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Ernestine Rose, première féministe américaine

Née en Pologne dans une famille juive pieuse, Ernestine Rose manifeste très tôt son indépendance d’esprit. À 16 ans, elle s’installe seule à Berlin, avant de traverser l’Atlantique. Libre-penseuse et socialiste utopique, elle milite pour l’égalité des sexes. Son apport commence tout juste à être reconnu.


© Gado Images / Alamy Stock Photo

Réunion de suffragistes en 1872 à Londres. Ernestine Rose (3e en partant de la gauche) s’y est établie trois ans plus tôt avec son mari.

Si vous dites « Ernestine Rose » à la première féministe venue, il y a fort à parier que ce nom ne lui dira rien. À part ses fans dans les départements de gender studies des universités, personne ou presque n’en a entendu parler. C’est une grande lacune dans notre mémoire collective.

 

Ernestine Rose commença à militer pour les droits des femmes une décennie avant Elizabeth Cady Stanton et Susan B. Anthony 1, qu’elle a toutes deux inspirées. Elle drainait un public plus vaste à ses conférences, à sa grande époque du moins. Elle « parvient à captiver un audi­toire aussi bien que nos meilleurs orateurs masculins » écrivait l’Albany Transcript en 1854 (ce qui se voulait un compliment). « Une excellente élocution, une voix puissante, du bon sens à en revendre, un style merveilleusement concis et un rare sens de l’humour », constatait une journaliste en 1860. Rose avait aussi pour elle son physique. Selon la description qu’en fit l’écrivaine française Jenny d’Héricourt, c’était une femme « svelte et menue avec un front magnifique, des yeux pétillants d’une douceur extraordinaire, des dents blanches et parfaites et un charmant demi-sourire ». Les journaux la surnommaient « la reine de la tribune » à une époque où les conférences étaient une forme de divertissement populaire qui rivalisait avec le théâtre.

 

Et surtout, Rose professait des idées extrê­mement novatrices. Immigrée polon­aise, socialiste utopique, athée et juive, elle était plus « ultra », pour utiliser un terme en vogue à l’époque, que celles et ceux avec qui elle partageait la tribune. Susan B. Anthony écrit en 1854 dans son journal : « Mme Rose n’est pas appréciée à sa juste valeur et ne peut pas encore l’être – elle est beaucoup trop en avance même sur les plus ultras des ­ultras pour qu’ils puissent la comprendre. » Nous voilà au défi, plus d’un siècle et demi plus tard, d’apprécier et de comprendre cette ­« ultra » – et de mettre son exemple à profit.

 

« Ma conviction, c’est que l’homme n’est bon que dans la mesure où les lois, les institutions et les influences extérieures le lui permettent », disait-elle en 1853. C’est peut-être son judaïsme qui inspira à Rose son respect de la force du droit. Elle avait passé son enfance plongée dans les textes sacrés, même si elle y fait rare­ment allusion dans sa vie d’adulte. Tout lecteur du Talmud reconnaîtra l’idée que l’éthique individuelle est le produit d’un ordre juridique éthique, ou que, pour le dire comme Rose, « nous ne réalisons pas à quel point le droit influe sur la formation de l’opinion publique et la coloration de la voix des masses ». Ce principe, les rabbins n’avaient jamais eu l’intention de l’appliquer aux femmes, qu’ils considéraient comme inférieures d’un point de vue éthique – et au demeurant dans tout le reste. Mais Rose le transforma en rejet du déterminisme biologique qui pesait sur la vie et les perspectives des femmes. « Qu’ont fait les hommes que les femmes, à avantages égaux, n’auraient pu faire ? » demandait-elle, ajoutant : « Allez-vous nous dire qu’il n’y a pas chez elles de Newton, de Shakespeare ou de Byron ? Mais on a sans doute détruit chez elles des dons supérieurs aux leurs, faute d’une culture propice dans laquelle elles seraient appréciées à leur juste valeur et incitées à se surpasser, et qui leur donnerait une liberté d’action sans laquelle le cerveau se ratatine et étouffe. » À noter qu’elle écrivait cela près de quatre-vingts ans avant que Virginia Woolf n’exprime la même idée dans Une chambre à soi.

