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Le meilleur ami de l’homme

L’être humain entretient avec le cochon une relation plus profonde et complexe qu’avec n’importe quelle autre espèce animale. Faite de mépris et d’admiration mêlés, elle remonte au tout début de la préhistoire.

Il y a dix mille ans, les cochons sauvages et leurs prédateurs humains peuplaient peu ou prou les mêmes surfaces habitables. Plus tard, avec l’émergence de l’agriculture et de la sédentarisation, la cohabitation a dû s’installer sous la forme d’une relation quasiment symbiotique, où l’animal sauvage en voie de domestication s’est transformé en un charognard omnivore qui s’immisçait dans les villages. Bien plus tôt, il y a environ quinze mille ans, un processus semblable avait dû se produire entre l’être humain et le loup, l’ancêtre des premiers chiens. Le passage de l’état sauvage à l’état de domestication se produisit quand les loups ou les cochons domestiques furent isolés de la population sauvage pour la reproduction ; cette séparation est l’élément clé de tout processus de domestication. En ce qui concerne le cochon, on a retrouvé des dents de lait de porcelet dans des villages des tout débuts de la préhistoire, d’Orkney jusqu’en Irak ; ce qui prouve bien que des groupes de cochons circulaient en toute liberté entre les habitations, comme ils le font d’ailleurs encore aujourd’hui dans beaucoup de villages du monde.

La viande de porc a toujours été une viande appréciée, mais les religions juive et musulmane l’interdisent : « Vous ne mangerez pas le porc, qui a le sabot fourchu et fendu mais qui ne rumine pas : vous le regarderez comme impur » (Lévitique XII, 7 ; Deutéronome, XIV, 8) ; « La bête trouvée morte, le sang, la chair de porc […] vous sont interdits » (Coran, 5, 4). En général, on admet que la raison pour laquelle, jadis, le porc fut décrété intouchable était liée à son régime alimentaire omnivore, qui comprend notamment les excréments d’autres animaux, et au fait qu’il peut être porteur de germes pathogènes pour l’homme. C’est possible. Néanmoins, il ne faut pas oublier que dans les lois bibliques le porc est nommé avec beaucoup d’autres espèces d’oiseaux, de mammifères et d’insectes qui ont vraisemblablement tous été déclarés impurs parce que, anatomiquement parlant, ils étaient différents des autres espèces pures. Le chameau, par exemple, est impur parce qu’il « rumine, mais n’a pas le sabot fendu ». Le porc est donc différent du mouton, ou du bétail en général, puisqu’il a le problème inverse : il a le sabot fendu, mais il ne rumine pas…

Dans l’ouvrage collectif « Les cochons et les hommes », l’un des chapitres, écrit par Caroline Grigson, est consacré au Croissant fertile (1) du Ve au IIIe millénaire avant notre ère. La fouille des sites archéologiques n’a apporté aucune preuve d’une quelconque interdiction du porc qui y aurait eu cours. Mais on n’a retrouvé de restes de l’animal qu’à des endroits suffisamment pluvieux ou irrigués pour permettre l’installation d’un habitat humide et ombragé. L’auteure suggère qu’à cette époque lointaine les porcs servaient sans doute à nourrir le menu peuple, et qu’ils étaient élevés par petits groupes, alors que les moutons et les chèvres étaient élevés en troupeaux, sous la direction et pour le compte de l’élite au pouvoir. Selon les éditeurs de ce livre, ceci indiquerait une autre origine possible de l’interdit alimentaire frappant le porc : il viendrait d’une volonté des prêtres de garder le contrôle politique de la population.

 

Le noble sanglier et le vilain cochon

Ce livre est le fruit d’un projet de recherche en bioarchéologie sur la domestication du cochon. Les vingt chapitres sont répartis en cinq sections : l’évolution, l’histoire de la domestication du cochon, la méthode d’interprétation des vestiges archéologiques, des études ethnographiques et le cochon dans le rituel et l’art. Aujourd’hui, on ne pense plus que le cochon a été domestiqué après les chèvres, les moutons et le bétail. On ne pense plus non plus que la zone du Croissant fertile a été à l’origine l’unique centre de domestication, celui à partir duquel le cochon aurait été importé en Europe avec d’autres bestiaux par des paysans migrants. Des études moléculaires ont démontré que, pendant toute la période de la préhistoire, des cochons sauvages se sont développés au sein de colonies humaines, dans différentes zones, de la Suède jusqu’aux îles du Pacifique, et que le croisement entre le cochon sauvage et le cochon domestique a perduré très longtemps.

La relation des êtres humains avec le cochon est plus vaste et plus complexe qu’avec toutes les autres espèces d’animaux. Et, au-delà des renseignements qu’il donne sur l’archéozoologie du cochon, l’intérêt majeur de ce livre réside dans la mise en évidence des différentes attitudes culturelles adoptées vis-à-vis du cochon domestique et du cochon sauvage, au cours de l’histoire, de l’Europe au Japon en passant par la Nouvelle-Guinée. Il y a deux visions contradictoires de la place du cochon dans les sociétés humaines. D’une part, il y a la chasse au sanglier sauvage, avec toute l’iconographie associée au sanglier qui en fait une bête courageuse et très dangereuse ; et, d’autre part, il y a l’élevage du cochon domestique, souvent ravalé au rang de créature sale, porteuse de maladies et d’une gloutonnerie monstrueuse. Contrairement à d’autres époques, ces deux visions cohabitaient pacifiquement dans l’Europe du Moyen Âge. La méthode principale d’élevage du cochon domestique était celle de la glandée dans les forêts royales ; elle est décrite au chapitre consacré à la transition du cochon élevé en forêt au cochon élevé à la ferme. À l’époque féodale, alors que la société était divisée en clergé, noblesse et tiers état, et que l’utilisation ainsi que la propriété de la forêt étaient un privilège de la noblesse, la glandée faisait partie des ressources économiques de celle-ci. Le sanglier était un des cinq gros gibiers et devait donc apparaître dans tout tableau de chasse digne de ce nom, mais le cochon, lui aussi, était associé à l’idée d’abondance. La proximité entre le sanglier sauvage et le cochon n’est donc pas que biologique. Elle est aussi symbolique.

 

Ce texte est paru dans The Times Literary Supplement le 25 juillet 2008. Il a été traduit par Anne-Marie Gosselin.

Notes

1| L’expression « Croissant fertile », forgée par l’archéologue américain James Henry Breasted, désigne une région du Moyen-Orient, considérée comme l’un des berceaux de la civilisation. Située entre l’Égypte et l’Iran, elle englobe notamment les vallées du Tigre et de l’Euphrate.

Pour aller plus loin

Michel Pastoureau, Le Cochon. Histoire d’un cousin mal-aimé, Gallimard, coll. « Découvertes », 2009. Un ouvrage stimulant, très bien illustré, qui retrace l’histoire de la relation passionnelle que l’homme entretient avec le cochon.

LE LIVRE
LE LIVRE

Les cochons et les hommes. 10 000 ans d’interaction de collectif, Oxford University Press

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