, ses émotions, ses aspirations ou ses désirs. Les commérages étaient rarissimes parmi les élites et les puissants de la société égyptienne antique ; aucun document officiel ni même officieux ne fait état d’un scandale public. La vie de ces dieux mortels ne pouvait être évoquée qu’à voix basse.

 

Hatchepsout a environ 20 ans quand elle entreprend d’asseoir son pouvoir et de se propulser à la fonction suprême de son pays. Sa jeunesse s’est déroulée sans incidents dans un monde où les femmes sont bien souvent emportées par la tuber­culose, un abcès dentaire, la diarrhée, une intoxication alimentaire, une maladie para­sitaire, le choléra ou l’accouchement. On entre tôt dans l’âge adulte, on meurt tôt également (on sait que ­Toutankhamon ne vécut que dix-huit ou dix-neuf ans). Hatchepsout est la seule femme de l’Antiquité qui ait accédé au pouvoir alors que sa civilisation était à son apogée. Sous la XVIIIe dynastie, l’Empire égyptien connaît une renaissance – l’or coule à flots et de grands chantiers sont lancés, notam­ment l’agrandissement des temples de Karnak et de Louxor, qui fascinent tant les touristes aujourd’hui. C’est Hatchepsout qui amorce la transformation des plus grands complexes religieux en abandonnant la brique de terre crue pour la pierre, ce qui favorisera l’extension progressive de chaque temple au fil des règnes. Ses successeurs imprimeront leur marque sur les sites sacrés en y ajoutant des pylônes et des portes, des statues monu­mentales et des obélisques, des sanctuaires et des portiques. Des bâtiments en grès font leur apparition à Karnak, où Hatchepsout fait ériger pas moins de deux paires d’obélisques en granit rouge, miracles d’ingéniosité et d’énergie humaines. Son règne eut une telle influence sur l’architecture que des pharaons du Nouvel Empire comme Amenhotep III (Aménophis III en grec), Toutankhamon et Ramsès II s’inspirèrent de ses choix. Elle accomplit tout cela en Égypte, dans une monar­chie théo­cratique où les détenteurs du pouvoir s’opposaient à ce qu’une femme revendique un tel rang. Et c’est sans doute parce que son règne fut glorieux que l’on chercha, une vingtaine d’années après sa mort, à effacer son souvenir en détruisant beaucoup de ses effi­gies et en martelant ses noms gravés dans la pierre.

 

Selon des documents des XIXe et XXe dynasties, les femmes égyptiennes bénéficiaient de libertés que l’on pourrait qualifier de modernes – elles avaient le droit de sortir de l’enceinte de leur foyer, de posséder des biens et d’obtenir le ­divorce –, mais elles n’existaient socialement qu’en lien avec leur père, leur mari ou leurs frères. Des documents provenant de villages égyptiens et datant de la même période nous apprennent que les veuves comptaient parmi les membres plus vulnérables de la société et qu’elles pouvaient être expulsées de chez elles par une belle-fille. Toutefois, on trouve également trace, dans des comptes rendus d’audience, d’accusations de viol et de maltraitance portées contre des hommes, preuve que les Égyptiennes exerçaient leur droit d’intenter un procès.

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Une reine avait moins de droits qu’une femme du peuple, pourrait-on dire, puisqu’il n’était pas possible de divorcer d’un roi, considéré comme le dieu Horus incarné. À l’époque d’Hatchepsout, sous la XVIIIe  dynastie, une femme de sang royal ne pouvait se marier que dans l’enceinte du palais, des dizaines de femmes se retrouvant ainsi cloîtrées dans des prisons dorées. Des temples, des stèles et des statues indiquent qu’une fille de pharaon ne pouvait épouser que le pharaon suivant – bien souvent son frère ou son demi-frère. Et, quand le pharaon en titre vivait vieux, sa fille était contrainte de l’épouser, de crainte de ne plus être en âge de procréer.