 

Ernestine Potovsky naît en 1810 dans le quartier juif d’une petite ville polonaise, Piotrków Trybunalski. Elle est l’enfant unique d’un couple extrêmement pieux et probablement hassidique (Ernestine n’est sûrement pas son prénom d’origine, qui devait être yiddish ; mais son prénom polonais était sans doute Ernestyna.) Son père, un éminent rabbin d’après elle, est peut-être déçu de n’avoir pas eu de fils. Toujours est-il qu’il l’élève comme un garçon, en lui faisant apprendre l’hébreu et lire la Torah, chose inhabituelle quoique pas totalement inédite. La pratique juive d’interprétation des textes semble avoir insufflé chez cette enfant brillante une extraordinaire indépendance d’esprit. À 14 ans, elle « abjure sa foi dans la Bible et la religion paternelle », peut-on lire dans un portrait d’elle datant du XIXe siècle. Lorsqu’elle a 15 ans et demi, son père veut la marier de force. Pour échapper à cette union, elle part seule pour l’Allemagne – une entreprise héroïque et quasi suicidaire pour une adolescente de l’époque.

 

Je ne vois pas d’autre femme dans l’histoire qui se soit aussi souvent réinventée, et avec autant d’audace et de sérénité. À Berlin, où elle s’est installée, Rose parvient on ne sait comment à rencontrer des intellectuels et à fréquenter leurs cercles. À Londres, où elle s’établit par la suite, elle devient la proche disciple de Robert Owen, le père du socialisme utopique britannique, et épouse un autre de ses disciples, l’orfèvre William Rose, avec qui elle émigre aux États-Unis. À New York, ils intègrent rapidement les cercles de libres-penseurs les plus en vue. En 1839, sa première action en faveur de l’éga­lité des femmes vise la Société Thomas Paine, qui honore la mémoire et les idées de l’écrivain et homme politique. Elle ­apprend que le dîner annuel donné pour célébrer l’anniversaire de la naissance du père fondateur – accusé à l’époque d’être un athée radical – est réservé aux hommes et que les femmes ne sont conviées qu’au bal qui suit. « Je pensais que les Droits de l’homme de Paine s’appliquaient aussi aux femmes », clame-t-elle lors de l’événement parallèle et mixte qu’elle a organisé. L’année suivante, la société accepte que les femmes participent à l’ensemble des festivités. Et elle-même deviendra plus tard l’une des principales organisatrices de cette ­célébration.

 

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Ernestine Rose prend fait et cause pour les droits des femmes sans abandonner la libre-pensée. Elle ajoute simplement l’oppression des femmes à sa liste de griefs contre la religion. « La superstition maintient les femmes dans l’ignorance, la dépendance, l’esclavage , dit-elle. Les églises se sont bâties sur leur dos. » Ce genre de réflexions ne passe pas toujours bien. Lors d’un débat entre des croyants et des libres-penseurs au congrès de Hartford sur la Bible, en 1853, elle exhorte les femmes à piétiner la Bible, l’Église et les prêtres. Des séminaristes du coin se lèvent, la sifflent, lui hurlent dessus puis éteignent les lumières de la salle. Rose reste imperturbable. Lorsque les lampes à gaz sont rallumées, elle réprimande les perturbateurs : « Quels parfaits représentants de votre Livre vous faites ! Vous donnez une bonne illustration de votre religion avec votre comportement de voyous. »

 

La caractéristique première d’Ernestine Rose est l’audace. Elle débarque avec son mari à New York en mai 1836. À peine six mois plus tard, la jeune femme de 26 ans aux cheveux frisés et à l’accent yiddish fait du porte-à-porte pour faire signer une pétition de soutien à une proposition de loi émanant d’un élu libre-penseur du Parlement de l’État de New York. Le texte vise à accorder aux femmes mariées le droit de détenir des biens en leur nom propre. Il semble que la pétition de Rose ait été la toute première sur le sujet. Elle ne recueille que cinq signatures. « Certaines des dames [qui lui ont ouvert la porte] me disaient que les messieurs allaient se moquer d’elles, d’autres qu’elles avaient déjà bien assez de droits. Les hommes, eux, me disaient que les femmes en avaient bien trop », racontera-t-elle plus tard. Mais elle continue à faire signer des pétitions et à les envoyer à l’assemblée de l’État.

