Climatologie : un sujet chaud, très chaud
par Olivier Postel-Vinay
Temps de lecture 15 min

Climatologie : un sujet chaud, très chaud

Dans cette discipline jeune et hétérogène, les travaux se prêtent mal à la reproductibilité, les exercices de modélisation sont fragiles et la plupart des chercheurs sont influencés par leurs croyances.

olivier postel-vinay Publié dans le magazine Books, mars/avril 2018. Par Olivier Postel-Vinay

© Paramount Pictures and Participant Media

L’ancien vice-président des États-Unis Al Gore s’est reconverti dans la lutte contre le réchauffement climatique. Ici au Groenland, dans le documentaire Une suite qui dérange : le temps de l’action.

En juillet 2017, l’hebdomadaire Nature, qui partage avec Science le privilège d’être l’une des deux revues scientifiques les plus prestigieuses du monde, demanda au climatologue américain Michael Mann de faire la recension du nouveau film d’Al Gore, un remake actualisé de son célèbre Une vérité dérangeante (2006). Mann s’en acquitta en suivant son prisme habituel : son article est un éloge sans ­réserve du film, qui illustre « l’accélération » du changement climatique, et de son auteur, inlassable héraut de la lutte contre les énergies fossiles. Michael Mann est « professeur distingué de sciences de l’atmosphère à l’université d’État de Pennsylvanie » et « directeur du Penn State Earth System Science Center ». Dans son article, Mann en profite pour citer les deux ouvrages militants qu’il a publiés sur le changement climatique et ses détracteurs. Il rappelle aussi que, dans son film de 2006, Al Gore avait mis en avant la « fameuse courbe en crosse de hockey » (les termes sont de Mann) que lui « et ses coauteurs » avaient publiée en 1999 dans une revue de premier rang, Geophysical Research Letters. Pour ceux qui connaissent un peu le sujet, c’est assez surprenant. Il est en effet bien établi que cette fameuse courbe ne valait rien sur le plan scientifique. À vrai dire, elle reposait sur tant de manipulations qu’elle peut apparaître rétrospectivement comme l’un des cas de fraude les plus impressionnants de la seconde moitié du XXe siècle. La courbe en crosse de hockey entend retracer l’évolution de la température moyenne de la planète depuis l’an 1000. Le manche de la crosse est droit et horizontal (température constante) jusqu’au XXe siècle, puis vient la crosse, une montée subite et radicale. Accompagnée de l’affirmation que la décennie 1990 a été la plus chaude du dernier millénaire et « 1998 l’année la plus chaude ». Saluée comme une percée scientifique majeure, elle a été en 2001 la vedette du troisième rapport scientifique du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), l’organisme censé exprimer le consensus des climatologues. Reproduite à six reprises dans le texte du rapport, elle y était « élevée au rang d’icône », observa de manière sarcastique le climatologue allemand Hans von Storch. Un autre climatologue de renom, Wallace Broecker, publia dans Science un article résumant les trois critiques que la publication de cette courbe pouvait d’emblée susciter : elle supprimait toute trace de l’optimum médiéval, période chaude pendant laquelle les Vikings ont colo­nisé le Groenland ; ses auteurs éludaient la question de savoir pourquoi la courbe se met à grimper fortement « à l’aube de la révolution industrielle, avant l’émission de quantités substantielles de gaz à effet de serre » ; enfin, la courbe est construite d’après des mesures de croissance d’anneaux de troncs d’arbre, alors que celles-ci, d’après lui, « ne peuvent enregistrer des tendances à long terme ». Cela faisait en effet beaucoup de problèmes, mais il fallut l’obstination d’un outsider pour établir qu’en outre la crosse de hockey est le produit d’une cathédrale de manipulations. Ingénieur mathématicien rompu à l’identification d’anomalies dans les statistiques de prospection minière, le Canadien Steve McIntyre s’est intéressé au sujet un peu par hasard, en recevant à son domicile en 2002 un prospectus du gouvernement ­canadien mettant en garde contre le réchauffement climatique, crosse de hockey à l’appui. Or les crosses de hockey, il en avait vu beaucoup dans sa carrière : « Dans la finance, nous parlons de crosse de hockey quand un chef d’entreprise présente une courbe agréablement et soudainement ascendante avec l’espoir de vous rouler dans la farine ». Les travaux de Mann sont en fait ­parus en deux temps. Le premier est un article de Nature qui a fait le tour du monde et la une des médias, en 1998. Il y présentait