 

 

Comme toutes les princesses de la XVIIIe  dynastie, Hatchepsout voit le jour dans un environnement fait de contraintes et d’attentes sociales. Elle est fille, épouse et sœur de pharaon – le seul titre royal qui lui fait défaut est celui de mère de pharaon, puisqu’elle n’aura pas de fils. Elle le regrettera sans doute amèrement, mais ce coup du sort va lui permettre de connaître une ascension inimaginable et inespérée.

 

Hatchepsout goûte au pouvoir pour la première fois lorsque, encore petite fille, elle est nommée « épouse du dieu Amon ». Dans le cadre de cette fonction sacrée, elle officie comme prêtresse de la plus haute importance. Si l’on en croit les descriptions des rituels dédiés à Amon et destinés à assurer la renaissance perpétuelle du monde, Hatchepsout a pour mission d’exciter sexuellement le dieu, vraisemblablement par l’intermédiaire de sa statue. De fait, l’un de ses titres de prêtresse était « Main du dieu ». Si l’on prend cela au pied de la lettre, ­Hatchepsout est essentiellement chargée de masturber le dieu dans son sanctuaire, afin de provoquer une éjaculation sacrée permettant de régénérer la divinité et de relancer la création du monde. En tant qu’épouse du dieu, Hatchepsout se servait de sa sensualité féminine pour qu’il puisse faire renaître perpétuellement l’Univers tout entier. En outre, le statut d’épouse du dieu Amon s’accompagnait de terres, de domestiques et de palais. Cela faisait beaucoup de pouvoir pour une petite fille de 10 ans.

 

À la mort de son père, Thoutmosis Ier, Hatchepsout devient la « grande épouse royale » de son demi-frère Thoutmosis II, alors qu’elle a environ 12 ans. Au moins une fille, Néférourê, naît de cette union, et peut-être une seconde, morte en bas âge. Hatchepsout ne donnera pas naissance au fils qui aurait perpétué la dynastie, et cela aura un effet déterminant sur son existence puisque Thoutmosis II ­décède à peine quatre ans plus tard, laissant derrière lui un très jeune héritier conçu avec une de ses épouses secondaires.

 

Voici donc que Thoutmosis III, encore en bas âge, monte sur le trône d’Égypte. On l’imagine mâchonnant son sceptre et s’agitant dans tous les sens durant les interminables cérémonies religieuses. Vu le fort taux de mortalité infantile, on ne s’attend pas à ce qu’il vive longtemps. Les Égyptiens ont une solution pour ces situations politiques compliquées : un régent est désigné pour s’occuper des affaires du royaume jusqu’à ce que le pharaon soit en âge de régner. Habituellement, c’est la mère qui exerce la régence, car elle ne peut afficher aucune ambition personnelle sans nuire aux inté­rêts de son fils. Dans le cas de ­Thoutmosis III, toutefois, sa mère, Isis, n’était pas, semble-t-il, la personne indiquée, car elle ne possédait ni le lignage ni l’entregent nécessaires pour endosser une telle responsabilité. Elle n’était, en somme, qu’une jolie concubine. ­

 

Hatchepsout saisit l’occasion : elle a été la grande épouse royale du précédent pharaon ; elle est la femme de plus haute naissance de la famille royale ; elle est l’épouse du dieu Amon ; elle a fait son éducation dans les hautes sphères du pouvoir et été initiée aux mystères religieux depuis l’enfance. Vers l’âge de 16 ans, elle gouverne de façon officieuse au nom d’un roi enfant. Bientôt, elle prendra officiellement place sur le trône. Elle assumera le rôle de pharaon pendant plus de vingt ans en ayant les coudées franches mais n’exercera jamais seule le pouvoir. Des milliers de bas-reliefs, d’obélisques, de pylônes, de portiques, de statues et de papyrus évoquent le jeune roi, mais sa personnalité et la ­nature de sa relation avec sa tante restent un mystère. ­Thoutmosis III n’est pas le fils ­d’Hatchepsout, mais il semblerait que celle-ci l’ait protégé malgré tout, en le préparant à régner un jour. Étonnamment, elle se mue en une sorte de père de pharaon – un pharaon aîné qui veille à l’éducation de son pupille. Certes, pendant la plus grande partie de la ­période où Hatchepsout occupe le trône, ­Thoutmosis III n’est qu’un enfant. Mais, durant les cinq ou six dernières ­années de son règne, alors que son ­neveu a atteint la majorité, ils nouent un véritable partenariat. Dans ses temples et sur ses stèles, elle utilise la numération des années de règne de Thoutmosis III. Et, quand elle se fait représenter en compagnie de son corégent, c’est souvent elle qui est en majesté. Mais il est toujours là, dans son ombre.

