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Le combat perdu de l’Afghanistan contre la corruption

Depuis 2001, les États-Unis affirment vouloir favoriser la bonne gouvernance dans le pays. Mais ils ont en réalité encouragé la corruption, une institution enracinée de longue date. Destinée à combattre les talibans, cette politique a finalement contribué à renforcer leur influence.


© Bryan Denton/The New York Times/Redux/Rea

Bureau de change dans une rue de Kaboul, 2012. L’Afghanistan a pris l’habitude de compter sur la générosité des bailleurs de fonds étrangers.

En octobre 1951, une bande de voleurs déroba une importante cargaison d’opium dans la ville portuaire de Punggol, dans le nord-est de Singapour. Le Singapour de l’époque ne ressemblait guère à celui d’aujourd’hui. Plaque tournante du trafic de drogue entre l’Inde et la Chine, l’île était rongée par la criminalité et la corruption. L’enquête menée par les auto­rités britanniques conclut que plusieurs hauts gradés de la police singapourienne figuraient parmi les coupables. À la suite de cette affaire, l’administration coloniale créa un Office de lutte anticorruption. Quelques années plus tard, lors de l’accession de Singapour de l’indépendance, le nouveau Premier ministre, Lee Kuan Yew, déclara que la décadence et la corruption le dégoûtaient et jura de débarrasser Singapour de ce fléau. Lors de leur prise de fonctions officielle, ses ministres portaient des chemises et des pantalons blancs pour manifester la pureté de leurs intentions.

Les nouveaux dirigeants ne con­damnent souvent la vénalité de leurs prédécesseurs que pour la surpasser lorsqu’ils accèdent au pouvoir. De Duvalier, à Haïti, à Fujimori, au Pérou, en passant par Erdoğan, en Turquie, c’est un rebondissement que l’on retrouve à chaque transition politique. Mais Lee Kuan Yew fit ce qu’il avait dit. Il promulga une nouvelle loi anticorruption et conféra un pouvoir réel à l’Office de lutte anticorruption. Il augmenta la rémunération des fonctionnaires afin qu’ils soient moins tentés de monnayer leur influence et institua de lourdes peines de prison pour ceux qui accepteraient des pots-de-vin. En 1986, son ministre du Développement national, l’architecte Teh Cheang Wan, fit l’objet d’une enquête pour avoir accepté des dessous-de-table de la part de deux promoteurs immobiliers. Il se donna la mort en absorbant une dose létale de barbituriques. « Ce n’est que justice de payer ma faute au prix fort », écrivait-il dans la lettre qu’il avait laissée à l’intention de Lee Kuan Yew.

Lorsque Lee Kuan Yew quitta le pouvoir en 1990, Singapour, autrefois l’un des pays les plus corrompus de la planète, était devenu l’un des plus exemplaires. Dans l’Indice de perception de la corruption 2014 de Transparency International, Singapour se situait au septième rang mondial en matière de transparence – devant l’Australie et l’Islande, et très loin devant les États-Unis. C’est une histoire qui fait plaisir à entendre mais qui reste excep­tionnelle. On n’a quasiment jamais vu un pays parvenir à éradiquer à ce point ses pratiques de corruption. Certains États font des progrès, d’autres reculent, mais, au niveau mondial, la corruption perdure.

« Tout le monde le fait : les Romains et les Wisigoths, les Anglais et les Africains, les catholiques et les juifs, les païens et les protestants, les capitalistes et les communistes, les impérialistes et les ­patriotes », écrivait en 1984 le juge fédéral californien John Noonan dans son livre consacré à l’histoire de la corruption (1). Le mot vient du verbe latin corrumpere, qui peut signifier « soudoyer », mais aussi « détruire », « gâter ». De toute évidence, la corruption s’est insinuée dans tant de pans de nos acti­vités qu’elle constitue un trait regrettable de la nature humaine. Un gouvernement intègre est à coup sûr un idéal – à moins qu’il s’agisse d’une anomalie.

