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« Ce ne sont que des femmes »

Books publie en même temps que ce numéro Herland, le roman culte de Charlotte Perkins Gilman évoqué par Mary Beard dans l’article «Un modèle résolument masculin ». Extrait du chapitre 2.

Tout ce que nous voyions était une assemblée de créatures, championnes de l’autodéfense, d’un calme extrême, et qui sans aucun doute étaient sur le point de nous demander des comptes quant à notre présence ici. Six d’entre elles firent un pas en avant, prirent place des deux côtés de chacun de nous et firent comprendre qu’il nous fallait les suivre. Nous préférâmes obéir, au moins au début, et nous mîmes en marche, au coude à coude avec elles, avec d’autres devant nous, d’autres derrière nous et d’autres encore de chaque côté. Nous étions cernés. Un grand bâtiment s’élevait : une construction aux murs très épais, impressionnante, ­immense, vieillotte, en pierres grises, différente des habitations du reste de la ville. « Ça sent le roussi ! nous dit Terry rapidement. Nous ne devons pas accepter d’entrer ici, les gars. » […]. Nous réfléchissions. Il nous semblait sage de les suivre, même si refuser était possible. Il nous apparaissait que notre seule chance était de leur donner des signes d’amitié pour favoriser une attitude civilisée de part et d’autre. Mais une fois entrés dans cette ­enceinte impressionnante, nous n’en savions pas ­davantage sur ce que ces dames déterminées comptaient faire de nous. L’hypothèse d’une détention pacifique ne nous effleura même pas. Alors nous restâmes plantés là, essayant de faire comprendre que nous préférions reprendre notre route. L’une d’elles s’avança avec un croquis de notre avion, demandant par signes si nous étions bien les visiteurs venus du ciel qu’elles ­recherchaient. Nous acquiesçâmes. Celle qui semblait commander montra de nouveau le croquis, puis désigna le paysage d’un grand geste circulaire. Mais nous prétendîmes ignorer où était notre engin – en vérité, nous n’en étions plus très sûrs nous-même
s. Nous leur donnâmes une indication très vague sur son emplacement. Elles nous firent une nouvelle fois signe d’avancer, se tenant proches les unes des autres de part et d’autre de la porte pour ne laisser qu’un étroit passage. Elles formaient une foule compacte autour de nous. Il n’y avait rien d’autre à faire que d’avancer ou se battre. Nous nous consultâmes. « Je ne me suis jamais battu avec une femme de ma vie, dit Terry fortement perturbé, mais je ne rentre pas ici. Je refuse d’être parqué comme dans un couloir de bétail. » — On ne va bien sûr pas lutter, objecta Jeff. Ce ne sont que des femmes, en dépit de leurs vêtements peu féminins, gentilles de surcroît, l’air avenant et intelligent. Je crois que nous allons devoir y aller. — Nous pourrions ne jamais en sortir si nous y rentrions, leur répondis-je. Elles ont l’air raisonnables, d’accord, mais je ne suis pas certain qu’elles soient bien intentionnées. Regardez leurs visages ! » Tandis que nous discutions, elles attendaient, détendues mais vigilantes. Leur atti­tude n’avait pas la rigidité du soldat ; elles ne semblaient pas être sous une contrainte quelconque. Le terme qui vint à Terry, « comité de vigilance », les décrivait parfaitement. Elles ressemblaient à de solides bourgeoises, réunies précipitamment pour une affaire commune ou un danger, toutes mues par les mêmes sentiments. Nulle part ailleurs je n’ai vu de femmes de ce genre. Des poissonnières et des marchandes peuvent afficher une force similaire, mais elle sera brutale et grossière. Ces créatures-là étaient simplement athlétiques, à la fois légères et puissantes. Des professeures d’université, des enseignantes, des écrivaines sont nombreuses à manifester une semblable intelligence, mais on perçoit souvent quelque nervosité dans leur regard. Ces créatures, en sus de leur intel­ligence frappante, étaient paisibles comme des vaches. Nous les observions. Nous savions que ce moment était crucial. La chef donna un ordre, nous désigna, et la foule autour de nous fit un nouveau pas en avant. « Il faut se décider vite, dit Terry. — Je vote pour que nous entrions », ­répondit Jeff. Mais nous étions deux contre un, et Jeff se mit de notre côté, par camaraderie. Nous fîmes un dernier effort pour les convaincre de nous libérer, avec insistance, mais sans pour autant implorer. En vain. « Allez, on fonce, les gars ! dit Terry. Et si elles ne nous laissent pas passer, je tire en l’air. » Nous nous trouvâmes dans la si­tuation des suffragettes essayant d’atteindre le Parlement malgré le triple cordon de la police londonienne. La solidité de ces femmes était ahurissante. Terry s’aperçut soudain que c’était inutile. Il se dégagea un moment, sortit son revolver et tira en l’air. Comme des mains l’agrippaient, il tira de nouveau, et nous enten­dîmes un cri. À cet instant, ­chacun d’entre nous fut saisi par cinq femmes, chacune ­tenant une jambe, un bras ou une tête. Nous fûmes soulevés tels des enfants insupportables et transportés ainsi, nous ­débattant inutilement. On nous ­porta à l’intérieur. Nous nous défendions avec toute notre force d’homme, mais ces dames nous soumettaient bel et bien, en dépit de nos ­efforts. Ainsi emportés et immobilisés, nous ­arrivâmes dans un grand hall désert aux murs gris. On nous conduisit devant une femme majestueuse, aux cheveux gris, qui semblait remplir la fonction de juge. Il y eut quelques paroles échangées – assez peu – entre elles, et, soudain, chacun de nous sentit une main fondre sur lui, une main ferme qui plaquait un linge mouillé d’une douceur aqueuse sur notre bouche et notre nez : un anesthésiant.
LE LIVRE
LE LIVRE

Herland de Charlotte Perkins Gilman, Books Editions, 2018

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