 

Durant les quelque sept ans où elle exerce la régence, Hatchepsout trace méthodiquement sa voie vers le pouvoir suprême. L’une des premières étapes consiste à prendre un nom de couronnement. Cette initiative a dû sidérer certains nobles et dignitaires de l’époque, parce que aucune femme n’avait jamais pris un tel titre honorifique sans avoir d’abord revendiqué le pouvoir. Elle adopte le nom de Maâtkarê, que l’on pourrait traduire par « l’harmonie du monde est l’âme du dieu Soleil » 1, une façon d’asseoir l’idée que son pouvoir est de nature divine et de ­garantir que la prospérité dont les élites égyptiennes jouissent à l’époque sera durable. Du temps où elle était ­régente, Hatchepsout a accumulé d’autres épithètes et attributs liés au pouvoir royal, mais elle l’a fait progressivement afin de ne pas heurter les courtisans et les dignitaires. Elle avance patiemment jusqu’au jour où, environ sept ans après la mort de son mari, elle est officiellement couronnée dans le temple de Karnak, en présence du dieu Amon-Rê lui-même, si l’on en croit l’inscription relatant son intronisation.

 

La religion exerçant une influence considérable sur la vie politique de l’Égypte antique, Hatchepsout doit prendre son temps et se montrer patiente afin de légitimer son accession au trône et d’ancrer dans les esprits l’idée que son statut découle de la volonté divine. À partir des seules inscriptions des temples, il est difficile de saisir les raisons de son couronnement. En l’absence de justification logique à son accession au trône, beaucoup de spécialistes d’Hatchepsout voient en elle une femme cupide, une intrigante qui s’est emparée d’un pouvoir qui ne lui revenait pas de droit, une usurpatrice qui a arraché le trône à un enfant sans défense. Puisque aucun élément ne vient confirmer cette thèse (après tout, elle a bel et bien protégé le trône pour son neveu Thoutmosis III), certains égyptologues se sont mis à envisager une autre hypothèse : elle a bénéficié de l’aide d’un homme, et c’est lui qui a eu l’idée de la faire couronner.

 

 

L’un des soutiens les plus loyaux d’Hatchepsout lorsqu’elle exerçait les fonctions de régente puis de pharaon – et peut-être même du temps où elle était grande épouse royale – était un homme du nom de Sénènmout. Il avait gravi les échelons jusqu’à devenir grand intendant de l’ensemble du ­domaine du dieu Amon-Rê, ce qui faisait de lui l’administrateur des terres et des propriétés qui avaient le plus de valeur après celles du pharaon. Beaucoup de spécialistes sont arrivés à la conclusion que Sénènmout avait dû être l’amant d’Hatchepsout. Du moins, il semble avoir été la personne la plus proche d’elle après sa famille. Ses tombes et ses statues laissent penser qu’il ne s’est jamais marié, chose inhabituelle au sein de la noblesse égyptienne, dont les membres espéraient transmettre leur fortune et leur pouvoir à leur descendance. Comme ses parents étaient d’origine modeste et n’avaient pour ainsi dire aucune ­influence à la cour, ­Sénènmout ne devait son existence politique qu’à sa relation avec ­Hatchepsout et sa fille Néférourê. Il semblerait qu’Hatchepsout et Sénèn­mout avaient besoin l’un de l’autre : elle tirait profit du fait qu’il lui doive tout ; lui profitait du fait qu’elle n’avait confiance en personne pour monter en grade. Qu’ils aient ou non consommé ce fructueux mariage d’intérêts est une question laissée aux égyptologues.