Les définitions de la corruption mettent généralement l’accent sur le conflit d’intérêts qui survient quand la sphère privée empiète sur la sphère ­publique. L’économiste Robert Klitgaard, qui a étudié la corruption sur le terrain dans des dizaines de pays, propose la formule suivante : Corruption = Monopole + Pouvoir discrétionnaire – Transparence. Pour Klitgaard, la corruption est un crime rationnel. Dans ce cas, des solutions rationnelles ne pourraient-elles en venir à bout ? Il suffirait à n’importe quel pays de prendre modèle sur Singapour et d’ajuster quelques variables, comme l’a fait Lee Kuan Yew, notamment en rééquilibrant le rapport entre les risques encourus par les fonctionnaires et les gratifications escomptées. Les spécialistes de la corruption, qu’ils soient chercheurs ou militants, en parlent souvent comme d’un problème qui peut être éradiqué, à la manière de la variole. Noonan lui-même conclut son vaste ­récit d’un millénaire de pots-de-vin par une note curieusement optimiste. Pour lui, de même que l’esclavage jadis largement accepté et à présent unanimement condamné, la corruption pourrait un jour « devenir obsolète ».

Mais elle a survécu à toutes les prédictions de sa disparition. De fait, elle prospère. Selon les chiffres de l’Union africaine, les pots-de-vin ont siphonné un quart du PIB du continent au cours des années 1990. Les Nations unies ­estiment que la corruption représente pour les entreprises un surcoût de 10 % dans de nombreux pays. Elle contamine toute la hiérarchie administrative, pèse sur l’aide au développement, favorise le terrorisme et alimente les réseaux criminels transnationaux. C’est un problème récurrent dans les entreprises, les ­institutions religieuses, l’enseignement et le sport.

 

L’aveuglement intentionnel des États-Unis

Pourtant, notre vocabulaire semble impuissant à saisir la spécificité de cette pathologie. Le terme même de « corruption » est si vaste que sa signi­fication se dilue, puisqu’il englobe les pots-de-vin, le népotisme, les appels d’offres truqués, les malversations, l’extorsion de fonds, l’achat de voix, l’entente sur les prix, le racket et une centaine d’autres pratiques frauduleuses.

La corruption s’insinue sans qu’on puisse la déceler, « comme un gaz inodore », écrit Sarah Chayes dans son livre Thieves of State. Elle fait dérailler les objectifs sans que les décideurs y attachent trop d’importance. Sarah Chayes a vécu en Afghanistan l’essentiel des ­années 2000. Dans son ouvrage à mi-chemin entre le récit autobiographique et l’essai, elle affirme que les États-Unis ont tendance non seulement à fermer les yeux sur la corruption internationale mais aussi à l’aggraver. Or dans des pays comme l’Afghanistan, cet aveuglement intentionnel peut s’avérer déstabilisant et dangereux. Chayes raconte l’histoire passionnante du combat anticorruption de type singapourien qu’elle a tenté de mener dans l’un des pays les plus corrompus de la planète. Elle est arrivée en Afghanistan en 2001 afin de couvrir la chute des talibans pour la station de radio publique américaine NPR. Elle a atterri dans la ville aride et poussiéreuse de Kandahar. Peu de temps après son arrivée, elle décide d’abandonner sa carrière de journaliste afin de travailler pour Afghans for Civil Society, une ONG fondée par Qayum Karzaï, un homme d’affaires afghan en exil établi à Baltimore avant l’invasion américaine, qui se trouve être le frère aîné de Hamid Karzaï – celui-là même que les forces de la coalition avaient placé à la tête du pays comme président intérimaire en 2002.

« L’erreur classique que commettent les nouveaux venus en Afghanistan, c’est de se trouver un intermédiaire », écrit Chayes. Mésaventure habituelle : qu’il soit journaliste, général ou administrateur colonial, l’étranger qui débarque dans le pays ignore tout des langues et coutumes locales ; il lui faut quelqu’un qui lui serve à la fois d’interprète et de guide. Souvent, l’étranger paie (ou surpaie) ce service : il offre de l’argent ou quelque autre avantage, de sorte que se noue une relation d’interdépendance entre l’intermédiaire et son client. L’un des sujets centraux de Thieves of State est le pouvoir qu’acquièrent insidieusement les intermédiaires et la dépendance croissante des étrangers prodigues mais dépourvus de repères à l’égard de leur homme de terrain (2).

Par une ironie de l’histoire sur laquelle Chayes passe un peu vite, ses premiers intermédiaires faisaient tous partie du clan Karzaï. Qayum Karzaï, qui nourrissait de grandes ambitions pour son pays, devint une sorte de mentor de l’auteure. Son fixeur, Abdullah, lui avait été recommandé par un autre membre du clan, le très influent baron de la drogue Ahmed Wali Karzaï. Chayes raconte sa lente initiation à la vie politique de l’Afghanistan occupé, jusqu’au moment où elle découvre tardivement que les Karzaï sont en réalité une bande d’escrocs. En 2003, lors d’un dîner, Chayes voit Ahmed Wali réceptionner des liasses de billets enveloppés dans du papier d’aluminium.

