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Zoologie
Temps de lecture 10 min

Le chien, cet inconnu

Les animaux de compagnie ne représentent qu’une infime portion de la population canine mondiale. La grande majorité est constituée de chiens semi-sauvages, auxquels nous réservons un sort moins enviable. Pourtant, le gentil labrador familial n’est en rien différent de ses cousins qui rôdent autour des décharges. Mais il est tellement moins libre…


© Stanislas Guigui / Agence VU

Où que vous alliez dans le monde, vous verrez toujours des chiens évoluer en marge des activités humaines. Ici, un quartier chaud de Bogotá, aujourd’hui détruit.

Prenez n’importe quel numéro de National Geographic des cent dernières années et jetez un œil aux photos. Qu’elles montrent un vieux sage édenté à Katmandou, un jeune couple flirtant à Zanzibar, une famille modeste en Équateur, un vieil Amérindien de la forêt amazonienne, une équipe d’explorateurs dans l’Arctique ou une star du rodéo au Texas, il y a toujours en arrière-plan des chiens qui mangent, qui dorment, qui trottent ou se tiennent placidement là. Des chiens parias (1) au pelage brun-gris, des chiens de village, des chiens férals, des chiens de décharge.
Où que vous alliez, vous en trouverez. En Namibie, ils déambulent sur les routes et dans la brousse. Dans les bidon­villes à la périphérie de Chongqing, ils errent en petits groupes. De Cuzco à Trieste, vous les verrez en permanence évoluer en marge des activités humaines. Même dans les pays occidentaux, plus sourcilleux sur les questions de santé et de sécurité, ils sont présents dans des proportions qui surprendraient la plupart des habitants.
Dans What Is a Dog?, qui fait suite à leur stimulant ouvrage de 2001, Dogs: A New Understanding of Canine Origin, Behavior, and Evolution (« Les chiens : une nouvelle interprétation de l’origine, du comportement et de l’évolution des canidés »), les biologistes Raymond et Laura Coppinger poursuivent leur ­travail de réévaluation de ces animaux que nous pensons à tort bien connaître. La question qui constitue le titre de leur nouveau livre n’est en aucun cas rhétorique. De prime abord, elle paraît simple. Un chien est un mammifère de la famille des canidés possédant 42 dents, un odorat et une ouïe très développés, un comportement social et une grande capacité d’adaptation en matière d’alimentation. Il a beau avoir des sosies tels que l’hyène ou le loup de Tasmanie, on le reconnaît quand on en voit un.
Les Coppinger font dans leur livre une démonstration convaincante qui va bien au-delà de l’habituel scénario de l’homme-du-paléolithique-domestiquant-des-louveteaux présenté dans tous les ouvrages du monde traitant de la phylogenèse des chiens. Ils portent un regard neuf sur « l’omniprésence des chiens dans le monde » et commencent par poser une question de base : « Cela agace certains d’entre nous, dans le ­milieu des spécialistes du chien, ­d’entendre dire que des scientifiques ont découvert la vérité sur son origine – comme si l’on pouvait identifier une origine unique. Eurêka ! nous avons trouvé les premiers chiens, les plus vieux chiens, les chiens de la Création ! C’est vraiment ridicule. C’est une population de chiens qu’il faut chercher. Et, à ce stade, il faut se poser la question : qu’est-ce qu’un chien, au juste ? Qu’est-ce qu’on cherche ? »

