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Malin comme un chien

Quoi qu’en disent les dresseurs, le chien n’est pas un loup pour l’homme. Programmé pour être dominé par Homo sapiens, l’animal n’entend jamais inverser les rôles. Pris en faute, il n’éprouve pas de remords, mais excelle à le faire croire.

Tous ceux qui ont un chien connaissent bien son air coupable quand il a fait une bêtise. Il vous regarde la tête baissée et s’éloigne furtivement ? C’est qu’il sait bien qu’il est dans son tort – qu’il a pissé sur le tapis, déchiré le journal ou déchiré le canapé… De la culpabilité à l’état pur ! En fait, pas du tout. John Bradshaw, fondateur de l’Institut d’anthrozoologie (1) à l’université de Bristol, décrit dans son livre une expérience censée expliquer ce qui donne aux chiens cet air coupable. Quatorze cobayes, dressés à ne pas accepter de nourriture sans la permission de leur maître, se voient offrir une friandise en son absence. Sept d’entre eux la gobent ; les sept autres restent à jeun car le biscuit leur est aussitôt retiré – tout cela à l’insu des maîtres. À leur retour, ils font ce qu’ils ont l’habitude de faire quand leur animal s’est mal conduit. Or, après avoir été grondés, les chiens manifestent tous ce que leurs maîtres interprètent comme de la culpabilité, même s’ils n’ont pas eu de friandise. « La conclusion inéluctable, écrit Bradshaw, est que l’attitude “coupable” mêle en réalité la crainte d’être puni et des efforts visant à rétablir une relation amicale avec le maître. » Les chiens sont les animaux domestiques les plus anciens de la planète. Ils sont génétiquement prédisposés à préférer les êtres humains, si ceux-ci s’occupent bien d’eux pendant leurs premières semaines. Bradshaw fait la part des faits établis et des idées reçues. Il rappelle que le génome du chien, bien qu’issu
de celui du loup, en diffère sensiblement. Or les spécialistes du dressage canin mettent l’accent sur le côté loup du chien plutôt que sur des millénaires de domestication. Ils prétendent que si nous ne « dominons » pas notre chien, c’est lui qui va nous dominer. De là découlent une foule de prescriptions absurdes énumérées par Bradshaw. Voici l’une des plus curieuses : « S’il pose son museau ou sa patte sur le genou de son maître, cela signifie qu’il croit prendre le pouvoir et devenir le chef de la meute… Ne laissez pas votre chien vous mettre la patte dessus ! » Deux autres recommandations aussi aberrantes (je ne résiste pas au plaisir de les citer) : « Ne laissez pas votre chien vous regarder dans les yeux ! » et, surtout, « Ne cajolez pas et ne caressez pas votre chien ! » « Nous sommes de plus en plus nombreux, écrit Bradshaw, à voir dans ce supposé instinct dominateur des chiens un mythe commode pour ceux qui veulent continuer de leur infliger des châtiments corporels. Un mythe pourtant battu en brèche par des études portant aussi bien sur le chien que sur le loup. On sait aujourd’hui que le comportement naturel des loups au sein de la meute est fondé sur des liens familiaux harmonieux, et non sur un désir irrépressible et incessant de prendre le contrôle. » Punir les chiens, au lieu de simplement les discipliner, finit par les rendre perturbés, anxieux et parfois dangereux. L’amour qu’ils portent à leur maître, observe Bradshaw, « est déclenché par le contact avec Homo sapiens (on peut mesurer une élévation sensible du taux de l’ocytocine). L’attachement du chien pour une personne humaine est souvent plus intense que pour des individus de sa propre espèce ; un animal très affecté quand son maître sort est rarement réconforté par la présence d’autres chiens ». Et puis Bradshaw évoque l’incroyable odorat des chiens. Je pensais, par exemple, que lorsque les chiens reniflent le derrière de leurs congénères, ils recherchent l’odeur des excréments. Encore une idée reçue ! Ce qui les intéresse les chiens, c’est un cocktail d’odeurs engendrées par des micro-organismes qui se développent dans les glandes situées de chaque côté de l’anus. Ces odeurs diffèrent sensiblement d’un chien à l’autre : « Il est probable qu’ils mémorisent les odeurs de tous les chiens qu’ils rencontrent (sinon pourquoi se donneraient-il la peine de renifler tous ces derrières ?). » Même si, selon Bradshaw, « nous n’avons aucune preuve qu’un chien soit vraiment capable d’anticiper le comportement de ses semblables, ou de se souvenir d’incidents passés impliquant ses congénères », il mentionne dans la suite de son livre une foule d’exemples qui suggèrent à mes yeux exactement le contraire. « Un chien qui a été attaqué par un autre se sentira d’emblée menacé en présence d’un chien similaire, affirme-t-il. Chaque chien (ou loup) semble mobiliser les souvenirs de ses rencontres précédentes pour juger de la meilleure façon de se comporter. »   Cet article est paru dans la Literary Review, en juillet 2011. Il a été traduit par Thérèse Sepulchre.
LE LIVRE
LE LIVRE

In Defence of Dogs de John Bradshaw, Allen Lane, 2011

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