déjà sa courbe, mais en ­remontant seulement jusqu’en 1400, donc après l’optimum médiéval. McIntyre y a très vite remarqué une anomalie de taille : la courbe poursuit sa montée et même l’accélère après 1940, alors que depuis cette date la croissance des arbres analysés avait diminué. Pour gommer cette contradiction, Mann a simplement substitué la courbe des températures enregistrées par thermomètre à celle de la croissance des arbres. Pour poursuivre son enquête, McIntyre s’associa avec un autre Canadien, l’économiste et statisticien Ross McKitrick. Ils publièrent leurs résultats et engagèrent un bras de fer avec Mann, en l’interrogeant directement (et par sites Web et articles interposés) sur ses données et ses méthodes. Les anomalies relevées sont légion. On y retrouve la plupart des méthodes relevées par l’équipe de Ioannidis en biomédecine et de Nosek en psychologie : extrapolation à partir d’échantillons non représentatifs, voire minuscules, élimination de données gênantes, intégration de données non pertinentes ou périmées mais allant dans le sens du résultat recherché, gonflement artificiel du poids statistique de certaines données, dissimulation dans les articles publiés des véritables méthodes statistiques utilisées. Par ailleurs, comme beaucoup de chercheurs en biomédecine, en psychologie ou en économie, Mann n’avait pas fourni d’accès à ses données brutes ni au « code » utilisé pour les analyser et fit tout ce qu’il put pour empêcher les deux Canadiens d’y accéder. Une bonne synthèse des manipulations de Mann a été publiée par le Britannique A. W. Montford dans un livre largement passé sous silence, The Hockey Stick Illusion. Si ce cas de manquement à l’intégrité de la science est frappant, c’est toutefois moins du fait de ses caractères intrinsèques, peu originaux au vu de ce qui se passe dans d’autres domaines, qu’en raison de son impact institutionnel. Le millier de courriels révélés par le « Climategate » en 2009 a montré qu’en réalité Mann avait le soutien de la communauté des climatologues qui tenait le haut du pavé au Giec (1). Après quoi la courbe de hockey fut l’objet d’une véritable opération de blanchiment dans le cadre du quatrième rapport de l’organisme, publié en 2007. L’opération impliqua non seulement les dirigeants du Giec, mais les rédactions en chef des revues concernées, notamment Geophysical Review Letters et Nature. Parmi les auteurs de cette opération figuraient les dirigeants du centre de recherche britannique qui gère la principale banque de relevés de température sur la planète. Or les e-mails du Climategate révélèrent que ces données n’étaient pas plus accessibles que celles de Mann et avaient fait l’objet de manipulations. Il s’ensuivit une seconde opération de blanchiment, concernant cette fois le cœur de la direction du Giec. Un éditorial de Nature donne le ton : « Les négationnistes utilisent tous les moyens à leur disposition pour saper la confiance dans les scientifiques et la science. » Cette seconde opération de blanchiment fut officialisée par les rapports de deux commissions d’enquête, mandatées respectivement par l’université d’East Anglia, dont dépend le centre de recherche en question, et par le gouvernement de Tony Blair, avec l’appui de la Royal Society (l’Académie des sciences britannique). Pendant ce temps, aux États-Unis, une commission d’enquête de l’université de Pennsylvanie, appuyée par le rédacteur en chef de la revue Science, blanchissait définitivement Michael Mann, dont le « niveau de succès » atteint dans sa carrière « n’aurait pas été possible sans qu’il satisfasse ou dépasse les plus hauts critères de qualité de sa profession ». Depuis lors, l’intéressé fait toujours figure de héros de la cause climatique. Vingt ans après les faits, le couvercle posé par l’establishment scientifique reste scellé. Le mot d’ordre demeure « Circulez, il n’y a rien à voir ». Dans le débat sur le changement climatique (car débat il y a), la question de l’évolution historique des températures est évidemment centrale. Les falsifications et occultations dont cette histoire ancienne et récente a fait l’objet et fait toujours l’objet aujourd’hui seraient sans grande incidence si elles n’avaient pas été et ne restaient pas cautionnées par l’establishment scientifique dans son ensemble, des deux côtés de l’Atlantique. Contrairement à ce qui se passe en biomédecine ou en psychologie, disciplines qui ont accepté de se mettre en question, le sujet est verrouillé. Il n’y a…
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