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« Claude Lévi-Strauss a montré l’universalité de la raison »

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1965, le goût des anthropologues français pour la généralisations’opposait à celui de leurs collègues britanniques pour l’empirisme.Cet antagonisme s’est-il perpétué?
Non. Nous avons assisté cesdernières décennies à un rapprochement entre les deux écoles. LesAnglais sont devenus un peu plus structuralistes, et les Français unpeu plus empiristes. Au point que les positions se sont presqueinversées. Passée la grande époque du structuralisme, l’anthropologiefrançaise a pris goût au particularisme ethnographique. Etl’anthropologie britannique a élargi considérablement son horizon,étudiant de plus en plus les sociétés indigènes dans une perspectivecomparatiste. D’ailleurs, Edmund Leach, qui fut le principalresponsable de la diffusion de l’œuvre de Claude Lévi-Strauss dans lemonde anglo-saxon, a beaucoup contribué à cette convergence. Enmontrant à quel point aucune des deux démarches ne pouvait se suffire àelle-même.

Comment expliquez-vous la fascination suscitée par les travaux de Lévi-Strauss ?
D’abo
rd,c’est devenu un lieu commun, mais son talent littéraire y est pourbeaucoup. Sa langue est sublime. Ensuite, c’est un penseur d’une grandeoriginalité. Il a su créer une sensibilité. Prenant appui sur unelongue tradition française d’ouverture à l’autre, qui remonte àMontaigne, Lévi-Strauss a ouvert l’Occident aux cultures du monde. Il amontré que la pensée et la raison ne sont pas l’apanage de la penséescientifique occidentale ; qu’en effet la raison est, pour paraphraserDescartes, « la chose au monde la mieux partagée ». Mais il a aussifait de la raison un objet plus intéressant, une réalité plusambivalente, plus complexe qu’elle ne l’était avant lui. En forgeant leconcept fondamental de « pensée sauvage », il a montré que science,philosophie, art, religion, mythologie, magie, etc. se déploient enréalité sur un même axe, celui de la connaissance humaine.Lévi-Strauss, et j’y vois l’un des ressorts de la fascination pour sonœuvre, a jeté des ponts entre la grande tradition philosophiquerationaliste et la tradition contre-rationaliste de l’art occidental.Le surréalisme a eu sur lui une très grande influence.

Quepensez-vous du point de vue d’Edmund Leach, pour qui la pensée deLévi-Strauss relève plus de l’abstraction philosophique que de lascience ?

Il faut d’abord souligner tout ce que la critique deLeach a de piquant. Car Lévi-Strauss a précisément choisi l’ethnologiepour fuir la philosophie. Mais, comme le fait remarquer le Britannique,on ne peut s’opposer à la philosophie sans se poser en philosophe. Dece point de vue, Leach a raison de souligner la dimension philosophiquede la pensée de Lévi-Strauss. Mais je ne vois rien là de trèsrépréhensible. Dans les faits, le chemin est court de l’anthropologie àla philosophie. Non parce que l’anthropologie serait une scienceimparfaite ou abstraite ; mais parce que, comme la philosophie, c’estune science de l’homme. La question de savoir si Lévi-Strauss estanthropologue ou philosophe n’a donc guère de sens. Lévi-Strauss estprécisément celui qui a transcendé ces vieilles distinctions.

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