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« La corruption n’est pas forcément scandaleuse »

Chayes finit par couper les ponts avec les Karzaï et entreprend de monter en 2005 une fabrique de savon à Kandahar. Elle adopte les coutumes locales. Elle partage une résidence avec une famille nombreuse afghane, entretient des liens étroits avec ses collègues et voisins. Elle suscite la curiosité à Kandahar : une Américaine de grande taille qui s’habille comme un homme afghan, parle pachtoune et dort avec une Kalachnikov à côté de son lit.

À la savonnerie, les salariés se plaignent des ravages de la corruption. L’argent de la reconstruction afflue dans le pays mais se volatilise aussitôt. Les chantiers semblent devoir ne jamais s’achever, tandis que les maîtres d’œuvre, les sous-traitants et leurs proches s’enrichissent. On sait qui sont les profiteurs : « Ils se pavanaient en ville dans des 4×4 rutilants coûtant l’équivalent de plusieurs années de récoltes d’un paysan ordinaire. » Dopée par la demande de la communauté internationale, la filière de la sécurité privée devient une lucrative activité de racket. Chaque jour, des millions de dollars en espèces sont expédiés par coursier à l’aéroport international de Kaboul avant de s’envoler vers les Émirats arabes unis, où la nouvelle élite afghane fait des placements dans l’immobilier et les voitures de luxe. D’après l’inspecteur général spécial américain pour la reconstruction de l’Afghanistan, les États-Unis ont dépensé 104 milliards de dollars (en dollars constants, presque l’équivalent du plan Marshall) depuis 2002 pour ­remettre le pays sur pied. Une part importante de cette somme, difficile à estimer, a été subtilisée par des intermédiaires avant de pouvoir produire la moindre amélioration tangible pour le peuple afghan.

Le pays a pris l’habitude de compter sur la générosité de bailleurs de fonds étrangers. Comme l’observe l’anthropologue Thomas Barfield dans son histoire de l’Afghanistan (3), les puissances étrangères n’ont cessé de rétribuer les chefs afghans depuis le XIXe siècle. La pratique a marqué l’histoire du pays : la distribution de ces prébendes, explique l’auteur, a souvent « constitué le seul ciment de l’État afghan ». Dans une société très corrompue, le lien social tient en effet à une série de réciprocités imbriquées. L’agent de police qui rackette un passant doit ­reverser une part de ses gains à son supé­rieur, lequel en fait autant avec le sien, et ainsi de suite. Les faveurs peuvent aussi être distribuées dans l’autre sens. Ces pratiques sont tellement ancrées que la corruption est difficile à éradiquer, mais elles peuvent aussi avoir pour effet paradoxal de souder une société par ailleurs divisée. Dans son article de 1968 « La corruption n’est pas forcément scandaleuse », le politologue James ­Wilson ­affirme que le puritanisme borné des Américains les empêche de distinguer « les formes de corruption préjudiciables de celles qui le sont moins », et de « moduler [leur] réprobation morale en fonction de l’ampleur du problème ».

Pour certains spécialistes, la corruption peut même être utile dans des États en pleine transition politique. Le politologue ­Samuel Huntington a émis l’idée qu’une dose de corruption pouvait être un ­« lubri­fiant bienvenu » sur la voie de la modernisation. Pour stimuler la croissance économique, estime-t-il, « une bureaucratie rigide, excessivement centralisée et ­intègre est encore pire qu’une bureaucratie rigide, excessivement centralisée et malhonnête ». Les économistes jugent souvent que la corruption est un obstacle au déve­loppement, mais beaucoup de pays, à commencer par la Chine, connaissent une croissance vigoureuse en dépit de la corruption endémique. Certains soutiennent que la Chine n’aurait pas connu un tel ­essor économique si ses dirigeants n’avaient pas toléré une relation symbiotique entre l’État et les intérêts privés. ­Pékin mène à présent un combat contre la corruption dont certains craignent qu’elle n’entrave la producti­vité. « Auparavant, vous pouviez graisser la patte d’un fonctionnaire pour faire avancer les choses, rappelle l’économiste chinois Mao Yushi dans The New York Times. À présent, les fonctionnaires ­n’acceptent plus l’argent mais ne délivrent pas non plus les autorisations nécessaires. »

