Le cerveau, cet inconnu
par Olivier Postel-Vinay

Le cerveau, cet inconnu

20417-b1711c Publié dans le magazine Books, août-septembre 2017. Par Olivier Postel-Vinay

Le titre choisi pour ce numéro hors-série de Books n’est pas destiné à minimiser les extraordinaires progrès faits par les biologistes depuis l’époque de Darwin. Celui-ci n’était pas un spécialiste du cerveau, mais, dans son étude du ver de terre, publiée à la fin de sa vie, il évoquait chez ce modeste animal « la présence d’une certaine forme d’esprit » et en venait à soutenir qu’il « mérite d’être dit intelligent, car il agit presque comme le ferait un homme placé dans des circonstances analogues ». Deux ans plus tard, son ami George Romanes montrait qu’une méduse est pourvue d’un système nerveux la rendant capable d’actions coordonnées par un « cerveau circulaire, situé sur le pourtour de l’ombrelle ». Il publia un livre remarquable intitulé L’Évolution mentale chez les animaux, dans lequel il écrit : « À travers l’ensemble du règne animal, les tissus nerveux sont invariablement présents dans toutes les espèces supérieures aux Hydrozoa […]. Dans les organismes plus complexes […], la structure fondamentale de ces tissus est partout très semblable : que l’animal considéré soit une méduse, une huître, un insecte, un oiseau ou un être humain, nous n’avons aucun mal à reconnaître les cellules qui les composent, plus ou moins identiques chaque fois ». Au même moment, à Vienne, Sigmund Freud démontrait que les cellules nerveuses des écrevisses sont très semblables à celles des lamproies ou des êtres humains.

L’évolution des espèces conserve en effet les structures de base du vivant. Les neurones, propres au monde animal, en font partie. Les différences concernent leur nombre et leur mode d’organisation.  Au début du xxe siècle furent découverts les principes de modulation des impulsions nerveuses, par l’entremise des synapses, qui transmettent les signaux entre neurones. Beaucoup plus tard, dans les années 1960, Eric Kandel choisit un animal très simple, la limace de mer, pour analyser les bases de l’apprentissage et de la mémoire, puis pour étudier les canaux d’ions et les neurotransmetteurs impliqués dans les fonctions synaptiques.

En parallèle, également du temps de Darwin, les travaux de Paul Broca en France et de Carl Wernicke en Allemagne inaugurèrent la longue série de découvertes rendues possibles par des atteintes spécifiques de certaines régions du cerveau humain. Cela permit d’identifier les aires responsables ou indispensables au bon fonctionnement de fonctions sophistiquées, comme le langage, la conscience, le rêve ou la mémoire. Nous savons par exemple aujourd’hui que les souvenirs conscients sont stockés dans le cortex préfrontal et convertis en mémoire à long terme par l’hippocampe. Quant à la mémoire inconsciente, celle qui nous permet de continuer à faire du vélo une fois que nous l’avons appris, elle est stockée dans un système complexe impliquant le cervelet, le striatum et l’amygdale.

Les progrès de la génétique, de leur côté, ont permis d’illustrer le rôle fondamental de l’« inné » dans les comportements les plus complexes. Mais on entre là dans un domaine plus controversé, où science et idéologies se retrouvent, hélas, étroitement mêlées.

Si le cerveau reste un grand inconnu, c’est parce que bon nombre de questions troublantes sont encore sans réponse.  Du point de vue médical, d’abord, car on ignore toujours la cause de la maladie d’Alzheimer, de la schizophrénie ou de l’autisme.  Mais aussi du point de vue plus fondamental d’interrogations aussi vieilles que la philosophie. Où passe la frontière entre l’homme et les animaux les plus intelligents, comme l’éléphant ou le dauphin ? Comment la conscience, en particulier la conscience de soi, émerge-t-elle de ce qu’un de nos auteurs appelle « un vilain assemblage bulbeux de matière spongieuse » ? Le rêve est-il autre chose qu’une réponse cérébrale à certains stimuli ? On connaît les « centres » du langage, mais on ignore à peu près tout des mécanismes innés par lesquels un petit enfant apprend à parler. Si l’intégrité du cerveau et celle des gènes nous déterminent, comment expliquer l’exercice de la liberté ? D’où procèdent nos facultés les plus complexes, comme l’empathie à distance, la recherche de la vérité ou encore la perception et la création esthétiques ?. Comment expliquer le sens moral et le conflit permanent entre le bien et le mal ? Ces questions ne sont d’ailleurs pas si vieilles, car elles remontent seulement à quelques milliers d’années, une goutte d’eau dans l’océan de l’évolution. Mais elles restent, en gros, intactes.

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