La bonne étoile d’Albert Einstein
par Baptiste Touverey

La bonne étoile d’Albert Einstein

Une nouvelle biographie du physicien propose une synthèse réussie de sa vie rocambolesque et rend accessibles ses idées les plus complexes.

Publié dans le magazine Books, janvier/février 2018. Par Baptiste Touverey

© Library of Congress

Abert Einstein en compagnie de sa seconde épouse, Elsa. Le savant était un séducteur qui accumulait les conquêtes. Sa première femme l'acceptait mal ; Elsa s'en accommoda.

L’immense popularité dont jouit Albert Einstein a quelque chose de déroutant. Aucun scientifique avant ou après lui n’a bénéficié d’une telle aura. De son vivant même, il est devenu le ­modèle du grand ­savant – mieux ­encore : son arché­type. Pourtant, au moment où il émit ses théories, une douzaine de personnes tout au plus dans le monde étaient capables de les apprécier réellement. Le paradoxe est qu’Einstein déplaçait des foules qui ne comprenaient rien ou pas grand-chose à ce qu’il écrivait. Voici comment une jeune étudiante en mathématiques décrit la conférence qu’il donna (en italien !) à l’université de ­Bologne en 1921 : « Presque personne ne comprenait la théorie de la relativité, et pourtant le palais de l’Archiginnasio était plein à craquer, non seulement de scientifiques venus des quatre coins d’Italie, mais aussi d’étudiants de toutes les facultés, d’humbles artisans, d’ouvriers. Le peuple ému s’écartait au passage d’Einstein et le suivait en longues files. » Un peu plus tôt, la même ­année, il avait été conduit dans une ­décapotable à travers les rues de New York au milieu de milliers d’Américains venus l’acclamer. L’année suivante, lors d’un grand voyage qu’il entreprit en Asie, il fut partout ­accueilli comme un chef d’État. « À Tokyo, où l’empereur le ­reçut, des millions de personnes atten­daient même de nuit, sous sa chambre d’hôtel, dans l’espoir de l’entrevoir », relate Vincenzo Barone dans la biographie qu’il lui consacre et qui vient d’être traduite en français. Comment expliquer cette contradiction : d’un côté, une théorie scientifique parmi les plus obscures et les plus contre-intuitives jamais élaborées, de l’autre cette reconnaissance mondiale, une curiosité qui s’étend très au-delà du cercle étroit des spécialistes et, au bout du compte, cette popularité bien réelle de rock star ? Barone émet une hypothèse ingénieuse : « L’une des raisons réside précisément dans [la] nature mystérieuse [de la théorie de la relativité], à la limite de l’ésotérique : espace courbe, ­lumière déviée, quatrième dimen­sion, des idées fascinantes parce qu’insaisissables. » En d’autres termes, c’est parce qu’elles étaient incom­préhensibles que les idées d’Einstein suscitèrent un tel engouement. D’autres facteurs entrèrent en ligne de compte, bien entendu. En particulier le moment où la théorie de la relativité générale fut révélée au grand public : 1919. « Après la tragédie de la guerre, les gens éprouvaient le besoin de s’évader des souffrances quotidiennes, de dépla­cer le regard des décombres vers les étoiles », écrit Barone. Joua aussi la manière dont cette théorie avait été mise à l’épreuve et validée par la commu­nauté scientifique : émise par un Alle­mand en 1915, en pleine Première Guerre mondiale donc, elle avait été transmise, en 1916, par un Néerlandais (neutre) à des Britanniques, qui, pour ­diverses raisons pratiques, étaient les mieux à même de la vérifier – ce qu’ils firent en 1919. C’était donc le résultat d’une collaboration transcendant les haines nationalistes. Einstein eut de la chance. Car la guerre lui évita, en outre, une déconvenue qui aurait nui gravement à son prestige. Dès 1911, il avait formulé le principe de la déviation gravitationnelle de la lumière, qui est au cœur de sa théorie de la relativité générale, estimé la valeur de la dévia­tion à proximité du Soleil à 0,83 seconde d’arc et invité les scientifiques à vérifier ce résul­tat. Ce n’était pas évident : il fallait pour cela une éclipse totale de Soleil. La plus proche devait avoir lieu le 21 août 1914 en Crimée. Un jeune astronome berlinois, financé par l’industriel Gustav Krupp, se rendit sur place. Mais l’Allemagne déclara la guerre à la Russie début août, le jeune astronome et son équipe furent fait prisonniers, l’expérience tourna court. Tant mieux pour Einstein, car ses calculs étaient erronés. Il les rectifia par la suite, l’angle de déviation passant à 1,7 seconde d’arc. C’est celui-là que les scientifiques britanniques corroborèrent. Barone a longtemps enseigné la physique théorique ; depuis 2016, il dirige l’École normale supérieure de Pise. Son ouvrage est une formidable synthèse qui non seulement retrace la vie d’Einstein, plus rocambolesque qu’on l’imagine souvent, mais rend ses idées sinon limpides, du moins accessibles. Il tord le cou à certains mythes, notamment celui qui veut que l’adolescent Einstein ait été mauvais en mathé­matiques : « Ses notes dans les matières scientifiques étaient excellentes. » En revanche, il est vrai que, tout jeune, il manifesta un retard qui inquiéta sa famille. Il ne parla qu’à 2 ans passés, et encore avec certaines difficultés : « Il maintint pendant quelques années l’habitude de répéter les phrases à plusieurs reprises. » Il ne fut pas non plus, comme certains continuent à le prétendre, le père de la bombe atomique. Cette légende remonte au rapport Smyth : rendu public le 12 août 1945, trois jours après le bombardement de Nagasaki, il s’ouvrait sur la formule E = mc² et affirmait que c’était une lettre d’Einstein au président Roosevelt « qui avait attiré l’attention du gouvernement américain sur la question de l’uranium ». En fait, selon Barone, l’intervention d’Einstein auprès de Roosevelt en 1939 « n’avait pas été concluante ». « Quant à attribuer au créateur de la loi de l’équivalence entre masse et énergie la responsabilité de la bombe atomique, cela reviendrait à attri­buer à Galilée, et à sa loi sur le mouvement…
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