Comme dans leur précédent livre, leur quête ne porte pas tant sur le passage de sauvage à domestique – le scénario habituel du loup devenu chien – mais sur le passage de domestique à domestiqué, une distinction sur laquelle ils insistent : « Il ne fait pas de doute que le chien est un animal domestique, tout comme le pigeon. L’adjectif ­“domestique” renvoie simplement aux animaux qui vivent autour, en compagnie ou à côté des humains, ou tout bonnement en leur présence : le chien, le rat, le pigeon, le poulet… Il y a aussi l’omniprésent moineau domestique (Passer domesticus), qui vit non seulement dans les villes et les villages, mais aussi dans les fermes. La souris commune, le cafard et la punaise de lit sont plus répandus à proximité des humains qu’ailleurs. En un sens, tous peuvent être qualifiés d’animaux domestiques – même le cafard ! »
Nos auteurs soutiennent que Carl von Linné avait raison en 1758 de classer Canis familiaris comme une espèce ­distincte, et non comme sorte de version abrégée du loup, du coyote ou du chacal. De toute évidence, le Canis familiaris domestiqué est un élément de la culture humaine aussi universel que le feu ou la roue. Dans le monde occidental, les produits pour animaux de compagnie représentent un marché de plusieurs centaines de millions de dollars destiné aux 200 races de chiens qui, au cours des cent cinquante dernières années, en sont venues à incarner l’espèce en général. Certes, le golden retriever l’emporte aujourd’hui en nombre sur le loup, mais – cela surprendra plus d’un lecteur – seuls 200 millions de chiens dans le monde sont des animaux de compagnie, la vaste majorité (les Coppinger parlent de 1 milliard, mais c’est un chiffre très sous-évalué) étant des membres domestiques mais non domestiqués de Canis familiaris : ils subsistent grâce aux déchets alimentaires des humains (faute de quoi, affirment nos auteurs avec beaucoup trop d’assurance, ils mourraient les uns après les autres) mais restent maîtres de leur activité alimentaire et reproductive. Leurs meutes sont ravagées par le taux de mortalité extrêmement élevé des chiots, mais elles ne dépendent pas du bon vouloir des humains.
Dans What Is a Dog?, les Coppinger retracent le cycle de vie de certaines de ces meutes dans différentes régions du monde et poursuivent leur histoire natu­relle de cette espèce toujours présente en toile de fond. L’application systématique de leurs principes éthologiques les conduit parfois à faire des raccourcis qui, bien qu’intéressants et très certainement justes, ne manqueront pas de choquer certains propriétaires de chiens. Exemple : « Si les chiens font de bons animaux de compagnie, c’est en grande partie parce qu’ils ont ce comportement inné de trouver un endroit où s’asseoir en attendant que la nourriture arrive. Et c’est exactement ce que font nos chiens de compagnie. Leur spécialité, c’est de fouiller nos poubelles. Ils sont comme les corbeaux et les renards qui se nourrissent des restes laissés par les loups ou les humains. Où le chien trouve-t-il à se nourrir ? Chez les humains. Pourquoi le chien est-il amical avec l’homme ? Parce que c’est sa source d’alimentation quotidienne. Il n’a qu’à s’asseoir et attendre. Être un chien de compagnie, ce n’est pas si différent qu’être un chien de décharge, un chien des rues ou un chien de village. »