La corruption qui prospérait en Afghanistan était-elle un mal nécessaire dans un pays traversant une passe difficile ? Pour l’économiste Mancur Olson, avec le passage de l’anarchie à un début d’ordre politique, les bandits nomades se sédentarisent. Le bandit nomade pille ce qu’il peut et s’en va, jusqu’à ce qu’il réalise qu’il pourrait ­voler bien davantage s’il exerçait les fonctions étatiques minimales requises pour accroître la production de richesse et institutionnaliser sa prédation « sous forme d’impôts ». Ainsi, c’est son seul intérêt personnel qui le conduit à « se poser, porter une couronne et remplacer l’anarchie par l’État ». C’est ce que le poli­ticien américain George Washing­ton Plunkitt appelait la « corruption honnête », un cas de figure où le conflit d’intérêts n’existe pas, du moins en théorie, parce que l’intérêt égoïste du dirigeant coïncide avec l’intérêt supérieur de l’État.

La corruption du gouvernement Karzaï, comme s’en aperçoit Chayes, est tout sauf inoffensive. Les membres de l’élite politique afghane ne se contentaient pas de détourner les fonds destinés à la recons­truction : ils s’emparaient aussi des terres agricoles de leurs compatriotes. Les seigneurs de guerre persuadaient les forces spéciales américaines d’éliminer leurs adversaires en leur faisant croire qu’ils étaient liés aux talibans. Et beaucoup de ceux qui se sont enrichis grâce à l’aide internationale avaient le trafic de drogue comme activité annexe.

L’Afghanistan est souvent qualifié d’« État défaillant », mais, au vu du vol caractérisé qui s’y déroule, Chayes change de façon de voir. Le gouvernement afghan ne s’efforce pas sérieusement mais en vain de servir le peuple. Il ­atteint bien son objectif, mais celui-ci est tout autre puisqu’il consiste à enrichir ses membres. Washington a soutenu ­Hamid Karzaï, ses ministres et ses lieutenants dans l’espoir qu’il pourrait instaurer un État stable, aider à traquer Al-Qaïda et tenir les talibans à distance. Mais le gouvernement Karzaï n’en était pas un, conclut Chayes. C’était « une organisation criminelle verticalement intégrée ». Les États-Unis ont traité Karzaï comme un bandit sédentaire, alors qu’il était en fait un bandit nomade masqué.

Pourquoi la corruption est-elle plus répandue dans certains pays que dans d’autres et pourquoi si peu d’entre d’eux sont-ils parvenus, comme Singapour, à l’endiguer ? Une explication pourrait être que la corruption est endémique à certaines cultures. Dans Les Gangsters de l’économie. Corruption, violence et pauvreté des nations (4), les économistes Raymond Fisman et Edward Miguel évoquent une expérience destinée à déterminer si la ­corruption étaient plutôt liée au contexte culturel ou bien à la plus ou moins grande sévérité de la loi. Ils ont examiné les amendes de stationnement impayées accumulées sur cinq ans par des diplomates en poste aux Nations unies, à New York. Lee Kuan Yew était convaincu que des sanctions élevées pouvaient modifier les comportements.

Fisman et Miguel ont cherché à tester l’hypothèse inverse : puisque les diplomates bénéficient d’une immunité et n’encourent donc aucune sanction s’ils ne payent pas leur stationnement, quels sont ceux qui préfèrent payer plutôt que d’abuser de leurs privilèges ? Ils ont découvert que les diplomates de certains pays n’avaient pas de contraventions impayées, tandis que d’autres en avaient accumulé des quantités. En une seule année, une personne avait ainsi ­atteint le record de 526 impayés – c’était un Koweïtien. En se fondant sur un indice de corruption de la Banque mondiale, les deux économistes ont ensuite corrélé ces résultats au degré de corruption du pays d’origine. Les diplomates issus des pays très corrompus avaient accumulé beaucoup de contraventions impayées ; à l’inverse, les ressortissants de pays peu corrompus avaient tendance à payer leurs infractions, si tant est qu’ils en avaient commis. Inutile de dire que les Norvégiens étaient irréprochables.