 

Quatre ans plus tard, elle s’allie avec Paulina Wright Davis, qui s’emploie à faire la même chose à Utica, une autre ville de l’État de New York. En 1844, elles rencontrent Elizabeth Cady Stanton, qui milite elle aussi à l’époque pour l’adoption de ce texte. La loi sur les biens des femmes mariées est finalement adoptée en avril 1848. Et, bien que les historiens considèrent le congrès organisé par Stanton en juillet 1848 à Seneca Falls comme l’événement fondateur du mouvement américain pour les droits des femmes, Rose a toujours considéré que son action solitaire préalable en marquait le véritable point de départ.

 

Pourquoi Rose, qui est socialiste, fait-elle de la défense des droits patrimoniaux sa première grande cause ? On serait tenté de chercher l’explication dans sa propre vie. Il y a dans sa jeunesse un événement révélateur, quoique invérifiable. À la mort de sa mère – à une date indéterminée –, Rose hérite d’une assez belle somme que son père s’engage à verser comme dot au fiancé qu’il a choisi pour sa fille. Le contrat prévoit que le jeune homme conservera la dot même si Rose ne l’épouse pas, ce qui sera le cas. L’affaire est portée devant les tribunaux. Et, si l’on en croit le récit qu’en fait Jenny d’Héricourt, Rose convainc les juges qu’elle n’a pas à payer avec son héri­tage des fiançailles conclues contre son gré. Elle restitue néanmoins le plus gros de la somme à son père et ne garde que de quoi payer son voyage à Berlin.

 

 

Il existe une explication sans doute moins fantaisiste à cet intérêt pour les droits patrimoniaux : Rose est une femme d’affaires. À Berlin, l’adolescente, qui a l’esprit d’initiative, invente un parfum d’intérieur qu’elle vend pour gagner sa vie. Il s’agit de bandes de papier parfumé que l’on fait brûler pour masquer les mauvaises odeurs qui imprègnent les ­appartements non aérés de Berlin. À New York, Ernestine élabore une eau de ­Cologne qu’elle vend dans la boutique où son mari, William, exerce son métier d’orfèvre. William est une crème d’homme, il adore sa femme et n’est pas du genre à vivre à ses crochets ; bien au contraire, son activité lui permet de couvrir les frais des conférences de son épouse. Mais celle-ci ne sait que trop qu’elle n’aura aucun recours légal si William décide que son argent lui appartient.

 

En vertu des régimes matrimoniaux alors en vigueur en Grande-Bretagne et aux États-Unis, les femmes cèdent leur identité juridique à leur mari, se voyant de ce fait privées de tous leurs droits sur les biens qu’elles possédaient avant le ­mariage et sur ce qu’elles ont acquis pendant. Un mari peut désigner ses enfants comme héritiers, si bien que, à sa mort, son épouse risque de se retrouver dans la misère. S’il décède sans testament, elle peut hériter d’une petite part de ses biens, mais seulement tant qu’elle est en vie : elle ne peut pas transmettre ce legs à des membres de sa famille. La loi ne permet aux veuves que de conserver quelques effets. Rose en dresse sarcastiquement la liste lors d’une conférence en 1853, provoquant les rires entendus du public : « Sa garde-robe, les accessoires propres à son rang, un lit avec ses accessoires, une cuisinière, la Bible, des portraits de famille et tous ses cahiers d’écolière ; et aussi tous les rouets et métiers à tisser, une table, six chaises, des tasses à thé avec leurs soucoupes, une théière, un sucrier et six cuillères. »

 

De par sa formation socialiste, Rose estime que l’appropriation par les maris de la fortune de leur épouse s’inscrit dans un contexte d’exploitation beaucoup plus global. Les maris – tout comme les employeurs et les États – s’enrichissent grâce au travail non rémunéré des femmes. La théorie de Robert Owen est quasiment la seule philosophie sociale de l’époque où les tâches domestiques sont considérées comme un travail, une activité créatrice de valeur susceptible d’être rémunérée. Même Marx, un demi-siècle plus tard, n’ira pas jusque-là. Owen faisait valoir que le mariage asservissait les femmes financièrement et juridiquement. Il imaginait des communautés au sein desquelles les tâches domestiques seraient partagées par les sexes, mais son rêve n’a jamais pris corps, même dans les communautés utopiques qui se réclamaient de lui. Les femmes qui en faisaient partie se retrouvaient généralement à assumer les tâches ménagères en plus des travaux des champs, comme c’est encore le cas aujour­d’hui ; c’est une des raisons de l’échec de ces expériences.