 

Nous ignorons presque tout de la vie amoureuse d’Hatchepsout. Nous ­savons qu’elle eut une activité sexuelle à un ­moment de sa vie et qu’elle eut au moins une fille, peut-être deux, avec son époux Thoutmosis II. Après la mort de celui-ci, on ne trouve aucune allusion à des naissances ultérieures, mais ­absence d’enfants ne signifie pas absence de vie sexuelle, surtout pour une femme puissante qui avait des hommes sous ses ordres. ­Hatchepsout était une jeune femme, et il est bien possible qu’elle se soit comportée comme la plupart des personnes de son âge : qu’elle ait eu une vie sexuelle et soit tombée amoureuse, qu’elle ait eu des béguins ou des flirts. Aucun document économique, aucune lettre, aucun graffiti ne mentionne une quelconque conquête d’Hatchepsout. Pour autant, a-t-elle consulté le méde­cin du palais concernant une éventuelle grossesse ? Des textes médicaux de l’Égypte pharaonique évoquent des préparations à base de plantes servant de contraceptif ou d’abortif, mais nous n’avons connaissance d’aucun document personnel indiquant leur utilisation. Nous ne savons rien de cet aspect de la vie d’Hatchepsout, sauf que, si compagnon il y a eu, elle ne l’a pas associé à ses activités officielles de pharaon. Son entourage se composait de membres de sa famille intimement liés à la royauté : son jeune corégent Thoutmosis III et sa fille Néférourê, cette dernière exerçant à la fois les fonctions de reine et de prêtresse. Reconnaître officiellement l’existence d’un compagnon aurait mis en péril son statut de roi de Haute- et Basse-Égypte et de fils de Rê. Hatchepsout savait d’emblée que sa féminité allait poser problème, et, petit à petit, elle a dû gommer les aspects les plus évidents de son identité féminine.

 

La royauté égyptienne est par défi­nition masculine ; les textes religieux établissent un lien très clair entre la puissance sexuelle masculine et la transformation. Le dieu Atoum s’est auto-­engendré à partir de rien, par un acte sexuel sacré entre sa main et son phallus. Osiris est revenu d’entre les morts par le même geste onaniste. Et Rê s’est créé lui-même en fécondant sa propre mère, au moment où le Soleil disparaît derrière l’horizon. Les pharaons égyptiens étaient considérés comme les fils de Rê, donc comme les héritiers de cette ­faculté sexuelle sacrée. La possibilité pour un pharaon d’engendrer une progéniture par l’acte sexuel ne garantissait pas uniquement la perpétuation de la lignée royale : il s’agissait d’un cycle mythologique aussi puissant que celui du Soleil, des saisons ou de la crue annuelle du Nil. Le pharaon était simultanément son père avant lui et son fils après lui. Son essence royale se transmettait au fil d’une succession ininterrompue de dynasties sacrées. Étant donné que le pharaon n’était rien de moins que l’incarnation humaine des possibilités du dieu créateur, Hatchepsout devait bien avoir conscience que son règne posait un sérieux problème existentiel : elle ne pouvait pas se constituer un harem, ­répandre sa semence et remplir la pouponnière royale d’héritiers potentiels.

 

Au fil des années, Hatchepsout entreprend de transformer son identité féminine. Ses premières statues et effigies la montrent en robe, les seins bien visibles, mais arborant aussi des attributs masculins de la royauté. Une statue la représente non pas en robe mais revêtue seulement d’un pagne recouvrant la partie inférieure de son corps. Son torse dénudé révèle les épaules étroites et la poitrine caractéristiques de son sexe, et la statue a quelque chose de troublant parce qu’elle laisse penser ­qu’Hatchepsout pourrait bien avoir participé à des rituels religieux ainsi dévêtue, les seins exposés à tous les regards.