Les maîtres attachés à leur chien et convaincus que ce qui les unit à leur animal ne se résume pas à lui remplir sa gamelle à 8 h 45 s’indigneront de ce genre de propos réducteurs, mais, pour les Coppinger, tout tourne vraiment ­autour de la nourriture. À un ­moment, ils soutiennent que la facilité avec ­laquelle un chien des rues peut se transformer en toutou adoré est due au fait que c’est un animal « capable de manger en présence des humains » – ce que la plupart des autres animaux domestiques préfèrent éviter de faire, même quand ils sont très jeunes. Avec les chiots, en revanche, « c’est de la rigolade. C’est peut-être l’espèce la plus facile à adopter. Ils peuvent se goinfrer, ce qui est peu commun chez les jeunes animaux. Ils peuvent manger de tout ou presque. Ils sont capables de consommer des aliments ­solides au bout de seulement vingt-cinq jours d’allaitement. Ils peuvent manger tout ce que mangent les humains, et beaucoup de choses que ceux-ci ne peuvent pas manger : des céréales ou de la viande cuites, mais aussi de la matière fécale ou des légumes pourris, tous les déchets du régime alimentaire humain. Les chiens ont des dents très tôt ; ils broient et mastiquent dès leur plus jeune âge. Ils peuvent même se passer de nourriture plus facilement et plus longtemps que la plupart des autres animaux. »
La plupart des chiens férals meurent de faim, mais, selon nos auteurs, c’est aussi le cas des loups. Ce n’est pas simple d’occuper une niche écologique, ce que font les chiens semi-sauvages du monde entier. Les Coppinger voyagent dans de nombreux pays et interviewent ­beaucoup de gens, mais leur enquête finit toujours par les mener dans les grandes décharges municipales qui existent à la périphérie de toutes les villes. Ces décharges voient régulièrement affluer des déchets humains que les chiens peuvent consommer – et c’est ce qu’ils font, en partageant l’espace avec des meutes ­rivales mais aussi des pigeons, des rats et d’autres charognards domestiques. On est loin de l’expérience alimentaire très dirigée que connaissent les membres domestiqués de Canis familiaris :
« La nourriture de nos chiens nous parvient sous forme de croquettes fabri­quées – qui sait ? – avec du blé du Kansas, du maïs de l’Iowa et des déchets des abattoirs de Chicago. Aucun des ingrédients de ces aliments ne vient de notre jardin, de notre ville ou même de notre État. Et nous ne laissons pas traîner d’ordures dans notre jardin. Rien, autour de notre maison ou de celle des voisins, ne permet de subvenir aux besoins d’une population de chiens – sauf la nourriture spécialement conçue pour eux et conditionnée dans des sacs étiquetés “aliments pour chiens”. »
L’arrivée régulière de détritus ­humains s’accompagne souvent d’une copieuse dose de mépris. Les Coppinger n’ont guère besoin d’effectuer un travail de terrain pour constater que bien des sociétés humaines considèrent les chiens férals comme un fléau, comme des nuisibles qui peuvent en outre repré­senter un danger. La plupart des habitants des zones semi-rurales ne sont pas ravis de croiser un groupe de chiens errants faméliques (plusieurs des personnes interviewées par nos auteurs disent distribuer de la nourriture à l’un de ces groupes afin d’encourager chez lui la territorialité qui les protégera d’autres bandes de chiens). Et le risque d’attaques n’est pas le problème principal : environ 70 000 personnes dans le monde meurent chaque année de la rage, pour ne nommer qu’une seule maladie transmise par le chien. Ainsi, inévitablement pourrait-on dire, les Coppinger en viennent à aborder dans leur livre la question du contrôle de la population, qui se révèle presque impossible quand il s’agit d’animaux aussi nombreux et adaptables que les chiens férals. Les médias occidentaux ont fait état des campagnes massives d’éradication de chiens errants menées à Sotchi, Athènes et Pékin à l’approche des jeux Olympiques. Ces villes ont beau avoir abattu plusieurs milliers d’individus, elles continuent d’en abriter de vastes populations.

Raymond et Lorna Coppinger sont de grands admirateurs du chien ­paria. Quand ils regardent ces animaux d’à peine une quinzaine de kilos, au ­pelage ras couleur sable et au regard profond et intelligent, ils y voient des chiens aussi robustes que sympathiques, véritables porte-greffes des différentes races dorlotées qui dorment contre nous sur le canapé. Celles-ci gémiraient de terreur à l’idée de dormir dehors en ­hiver ou d’arracher une bouchée à un rat de la taille d’un chat. Elles savourent de toute évidence le confort que leurs cousins ne connaîtront jamais. Mais, lorsque nos toutous murmurent et agitent les pattes dans leur sommeil, ils rêvent de liberté.
— Cet article est paru dans Open Letters Monthly le 1er novembre 2017. Il a été traduit par Pauline Toulet.

Notes

1. Nom donné à une race de chiens semi-sauvages d’Asie du Sud. Le terme désigne aussi parfois par extension les chiens errants en général.

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LE LIVRE
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What is a dog? de Raymond Coppinger et Lorna Coppinger, University of Chicago Press, 2016

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