 

Mais ces données ne permettent pas de trancher en faveur d’un strict déterminisme culturel. Le respect de la loi que peut manifester un Norvégien hors de son pays tient moins à une identité culturelle immuable qu’à la série de réflexes civiques qui lui ont été inculqués comme à tous ses concitoyens. « Le confucianisme enseigne que l’homme peut être amélioré, mais, pour ma part, je n’en suis pas si sûr, confia un jour Lee Kuan Yew lors d’un entretien. On peut le dresser, le discipliner. » L’exemple de Singapour semble indiquer qu’en changeant les lois on parvient en fin de compte à changer aussi les comportements.
Comme l’observe Noonan, si la corruption existe à toutes les époques et dans toutes les cultures, la réprobation morale qu’elle inspire aussi. Même dans les pays où elle fait partie de la vie quotidienne, elle suscite l’indignation et demeure à tout le moins interdite par la loi. Noonan aime comparer la corruption à une autre pratique humaine tout aussi répandue en dépit de l’opprobre moral et religieux qu’elle s’attire : la sexualité. Les expatriés blasés de Kaboul font preuve d’un essentialisme facile quand ils disent que les Afghans aiment la corruption, que c’est leur mode de fonctionnement depuis toujours. Mais, dans sa savonnerie, Chayes a entendu tout autre chose. Ces malversations éhontées suscitent une telle rancœur chez les citoyens ordinaires qu’ils éprouvent quelque chose de pire que de la colère – un désir de vengeance. Un des employés de l’atelier, Nourallah, un ancien policier, lui fait part de l’humiliation ressentie par son frère lorsqu’il s’est fait racketter par la police. « Si je vois quelqu’un poser un engin explosif artisanal sur la route au moment où arrive une voiture de police… ça m’étonnerait que je les avertisse », avoue-t-il. C’est la grande révélation de Thieves of State : à un certain stade, la corruption systémique n’est plus uniquement une conséquence regrettable de la guerre, elle devient un accélérateur de conflit. Tous ces pots-de-vin et dessous-de-table ont radicalisé la population locale, qui s’est retournée contre le gouvernement afghan et s’est parfois jetée dans les bras des talibans.

 

Chayes mentionne une enquête conduite par le commandement militaire américain à Kaboul auprès de prisonniers talibans pour savoir ce qui les a conduits à rejoindre la rébellion. La raison principale, selon Chayes, n’était « pas la discrimination ethnique, ni le manque de respect envers l’islam, ni la crainte que l’armée américaine occupe durablement le pays ». C’est « le sentiment que le gouvernement afghan est irrévocablement corrompu ». Il existe à présent une abondante littérature sur le nouvel essor des talibans après l’invasion de 2001, par rapport à laquelle l’approche de Chayes peut paraître réductrice. Mais, dans son exposé accablant des effets pervers de l’invasion (5), le journaliste Anand Gopal raconte la trajectoire d’Akbar Gul : ayant abandonné l’insurrection armée pour revenir à la vie civile, ce chef taliban a choisi de se réengager aux côtés des rebelles, démoralisé par l’extorsion systématique pratiquée par la police afghane.

En apportant leur soutien à des régimes despotiques et peu recommandables, les États-Unis ne font qu’alimenter l’extrémisme, c’est bien connu. Mais, en appliquant la logique du « retour de bâton » à la question de la corruption en Afghanistan, Chayes renouvelle profondément l’approche du sujet. La bonne gouvernance apparaît souvent comme une préoccupation essentiellement humanitaire, sans cesse contrecarrée par des considérations stratégiques jugées plus urgentes. Mais Chayes a acquis la conviction qu’en Afghanistan c’est bien la kleptocratie qui « produisait les talibans » et alimentait l’insurrection. Dans des pays instables et potentiellement explo­sifs comme celui-ci, explique-t-elle, le dilemme de la corruption ne procède pas, contrairement aux idées reçues, d’un conflit entre les valeurs des États-Unis et leurs intérêts bien compris. Même le plus fervent adepte de la realpolitik ­devrait considérer la corruption comme un problème urgent, soutient l’auteure, car l’État de droit et les principes démocratiques ne sont pas seuls en jeu : c’est « une question de sécurité nationale ».

