Le combat perdu de l’Afghanistan
par Patrick Radden Keefe

Le combat perdu de l’Afghanistan

Depuis 2001, les États-Unis affirment vouloir favoriser la bonne gouvernance dans le pays. Mais ils ont en réalité encouragé la corruption, une institution enracinée de longue date. Destinée à combattre les talibans, cette politique a finalement contribué à renforcer leur influence.

Publié dans le magazine Books, septembre/octobre 2018. Par Patrick Radden Keefe

© Bryan Denton/The New York Times/Redux/Rea

Bureau de change dans une rue de Kaboul, 2012. L’Afghanistan a pris l’habitude de compter sur la générosité des bailleurs de fonds étrangers.

En octobre 1951, une bande de voleurs déroba une importante cargaison d’opium dans la ville portuaire de Punggol, dans le nord-est de Singapour. Le Singapour de l’époque ne ressemblait guère à celui d’aujourd’hui. Plaque tournante du trafic de drogue entre l’Inde et la Chine, l’île était rongée par la criminalité et la corruption. L’enquête menée par les auto­rités britanniques conclut que plusieurs hauts gradés de la police singapourienne figuraient parmi les coupables. À la suite de cette affaire, l’administration coloniale créa un Office de lutte anticorruption. Quelques années plus tard, lors de l’accession de Singapour de l’indépendance, le nouveau Premier ministre, Lee Kuan Yew, déclara que la décadence et la corruption le dégoûtaient et jura de débarrasser Singapour de ce fléau. Lors de leur prise de fonctions officielle, ses ministres portaient des chemises et des pantalons blancs pour manifester la pureté de leurs intentions. Les nouveaux dirigeants ne con­damnent souvent la vénalité de leurs prédécesseurs que pour la surpasser lorsqu’ils accèdent au pouvoir. De Duvalier, à Haïti, à Fujimori, au Pérou, en passant par Erdoğan, en Turquie, c’est un rebondissement que l’on retrouve à chaque transition politique. Mais Lee Kuan Yew fit ce qu’il avait dit. Il promulga une nouvelle loi anticorruption et conféra un pouvoir réel à l’Office de lutte anticorruption. Il augmenta la rémunération des fonctionnaires afin qu’ils soient moins tentés de monnayer leur influence et institua de lourdes peines de prison pour ceux qui accepteraient des pots-de-vin. En 1986, son ministre du Développement national, l’architecte Teh Cheang Wan, fit l’objet d’une enquête pour avoir accepté des dessous-de-table de la part de deux promoteurs immobiliers. Il se donna la mort en absorbant une dose létale de barbituriques. « Ce n’est que justice de payer ma faute au prix fort », écrivait-il dans la lettre qu’il avait laissée à l’intention de Lee Kuan Yew. Lorsque Lee Kuan Yew quitta le pouvoir en 1990, Singapour, autrefois l’un des pays les plus corrompus de la planète, était devenu l’un des plus exemplaires. Dans l’Indice de perception de la corruption 2014 de Transparency International, Singapour se situait au septième rang mondial en matière de transparence – devant l’Australie et l’Islande, et très loin devant les États-Unis. C’est une histoire qui fait plaisir à entendre mais qui reste excep­tionnelle. On n’a quasiment jamais vu un pays parvenir à éradiquer à ce point ses pratiques de corruption. Certains États font des progrès, d’autres reculent, mais, au niveau mondial, la corruption perdure. « Tout le monde le fait : les Romains et les Wisigoths, les Anglais et les Africains, les catholiques et les juifs, les païens et les protestants, les capitalistes et les communistes, les impérialistes et les ­patriotes », écrivait en 1984 le juge fédéral californien John Noonan dans son livre consacré à l’histoire de la corruption (1). Le mot vient du verbe latin corrumpere, qui peut signifier « soudoyer », mais aussi « détruire », « gâter ». De toute évidence, la corruption s’est insinuée dans tant de pans de nos acti­vités qu’elle constitue un trait regrettable de la nature humaine. Un gouvernement intègre est à coup sûr un idéal – à moins qu’il s’agisse d’une anomalie. Les définitions de la corruption mettent généralement l’accent sur le conflit d’intérêts qui survient quand la sphère privée empiète sur la sphère ­publique. L’économiste Robert Klitgaard, qui a étudié