L’intelligentzia animale
par Tim Flannery

L’intelligentzia animale

Les éléphants pleurent leurs morts, certains loups élèvent la progéniture de leurs rivaux et les orques observent des tabous alimentaires. Voilà qui relativise le caractère exceptionnel de l’esprit humain. Loin de trôner dans un isolement superbe, l’homme n’est que le membre le plus brillant d’un club restreint de mammifères très intelligents, partageant de nombreux traits sophistiqués.

Publié dans le magazine Books, janvier 2016. Par Tim Flannery

©Shannon Benson/VWPics/Zuma/REA

Chez les éléphants, les femelles vivent avec leur petit à l'écart des mâles et ignorent tout des relations amoureuses ou du mariage. Gouvernés par des matriarches, les clans d'éléphantes s'associent périodiquement pour former des groupes plus importants.

Les dauphins en liberté des Bahamas avaient fini par très bien connaître la chercheuse Denise Herzing et son équipe. Plusieurs décennies durant, au début de chaque campagne d’observation de quatre mois, ils leur réservaient un accueil chaleureux : « De vraies retrouvailles entre amis », raconte Herzing. Une année, cependant, les animaux agirent différemment. Ils ne s’approchaient pas du navire des chercheurs, refusant même les invitations à nager à la proue de celui-ci. Lorsque le capitaine plongea pour évaluer la situation, les dauphins restèrent à l’écart. Au même moment, à bord, on découvrit qu’un des membres de l’expédition était mort alors qu’il faisait la sieste sur sa couchette. Alors qu’on faisait route vers le port, « les dauphins vinrent se placer à côté de notre bateau, raconta Herzing. Contrairement à leur habitude, ils ne se laissaient pas porter par la lame d’étrave. Ils nous encadraient, à une quinzaine de mètres de distance, à la manière d’une escorte aquatique » accompagnant avec ordre la marche du navire. Les questions soulevées par ce curieux épisode sont au cœur de l’essai stupéfiant de Carl Safina, « Au-delà des mots ». Le sonar des dauphins est-il capable de traverser la coque en acier d’un bateau – et de remarquer qu’un cœur a cessé de battre ? Ces animaux peuvent-ils comprendre ce que ressentent des humains en deuil ? Leur société présente-t-elle un degré d’organisation compatible avec l’existence de cortèges funèbres ? Si la réponse à ces questions est oui, alors « Au-delà des mots » a des implications profondes pour les hommes et leur vision du monde. Safina serait le premier à admettre que les récits du genre de celui d’Herzing n’ont pas la rigueur d’une expérience scientifique. Il se dit « très sceptique à l’égard des choses [qu’il aimerait] le plus croire, précisément parce [qu’il aimerait] les croire. Le désir de croire peut fausser notre jugement ». Mais son livre a beau être rigoureusement scientifique, il ménage tout de même une place à des histoires parfaitement documentées de ce type. Car elles seules nous permettent de comprendre la manière dont les animaux intelligents, tels les dauphins, réagissent dans des circonstances rares ou inhabituelles. L’autre option – capturer des dauphins ou des chimpanzés et les soumettre à une batterie de tests dans un cadre artificiel – aboutit le plus souvent à des absurdités. Prenez, par exemple, cette étude maintes fois citée selon laquelle les loups sont incapables de regarder dans la direction indiquée du doigt par un être humain – alors que les chiens, eux, le peuvent. En réalité, les loups soumis à l’expérience étaient en captivité : à l’état sauvage, ils réagissent immédiatement aux gestes d’indication, sans avoir besoin d’un entraînement.   Selon Safina, une approche évolutionniste des émotions nous aide à voir un individu dans la plus modeste des créatures. L’ocytocine est une hormone générant des sensations de plaisir et un besoin impérieux de sociabilité. Elle est si répandue que son apparition remonte probablement à sept cents millions d’années, voire au-delà. La sérotonine, associée à l’anxiété, est sans doute tout aussi ancienne : soumises à de faibles chocs électriques, les écrevisses présentent un taux élevé de cette substance, et leur comportement traduit de l’inquiétude. Traitées à la chlordiazépoxide (un médicament souvent prescrit en cas de crise d’angoisse), elles recouvrent leur état normal. Le répertoire émotionnel de base s’est formé il y a si longtemps qu’on observe des comportements d’une grande sophistication y compris chez les vers de terre. Charles Darwin, qui avait passé sa vie à étudier cet invertébré, déclara que le lombric « mérite d’être dit intelligent ». Lorsqu’il jauge un terrain pour creuser son terrier, le vers agit en effet « presque comme le ferait un homme placé dans des circonstances analogues ». (1) Les émotions sont les éléments constitutifs de nos relations