Lorsque Barack Obama a été élu président en 2008, Chayes y a vu l’occa­sion de plaider pour que la corruption en Afghanistan soit appréciée à sa juste valeur. En démontrant que la vénalité mettait en péril la sécurité nationale, elle disposait du type d’argument susceptible de convaincre un public crucial : les militaires. Au lieu de parler de justice sociale et de développement, elle a construit ses arguments en se fondant strictement sur l’intérêt national : « La corruption, pour parler le langage de l’armée, fonctionne comme un amplificateur de puissance pour l’ennemi. » Chayes s’est finalement retrouvée dans le saint des saints du Pentagone, ayant décroché un rendez-vous avec Mike Mullen, un amiral chaleureux et cultivé qui venait d’être nommé chef d’état-major des armées. Mullen a embau­ché Chayes comme conseillère. Les États-Unis commençaient en effet à infléchir leur stratégie militaire en Afghanistan pour concentrer leurs moyens sur la contre-insurrection. Il s’agissait notamment de promouvoir la bonne gouvernance afin de ne pas s’aliéner davantage la population afghane.

C’était le début des Printemps arabes, et Chayes s’est rendue en Tunisie, en Égypte, et dans d’autres points chauds pour prendre la mesure de l’aversion populaire envers les régimes kleptocratiques et étudier les facteurs déclencheurs de la révolte. Elle en est revenue avec la conviction que le lien entre kleptocratie et extrémisme religieux est « un phénomène mondial ». Chayes pèche peut-être là par excès. Que dire en effet de tous ces despotes africains corrompus dont la cupidité n’alimente pas l’extrémisme religieux ? Que dire encore de la Russie, dont la grande richesse a été accaparée par une poignée d’oligarques sans pour autant entraîner une vague de mécontentement populaire ? À ces réserves près, il semble pourtant peu contestable qu’un État qui se livre à une corruption prédatrice met en danger sa légitimité politique et risque de nourrir l’insurrection.

Des commandants de la force de l’Otan en Afghanistan comme ­Stanley McChrystal et David Petraeus ont d’abord paru réceptifs aux arguments de Chayes. En théorie du moins, car, en pratique, elle rencontrait des résistances chaque fois qu’elle proposait des mesures susceptibles d’irriter le président Karzaï et son cercle proche. Pour les décideurs civils et militaires américains à Kaboul, ces derniers étaient des alliés dans le combat contre les talibans – des ­alliés que les États-Unis ne pouvaient pas se mettre à dos.

Lorsque Chayes chercha à dresser la liste des personnalités afghanes les plus malfaisantes, son initiative fut stoppée parce que, laisse-t-elle entendre, la CIA rémunérait plusieurs des personnes figurant sur cette liste noire. En 2013, The New York Times révéla que l’agence avait fait parvenir clandestinement des sacs de billets directement au bureau de Karzaï. Et, en 2003, c’étaient des espions américains qui avaient remis des liasses de billets à Ahmed Wali Karzaï.

 

Washington a protégé et enrichi ses intermédiaires jusqu’à en faire des monstres

À Singapour, les enquêteurs anticorruption avaient toute latitude de poursuivre même de hauts fonctionnaires sans craindre des représailles. Mais, si les États-Unis ont tenté de réformer la culture politique afghane, ils ne s’en sont pris qu’au menu fretin. Et, en pratique, même les enquêtes concernant des ­acteurs relativement mineurs ont suscité de violentes réactions de la part de responsables plus haut placés. Car, dans la hiérarchie de la corruption, ces hauts fonctionnaires achètent la loyauté de leurs subordonnés en autorisant ces derniers à ponctionner à leur tour leurs subordonnés – et, en fin de compte, à rançonner la population en toute impunité. Les poursuites engagées n’aboutissaient pas. Un fonctionnaire américain qui a travaillé avec les enquêteurs afghans fait part de sa frustration : « Même le menu fretin est une trop grosse prise pour nous. » Après quelques réunions à la Maison-Blanche n’ayant débouché sur rien, la question de la corruption en Afghanistan a été discrètement mise de côté en 2011.