 

Au sortir de la guerre de Sécession, la majorité des États des États-Unis se dotent de lois sur les biens des épouses, mais cela ne suffit pas. Ces lois concèdent aux femmes le droit de conserver les biens qu’elles possédaient avant le mariage et les sommes d’argent gagnées en dehors du foyer, mais ne leur octroient pas une part du patrimoine acquis conjointement pendant le mariage, notamment grâce à leur travail au foyer.

 

Pour Rose et ses camarades, la ­bataille sur les droits patrimoniaux n’est qu’une première étape. Elles engagent très vite un autre combat, cette fois pour revendiquer un régime de communauté qui assimile le mariage à un partenariat ­commercial. Elles prennent pour modèle le partage des tâches de la ferme familiale traditionnelle, où la préparation des repas, la couture et le ménage effectués par les femmes contribuent autant à la prospérité générale que les travaux de semailles et de moisson accomplis par les hommes.

 

Les premières féministes ne contestent pas la séparation des sphères qui assigne les femmes aux travaux domestiques – les féministes du XXe siècle leur en ont d’ailleurs fait grief. Mais elles affirment également haut et fort que les femmes sont en mesure d’effectuer le même travail que les hommes, à condition d’être formées. Avec leur idée de communauté des biens, Rose, Stanton et les autres sont en avance sur leur époque et, à certains égards, sur la nôtre. Elles ont trouvé une façon de prendre en compte le travail ­domestique non rémunéré et de le rétribuer, ce que le droit matrimonial ne fait que par intermittence aux États-Unis, et encore, selon le bon vouloir des tribunaux.

 

Dans un article publié en 1994 dans le Yale Law Journal, l’historienne du droit Reva Siegel explique que les mouvements de femmes n’ont pas réussi à inscrire la propriété conjointe dans le droit américain et que cet échec nous hante encore. La communauté des biens cesse d’être une préoccupation après la guerre de Séces­sion, moment où le mouvement des femmes décide de consacrer toutes ses forces à l’obtention du droit de vote. Au même moment, l’industrialisation creuse le fossé entre travail salarié et non salarié, si bien qu’égalité en vient à ­signifier ­égalité de rémunération – et non égalité de considération du travail des femmes, souvent non rémunéré. La femme ­« moderne » du tournant du siècle considère la famille et l’entretien du ménage comme une entrave à sa liberté, non comme un travail justifiant rémunération.

 

L’égalitarisme d’Ernestine Rose est aussi riche d’enseignements. La plus cosmopolite et transatlantique des féministes américaines du XIXe siècle a forgé ses ­valeurs démocratiques dans une Europe en pleine effervescence révolutionnaire. Sa judéité et sa condition d’étrangère ont certainement aussi joué un rôle. Rose a grandi dans une Pologne où sévit l’anti­sémitisme, et, si les Américains n’ont ­jamais massacré de juifs, contrairement aux Polonais, ils ont bel et bien des préjugés à leur égard. Rose aura un échange de lettres houleux avec son ami de longue date Horace Seaver, rédacteur en chef du journal libre-penseur Boston Investigator (où elle a fait paraître plusieurs de ses discours), après que ce dernier a publié une série d’éditoriaux où il attaque d’abord les Hébreux pour finir par s’en prendre aux juifs. Ils se cramponnent à « leurs rites et cérémonies absurdes », écrit Seaver, et leur religion est « sectaire, bornée et complètement inadaptée à un peuple épris de progrès comme le sont les Américains ».

 

Avant de débarquer à New York, Rose a assisté lors d’un bref séjour à Paris en 1830 à la révolution de Juillet, un soulèvement d’inspiration antimonarchique et anticlérical. À Londres, elle a adhéré à l’Association de toutes les classes et de toutes les nations, fondée par Robert Owen, dont elle est devenue une oratrice très appréciée – même si, comme elle le rappellera plus tard, elle ne montait à la tribune qu’après avoir « lavé et rangé toute la vaisselle utilisée pour préparer et servir le thé ». Une fois aux États-Unis, elle invite des féministes européennes aux congrès du droit des femmes et s’exprime souvent sur les événements qui ont lieu en Europe, tels que la grande famine irlandaise ou le Printemps des peuples. Elle plaide aussi pour que les États-Unis accordent l’asile à des « martyrs de la ­liberté » tels que le patriote libéral hongrois Lajos Kossuth, son équivalent ­polonais Józef Bem ou le révolutionnaire et unificateur de l’Italie Giuseppe Mazzini.