sociales et de notre personnalité. Animé par les mêmes substances chimiques, chaque ver de terre, chaque écrevisse ou n’importe quel invertébré a des réactions qui lui sont propres face à ses semblables et au monde. Mais, si le ver de terre et l’écrevisse ont une personnalité et des réponses émotionnelles distinctes, leur cerveau est bien moins complexe que le nôtre. L’homme appartient en effet à un club rassemblant un petit nombre de mammifères dotés de cerveaux exceptionnellement volumineux. C’est sur ce groupe d’animaux éminemment sociables – en particulier sur les éléphants, les grands dauphins et les loups – que se concentre Safina. Leur dernier ancêtre commun était un mammifère primitif nocturne, au petit cerveau et de la taille d’une musaraigne, qui vivait il y a environ cent millions d’années. Les membres de cette « intelligentsia animale », comme on pourrait l’appeler, diffèrent fortement par leur cerveau, leur morphologie ou leur type d’organisation sociale, ce qui ne nous aide pas à comprendre la manière dont ils vivent. Safina appréhende et décrit le comportement des animaux qui l’intéressent à travers le regard de chercheurs qui ont consacré leur vie à les étudier. Quel effet cela fait-il d’être un éléphant ? Cynthia Moss a vécu pendant quarante ans auprès des pachydermes du parc national d’Amboseli, au Kenya. Elle les considère comme des animaux « intelligents, sociables, émotionnels, charmants, imitatifs, respectueux de leurs aïeux, espiègles, conscients d’eux-mêmes et compatissants ». Tout ceci paraît incroyablement humain. Pour autant, l’organisation sociale des éléphants diffère beaucoup de la nôtre. Ainsi, les femelles vivent avec leurs petits à l’écart des mâles et ignorent tout des relations amoureuses ou du mariage (les femelles peuvent toutefois manifester un vif intérêt pour le sexe, au point qu’elles feignent parfois d’être en chaleur pour attirer l’attention des mâles). Une bonne part des publications relevant des sciences comportementales sont rédigées dans une langue neutre qui nous met à distance des animaux. Safina soutient que nous devrions recourir à un lexique unique de la peine, de la joie, de l’amitié et de l’empathie pour décrire des réactions communes aux hommes et aux autres animaux. J’y ajouterais personnellement le vocabulaire relatif aux cérémonies : quel autre mot que « mariage » conviendrait pour décrire l’union rituelle, suivie d’un engagement à vie des partenaires, qui caractérise par exemple les albatros ?   Ce sont parfois les petites choses qui révèlent le mieux la ressemblance des expériences vécues. Une fois sevrés, les éléphanteaux piquent des colères dignes du plus furieux des enfants de 2 ans. L’un d’eux était tellement remonté contre sa mère qu’on le vit hurler et barrir en la piquant de ses minuscules défenses. Pour finir, de frustration, le petit planta sa trompe dans l’anus de sa mère, avant de se retourner et de lui asséner un coup de patte. « Espèce de petite terreur ! » pensa Cynthia Moss en assistant à la crise. Les clans d’éléphantes, gouvernés par des matriarches, s’associent périodiquement pour former des groupes plus importants. D’où l’excellente mémoire de ces animaux, capables de reconnaître jusqu’à un millier d’individus. L’empathie des éléphants est si grande qu’il leur arrive d’enterrer leurs morts et de revenir à plusieurs reprises auprès des restes d’une matriarche décédée pour caresser ses défenses et ses os. Leur attitude face à la mort a été décrite comme « probablement la chose la plus étrange les concernant ». Alors qu’Eleanor, la matriarche du parc d’Amboseli, était mourante, Grace, une autre matriarche, s’approcha d’elle. Ses glandes temporales ruisselant d’émotion, elle essaya de la relever. Grace veilla Eleanor jusqu’à la nuit de sa mort et, le troisième jour, la famille de cette dernière et son amie la plus proche, Maya, vinrent voir la dépouille. Une semaine après le décès, la famille revint pour manifester ce qu’on ne peut appeler autrement que leur deuil. Un jour, un chercheur fit entendre la voix enregistrée d’un éléphant décédé aux membres de sa famille. Ceux-ci se mirent à chercher comme des fous leur proche disparu. Et la fille de l’éléphant mort continua de l’appeler pendant des jours. On a vu des éléphants arracher une lance fichée dans le corps d’un compagnon blessé ou rester aux côtés d’un petit né avec une infirmité. En 1990, une autre femelle du parc d’Amboseli, Echo, donna naissance à un bébé qui n’arrivait pas à se tenir sur ses pattes avant et qui pouvait donc à peine se nourrir. Pendant trois jours, Echo et sa fille de huit ans, Enid, restèrent auprès de lui alors qu’il boitait en s’appuyant sur ses genoux. Le troisième jour,…
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