Thieves of State est la chronique d’une campagne anticorruption avortée mais ne dit pas en quoi aurait consisté cette campagne. Il peut paraître tentant d’extrapoler à partir de l’exemple singapou­rien, mais les deux cas ne sont pas comparables. Avec à peine plus de 5 millions d’habitants sur un territoire de moins de 720 kilomètres carrés, Singapour est un pays en miniature, centralisé, paisible – et riche. De surcroît, il n’y a pas que la corruption qui ait été éradiquée : une série d’autres mauvais comportements de moindre importance sont également sévèrement sanctionnés (cracher dans la rue, oublier de tirer la chasse dans les toilettes publiques…). Surtout, et c’est peut-être l’essentiel, Singapour avait en Lee Kuan Yew un dirigeant véritablement engagé dans la lutte anticorruption. Auparavant, sous la domination britannique et sous l’occupation japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale, la corruption régnait. La situation n’a été assainie qu’après le départ des puissances étrangères. D’une façon générale, l’occupant a tendance à précipiter les pays dans la corruption plutôt que de les en sortir. Bien que le livre de Chayes ne traite pas de l’Irak, la relation des États-Unis avec Nouri al-Maliki ressemble beaucoup à celle qu’ils ont entretenue avec Karzaï. Dans les deux cas, Washington a protégé et enrichi ses intermédiaires jusqu’à en faire des monstres.

On voit mal comment une puissance étrangère pourrait mettre en place un système d’incitations et de sanctions suffisamment efficace pour qu’un pays réforme son système politique. Dans le cadre de son processus d’adhésion à l’Union européenne, la Roumanie lança en 2003 une campagne de lutte anticorruption et nomma un ministre de la Justice coriace, qui accéléra les enquêtes visant une série de hauts fonctionnaires. Dès que la Roumanie est devenue membre de l’UE, en 2007, la campagne a tourné court, le ministre de la Justice a été remercié et les poursuites ont été abandonnées (6). « Le poisson pourrit par la tête », observe Chayes. On ne voit pas comment les États-Unis pourraient guérir les maux de l’Afghanistan, de l’Irak ou d’ailleurs si ces pays ne possèdent pas de dirigeants intègres et disposant de la volonté politique nécessaire – sans compter qu’en outre Washington contribue à créer et à alimenter ces pathologies. Il n’est pas toujours facile en effet de distinguer entre un clientélisme qui peut favoriser la paix sociale – ce « ciment » qu’évoque Thomas Barfield – et une prédation institutionnalisée, qui, comme le montre Chayes de façon très convaincante, met en péril aussi bien la sécurité nationale de l’Afghanistan que celle des États-Unis.

Le problème, c’est que plus d’un kleptocrate injecte son argent dans le système financier et le marché de l’immobilier haut de gamme américains, et que les sociétés derrière lesquelles les digni­taires étrangers dissimulent leurs biens mal acquis sont souvent immatriculées aux États-Unis. Les banques américaines s’accommodent aisément de ces tours de passe-passe, et, lorsque leur complicité en matière de criminalité offshore apparaît flagrante, le ministère de la Justice se contente généralement de leur infliger une amende et un avertissement au lieu d’engager des poursuites. Cela témoigne de la forme civilisée que prend souvent la corruption aux États-Unis. Nous pouvons certes sermonner les Afghans, mais que penserait un Afghan du financement de nos campagnes électorales ? Légale ou non, la corruption perdure. En septembre 2014, Ashraf Ghani, ­ancien fonctionnaire de la Banque mondiale et spécialiste de la bonne gouvernance, a ­accédé à la présidence de l’Afghanistan, sur fond de rumeurs persistantes de fraude électorale. Il a promis de s’attaquer à la corruption.

 

— Cet article est paru dans le New Yorker le 19 janvier 2015. Il a été traduit par Ève Charrin.

Notes

1. Bribes: The Intellectual History of a Moral Idea (Diane Publishing Company, 1984).

2. Cette réalité est particulièrement bien décrite dans le roman de l’écrivain danois Carsten Jensen, La Première Pierre (traduit par Nils C. Ahl, Phébus, 2017).

3. Afghanistan: A Cultural and Political History (Oxford University Press, 2010).

4. Nouveau Monde Éditions, 2012.

5. No Good Men Among the Living: America, the Taliban, and the War Through Afghan Eyes (Metropolitan Books, 2014).

6. Après une embellie à la suite de l’arrivée de Laura Codruta Kovesi à la tête du Parquet national anticorruption en 2013, la Roumanie inquiète de nouveau ses partenaires européens. En juillet, la procureure a été limogée sous la pression des sociaux-démocrates au pouvoir. Le code pénal a aussi été modifié et les peines pour corruption allégées.

LE LIVRE
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Thieves of State: Why Corruption Threatens Global Security de Sarah Chayes, Norton, 2015

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