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Les cités italiennes contre la peste

Le confinement a été inventé par l’Italie de la Renaissance. De même que les contrôles aux frontières.

Il a du nez, ce jeune épidémiologiste. Son livre sur les dynamiques de contagion est paru en février. Professeur à l’École d’hygiène et de médecine tropicale de Londres, mathématicien de formation, Adam Kucharski a étudié sur le terrain la propagation d’affections comme la dengue ou la maladie à virus Zika. Il a été confronté aux crises sanitaires causées par la grippe A (H1N1) au Royaume Uni, en 2009, et par le virus Ebola.

Il explique comment les modèles mathématiques servent, depuis plus d’un siècle, à comprendre la courbe de propagation d’une épidémie. Il montre aussi que les méthodes des épidémiologistes peuvent s’appliquer à des domaines aussi divers que les crises financières, la propagation des infox et le marketing. Mais, concernant les pandémies, il met en garde : aucune ne ressemble vraiment à une autre. « Quand vous avez vu une pandémie, vous en avez vu une », disent les épidémiologistes (lire « La pandémie qui vient », Books n° 47, octobre 2013). Avant le coronavirus, l’humanité a connu quatre pandémies depuis l’hécatombe provoquée en 1919 par la fameuse « grippe espagnole » – qui est née au Kansas et a fait deux fois plus de morts que la Première Guerre mondiale.

Il montre aussi que les idées qui circulent sur les modes d’apparition et de propagation des épidémies sont elles-mêmes contagieuses et rétroagissent avec leur propagation. Pour le meilleur et pour le pire. L’un des chapitre s’intitule « Paniques et pandémies ». Il rappelle que, dans l’Italie du Moyen Âge, les gens tentaient d’expliquer les flambées épidémiques par l’astrologie.

Mais, bien que féru d’histoire, Kucharski ne remonte guère au-delà du XIXe siècle. Or c’est au sortir du Moyen Âge que les cités italiennes ont inventé la plupart des mesures qui sont encore pratiquées aujourd’hui. Deux historiens de l’Université Bocconi, à Milan, les évoquent dans un long article de synthèse consacré aux épidémies dans le monde préindustriel 1.

La première quarantaine imposée à des personnes soupçonnées d’être infectées par la peste a eu lieu à Reggio d’Émilie en 1374 ou à Raguse (l’actuelle Dubrovnik) en 1377, exemple immédiatement suivi par Gênes et Venise. Dès la fin du XIVe siècle furent institués les premiers organes permanents de veille sanitaire – ancêtres de nos agences de santé. Le premier lazaret permanent fut construit sur un îlot de la lagune de Venise en 1423. Un peu plus tard furent imposées des mesures de quarantaine générale, qui obligeaient les habitants d’une ville à rester chez eux pendant une épidémie : c’est notre actuel confinement.

Comme aujourd’hui, ces mesures avaient l’inconvénient de paralyser toute l’économie. Au début du XVIe siècle, les cités italiennes installaient des cordons sanitaires autour de communautés infectées et opéraient des contrôles sur les lieux de passage des commerçants – cols de montagne, rivières, ports et frontières. Alors que l’origine précise du mal était inconnue, «il ne fait aucun doute que les contrôles entre États étaient efficaces, écrivent les deux historiens. Des territoires entiers échappaient à l’épidémie et les communautés locales étaient averties à temps.»

En outre, les municipalités prenaient des mesures d’hygiène, faisant enlever les ordures et nettoyer les puits. L’Europe s’en inspirera au XIXe siècle pour combattre le choléra. En 1656-1657, lors d’une terrible épidémie de peste (qui fit 30 à 43% de morts dans le royaume de Naples), l’installation de cordons sanitaires permit de protéger entièrement certains quartiers de Rome, où la mortalité ne dépassa pas 8 %.

Comme l’a souligné l’historien autrichien Walter Scheidel (Books n° 97, mai 2019), les pandémies ont des effets durables sur l’économie et la société. La Peste noire, qui ravagea notamment l’Europe de 1347 à 1352, eut pour résultat de réduire les inégalités sociales. Qu’en sera-t-il après le Covid-19 ?

Notes

1. Guido Alfani et Tommy E. Murphy, « Plague and Lethal Epidemics in the Pre-Industrial World », The Journal of Economic History, mars 2017.

LE LIVRE
LE LIVRE

The Rules of Contagion: Why Things Spread – and Why They Stop (« Les lois de la contagion : pourquoi les choses se propagent et pourquoi elles cessent de le faire ») de Adam Kucharski, Wellcome Collection,, 2020

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