 

« L’émancipation de toute forme d’asservissement, quelle qu’elle soit, voilà mon principe, déclare-t-elle lors d’un congrès antiesclavage. Je suis pour la reconnaissance des droits humains, sans distinction de religion, de parti, de sexe et de couleur de peau. »

 

 

Pourquoi Ernestine Rose est-elle absente des livres d’histoire ? Il y a plusieurs raisons à cela. La guerre de Sécession a accru l’incivilité et provoqué des poussées de xénophobie et d’anti­sémitisme qui la marginalisent. En outre, cette femme dynamique n’a jamais été en grande forme physique – elle est diminuée par ses rhumatismes –, et, au cours les années 1860, sa santé se dégrade, ce qui la contraint à restreindre ses interventions et à ne plus être en première ligne du mouvement des femmes. Elle est vite éclipsée par Elizabeth Cady Stanton.

 

Dans la seconde partie du XIXe siècle, le mouvement libre-penseur américain est encore plus impopulaire que pendant la première. Or c’est durant cette période, en 1861 exactement, que Rose choisit de publier son seul et unique livre, « Défense de l’athéisme ». Stanton, elle, se définit comme chrétienne et arbore une grande croix autour du cou. Comme l’observera plus tard un journaliste, « ses positions sincères et sérieuses en matière théologique » l’ont exclue de « la liste de ces femmes “éminentes” qui se sont distinguées à la tribune par leur combat chevaleresque contre toutes les formes d’esclavage ».

 

Quand la guerre de Sécession prend fin, c’est une guerre civile miniature qui déchire le mouvement féministe. L’affrontement porte sur la question de savoir le mouvement doit attendre que les hommes noirs aient obtenu le droit de vote avant de réclamer l’instauration du suffrage universel. Rose, Stanton, Anthony et d’autres sont partisanes de continuer d’exiger le droit de vote pour les femmes. Mais d’autres féministes et certains de leurs alliés, parmi lesquels l’orateur noir Frederick Douglass, un ancien esclave, préconisent la patience, jugeant que l’émancipation des Noirs est une « néces­sité urgente ». Quand le Congrès vote en 1866 le quatorzième amendement à la Constitution, qui donne le droit de vote uniquement aux citoyens de sexe masculin, la faction à laquelle appartient Rose en conçoit de l’amertume.

 

Certaines membres du groupe s’en prennent aux abolitionnistes et deviennent même ouvertement racistes. Stanton en arrive à tenir des propos ­effrayants. Ainsi, en 1867 : « La question se pose vraiment : avons-nous eu raison de nous effacer pour laisser “Bamboula” pénétrer le premier dans le royaume ? » (Le « royaume » est le « paradis des droits du citoyen».) De vilains sentiments anti-­immigrés contaminent aussi ses discours. Comment se fait-il, s’insurge-t-elle, que « Patrick » (l’immigré irlandais), « Hans » (l’Allemand) et « Yung Tung » (le Chinois) obtiennent le droit de vote avant de riches Américaines de souche comme elle ? Stanton et Anthony vont même jusqu’à conclure un pacte faustien avec l’homme d’affaires Georges Francis Train, un raciste notoire qui défend les droits des femmes pour faire barrage au suffrage des Noirs.

 

Rose est aussi furieuse que Stanton et Anthony de voir figurer la mention « de sexe masculin » dans le quatorzième amendement mais ne bascule pas comme elles dans le racisme – à une fâcheuse exception près. Elle ne s’est jamais opposée au vote des Noirs. Elle formule le problème autrement : « Pourquoi n’accorder des droits qu’à l’homme noir ? Pourquoi pas aussi à la femme noire ? » Mais une fois, en 1869, elle tient des propos anti-immigrés : « On peut bien se mettre à considérer le Chinois comme un homme et un frère, ou le Hottentot, ou le Kalmouk [c’est-à-dire le Mongol] ou l’Indien, ou l’idiot ou le criminel, mais où faut-il s’arrêter ? Parce tous ceux-là vont nous passer devant. »

 

 