 

Après son couronnement, en revanche, elle est représentée la plupart du temps en homme – épaules larges, hanches étroites et pas l’ombre de seins. Sa repré­sentation évolue, mais elle conserve son nom, Hatchepsout, et les textes de l’époque continuent de parler d’elle au féminin. Comme s’il ne servait à rien de dissimuler sa condition de femme puisque toutes les personnes sachant lire – l’élite instruite et les membres de la cour – avaient bien conscience qu’elle en était une. Dans l’Antiquité, une femme trentenaire approchait de la vieillesse. Très opportunément, le moment où Hatchepsout perd sa beauté juvénile et son attrait sexuel pour les hommes coïncide avec celui où elle se construit une image de femme pharaon masculinisée. À sa mort, son corps de femme mûre est inhumé dans un sarcophage royal, à l’intérieur d’une tombe creusée à même la falaise de la Vallée des Rois, et son temple funéraire est orné des dizaines de statues la montrant en homme musclé présentant des offrandes aux dieux.

 

À bien des égards, la royauté peu conventionnelle d’Hatchepsout est une tentative pour entrer dans le moule. Elle se conforme aux modalités d’exercice de la royauté qu’elle a connues ­enfant – du moins celles qui n’excluent pas la ­participation des femmes. Comme n’importe quel roi accompli, elle a mené des guerres impériales et en a déposé le butin dans le temple d’Amon ; elle a ­exploité sans merci la population de Nubie pour gratifier ses dieux et son peuple d’un métal précieux qui évoquait la ­carnation du dieu Soleil ; elle a pris part au système institué de la ­corégence, en vertu duquel un vieux pharaon ­prenait sous son aile un roi plus jeune dans le cadre d’une association d’inspiration divine, protégeant ainsi le futur règne de Thoutmosis III ; elle s’est forgé une identité masculine de manière à pouvoir accomplir certains rituels reli­gieux ; elle a fait édifier des temples et des obélisques confor­mément aux usages établis ; elle a laissé davantage de monuments et de temples de pierre qu’aucun de ses prédécesseurs du Nouvel Empire ; elle n’a pas rompu avec la tradition, cherchant plutôt à s’inscrire dans la continuité des souverains qui avaient régné avant elle.

 

Qu’on ait fait disparaître son nom et son effigie des monuments quelque vingt ans après sa mort est peut-être le signe de sa réussite en tant que pharaon : même depuis l’au-delà, elle inspirait de la crainte à ses successeurs. Mais peut-être est-ce prendre ses désirs pour des réalités. La monarchie théocratique égyptienne a simplement continué à fonctionner au profit de la dynastie masculine. Le règne d’Hatchepsout fut une incroyable et fabuleuse anomalie. L’Égypte antique ne tolérait pas qu’une femme possède les prérogatives d’un pharaon, quand bien même elle se conformait au système politico-­religieux, quand bien même elle attribuait son pouvoir à la volonté divine, quand bien même elle se masculinisait. Ses successeurs ne surent pas quoi faire de son règne – louable et condamnable, respectueux de la tradition religieuse et audacieusement novateur –, des ambivalences qu’ils ne surent résoudre qu’en détruisant ses monuments.

 

— Cet article est paru dans la revue trimestrielle américaine Lapham’s Quarterly à l’automne 2012. Il a été traduit par Pauline Toulet.

Notes

1. Littéralement, « Maât est le ka de Rê », Maât personnifiant l’harmonie du monde, l’équilibre cosmique, le ka étant l’énergie vitale de chaque être et Rê, le dieu Soleil.

LE LIVRE
LE LIVRE

The Woman Who Would Be King: Hatshepsut’s Rise to Power in Ancient Egypt de Kara Cooney, Broadway Books, 2015

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