Ce dérapage constitue une entorse à ses principes universalistes. Mais on peut lui accorder des circonstances atténuantes : à cette époque, Rose est mal en point, et elle fait désormais partie de la garde rapprochée de Stanton. Elle prononce ce discours nauséabond lors du dernier congrès américain auquel elle participe avant de quitter les États-Unis. Trois semaines plus tard, elle est définitivement de retour en Europe avec William, même si elle reviendra plusieurs fois à New York. Elle n’a jamais explicité les raisons de son départ. Dans « La vie américaine d’Ernestine Rose », l’universitaire Carol Kolmertern émet des hypothèses : « Elle en avait peut-être assez des luttes intestines. Ou bien cela la désespérait de voir ses plus proches collègues sombrer dans le racisme. Ou bien elle n’avait plus de patience pour tous ceux qui ne comprenaient pas sa logique, à savoir que, dans une république fondée sur la liberté, aussi bien les femmes que les Noirs de sexe masculin devaient être pleinement reconnus comme des êtres humains. Peut-être l’antisémitisme et la xénophobie qui se cachaient derrière tant d’arguments en faveur des droits des femmes avaient-ils fini par la décourager. » 2

 

Le couple passe d’abord une année en France, au cours de laquelle Ernestine fait des cures thermales. Puis ils s’installent en Angleterre, d’abord à Bath, puis à Londres. Ernestine renoue de vieilles amitiés et établit de nouveaux liens avec des suffragistes, des owéniens et des libres-penseurs (le mouvement libre-penseur britannique a pris de l’ampleur durant les deux décennies précédentes). Elle recommence à donner des conférences. Elle publie des tribunes dans des revues américaines. Elle garde ses contacts aux États-Unis, où la presse évoque souvent son souvenir avec nostalgie, et elle se fait même élire à des postes honorifiques dans des associations féministes américaines. Lorsque ses problèmes de santé la contraignent à cesser ses activités en 1872, les féministes et les libres-penseurs de part et d’autre de l’Atlantique écrivent des articles élogieux à son propos.

 

Mais le mouvement des femmes américain poursuit sa route. Dans les années 1870, Stanton et Anthony, qui se sont attelées à une « Histoire du suffrage ­féminin », demandent à Rose de rédiger un essai autobiographique. La réponse qu’elle leur fait ne contribue pas à ­accroître sa réputation : « Je n’ai rien sur quoi m’appuyer. Je n’ai jamais écrit les textes de mes conférences et je n’ai jamais souhaité publier quoi que ce soit sur moi-même parce que je n’ai jamais eu d’autre ambition que de travailler pour la cause de l’humanité, sans considération de sexe, de religion, de nationalité ou de couleur de peau. […] Je n’ai noté ni les lieux, ni les dates, ni les noms. » Anthony publiera cette lettre accompagnée d’une courte notice biographique de Rose rédigée par le journaliste Lemuel Bernard et de quelques souvenirs personnels.

 

William Rose décède en 1882. À compter de cette date et jusqu’à sa mort, en 1892, Ernestine mène une vie retirée, ne voyant que quelques amis, qui la trouvent esseulée et triste. Elle a curieusement légué son petit héritage à trois demi-nièces du côté polonais dont elle n’avait presque jamais parlé – des filles de la fille que son père a eue avec sa deuxième femme. Puis elle disparaît de la circulation pendant près d’un siècle.

 

Pourquoi la ressuscite-t-on aujour­d’hui ? « En tant que juive, athée, femme et étrangère, Ernestine Rose n’avait pas sa place dans le récit américain du début du XXe siècle » écrit Bonnie Anderson dans The Rabbi’s Atheist Daughter. Elle est redécouverte par les féministes dans les années 1970 mais n’a jamais été appréciée à sa juste valeur, en dépit des deux excellentes biographies que lui ont consacrées Kolmersten et Anderson, et du recueil de discours et de lettres établi par la chercheuse Paula Doress-Worters en 2007 (Rose improvisait et ne conservait pas de notes de ses conférences, mais leur contenu a été retranscrit dans les actes des congrès des droits des femmes, et elle a par ailleurs écrit bon nombre d’articles et de courriers des lecteurs) 3.

 

Sans aucun doute, Rose excellait dans un art qui aurait besoin d’être revivifié : le discours politique. Il va sans dire que rares sont les conférenciers actuels ­capables de captiver un millier de personnes pendant une heure comme le fit Rose lors d’un de ses plus grands discours, à Worcester, dans le Massachusetts, en 1851. Imaginez ce que serait notre vie politique si une candidate pouvait argumenter en faveur de l’égalité des sexes avec autant d’éloquence que Rose : « L’humanité ne connaît pas de sexe, la vertu ne connaît pas de sexe ; l’esprit ne connaît pas de sexe ; la vie et la mort, le plaisir et la douleur ne connaissent pas de sexe. […] Pas plus que l’homme, la femme n’a ­demandé à naître ; comme lui, elle possède des facul­tés physiques, mentales et morales. […] Comme lui, elle est soumise à toutes les vicissitudes de l’existence. »

 

 

Il est intéressant aussi de voir comment son éducation politique très hétérogène l’a aidée à avoir une vision plus large du sort des femmes. La socialiste qu’elle était estimait que le mariage privait les femmes des fruits de leur travail reproductif et domestique. La rationaliste imprégnée de l’esprit des Lumières qu’elle était défendait la liberté de pensée et d’expression même quand ses camarades féministes cherchaient à la faire taire. Les États-Unis traversaient à l’époque une période de « réveil protestant », connue sous le nom de « second grand réveil », et il était risqué de heurter les croyants. Du reste, bon nombre d’abolitionnistes et quelques féministes étaient des pasteurs. Rose était systématiquement à contre-courant. Dans les années 1860, quantité de ses camarades – y compris, curieusement, Robert Owen lui-même et quelques piliers du féminisme comme Lucretia Mott ou Sarah Grimké – se prirent de passion pour le spiritisme, une activité quasi religieuse qui consistait à tenter d’entrer en contact avec le monde des esprits par l’intermédiaire de médiums. Rose avait immédiatement trouvé cela ridicule : « Je n’aime pas avoir affaire à des fantômes. ils n’ont pas suffisamment de substance pour que l’on puisse s’en former une idée ou fonder une opinion sur eux. »

 

Si l’on devait extirper Ernestine Rose du passé et la parachuter dans le présent, on la classerait probablement parmi des penseuses féministes libérales telles que Susan Moller Okin 4 ou Martha ­Nussbaum, qui elles-mêmes s’inscrivent dans la tradition de libéraux classiques comme Mary Wollstonescraft et John Stuart Mill. Libérale et socialiste : drôle de mélange. Mais il ne faut garder à l’esprit que Rose était avant toute une libre-penseuse. Elle était autant attachée à l’autonomie personnelle et politique qu’à la théorie de la justice que John Rawls allait développer plus d’un siècle plus tard : un État juste doit répartir équitablement les avantages et les contraintes de la coopération sociale. Rose comprenait aussi bien que quiconque (et certainement mieux que Rawls) que le sexisme empêche cette répartition équitable, mais son combat était dirigé contre les injustices structurelles – contre les lois, les institutions et les traditions patriarcales, et non contre les mauvais hommes.

 

Elle aurait rejeté ce genre de féminisme illibéral qui, par exemple, plaide pour restreindre les libertés individuelles ou la liberté d’expression des hommes au motif que, en tant que catégorie ­sociale, ils possèdent plus de pouvoir et de privilèges que les femmes. « C’est par ignorance plus que par méchanceté que l’homme agit envers la femme comme il le fait. »

 

Rose disait souvent qu’elle avait choisi de s’installer aux États-Unis par amour de la Déclaration d’indépendance et de son affirmation d’émancipation universelle – même si le texte avait été interprété à tort comme s’appliquant aux seuls hommes blancs et, dans certains États, aux seuls hommes blancs possédant des biens. « Je demande pour les femmes les mêmes droits que ceux qui sont accordés aux hommes, disait-elle : le droit à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur ; et toutes les possibilités dans la vie doivent m’être autant ouvertes à moi qu’à n’importe quel homme dans le pays. »

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 3 novembre 2018. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1. Ces deux figures de proue du mouvement américain pour les droits des femmes fondèrent en 1869 l’Association nationale pour le suffrage féminin.

2. The American Life of Ernestine L. Rose (Syracuse University Press, 1999).

3. Mistress of Herself: Speeches and Letters of Ernestine L. Rose, Early Womens Rights Leader (Feminist Press at The City University of New York, 2007).

4. Cette philosophe néo-zélandaise, décédée en 2004, est l’auteure de nombreux ouvrages sur la justice sociale et les droits des femmes, parmi lesquels Justice, genre et famille (Flammarion, 2008).

LE LIVRE
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The Rabbi’s Atheist Daughter: Ernestine Rose, International Feminist Pioneer de Bonnie S. Anderson, Oxford University Press, 2017

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