la corruption sur le terrain dans des dizaines de pays, propose la formule suivante : Corruption = Monopole + Pouvoir discrétionnaire – Transparence. Pour Klitgaard, la corruption est un crime rationnel. Dans ce cas, des solutions rationnelles ne pourraient-elles en venir à bout ? Il suffirait à n’importe quel pays de prendre modèle sur Singapour et d’ajuster quelques variables, comme l’a fait Lee Kuan Yew, notamment en rééquilibrant le rapport entre les risques encourus par les fonctionnaires et les gratifications escomptées. Les spécialistes de la corruption, qu’ils soient chercheurs ou militants, en parlent souvent comme d’un problème qui peut être éradiqué, à la manière de la variole. Noonan lui-même conclut son vaste ­récit d’un millénaire de pots-de-vin par une note curieusement optimiste. Pour lui, de même que l’esclavage jadis largement accepté et à présent unanimement condamné, la corruption pourrait un jour « devenir obsolète ». Mais elle a survécu à toutes les prédictions de sa disparition. De fait, elle prospère. Selon les chiffres de l’Union africaine, les pots-de-vin ont siphonné un quart du PIB du continent au cours des années 1990. Les Nations unies ­estiment que la corruption représente pour les entreprises un surcoût de 10 % dans de nombreux pays. Elle contamine toute la hiérarchie administrative, pèse sur l’aide au développement, favorise le terrorisme et alimente les réseaux criminels transnationaux. C’est un problème récurrent dans les entreprises, les ­institutions religieuses, l’enseignement et le sport. Pourtant, notre vocabulaire semble impuissant à saisir la spécificité de cette pathologie. Le terme même de « corruption » est si vaste que sa signi­fication se dilue, puisqu’il englobe les pots-de-vin, le népotisme, les appels d’offres truqués, les malversations, l’extorsion de fonds, l’achat de voix, l’entente sur les prix, le racket et une centaine d’autres pratiques frauduleuses. La corruption s’insinue sans qu’on puisse la déceler, « comme un gaz inodore », écrit Sarah Chayes dans son livre Thieves of State. Elle fait dérailler les objectifs sans que les décideurs y attachent trop d’importance. Sarah Chayes a vécu en Afghanistan l’essentiel des ­années 2000. Dans son ouvrage à mi-chemin entre le récit autobiographique et l’essai, elle affirme que les États-Unis ont tendance non seulement à fermer les yeux sur la corruption internationale mais aussi à l’aggraver. Or dans des pays comme l’Afghanistan, cet aveuglement intentionnel peut s’avérer déstabilisant et dangereux. Chayes raconte l’histoire passionnante du combat anticorruption de type singapourien qu’elle a tenté de mener dans l’un des pays les plus corrompus de la planète. Elle est arrivée en Afghanistan en 2001 afin de couvrir la chute des talibans pour la station de radio publique américaine NPR. Elle a atterri dans la ville aride et poussiéreuse de Kandahar. Peu de temps après son arrivée, elle décide d’abandonner sa carrière de journaliste afin de travailler pour Afghans for Civil Society, une ONG fondée par Qayum Karzaï, un homme d’affaires afghan en exil établi à Baltimore avant l’invasion américaine, qui se trouve être le frère aîné de Hamid Karzaï – celui-là même que les forces de la coalition avaient placé à la tête du pays comme président intérimaire en 2002. « L’erreur classique que commettent les nouveaux venus en Afghanistan, c’est de se trouver un intermédiaire », écrit Chayes. Mésaventure habituelle : qu’il soit journaliste, général ou administrateur colonial, l’étranger qui débarque dans le pays ignore tout des langues et coutumes locales ; il lui faut quelqu’un qui lui serve à la fois d’interprète et de guide. Souvent, l’étranger paie (ou surpaie) ce service : il offre de l’argent ou quelque autre avantage, de sorte que se noue une relation d’interdépendance entre l’intermédiaire et son client. L’un des sujets centraux de Thieves of State est le pouvoir qu’acquièrent insidieusement les intermédiaires et la dépendance croissante des étrangers prodigues mais dépourvus de repères à l’égard de leur homme de terrain (2). Par une ironie de l’histoire sur laquelle Chayes passe un peu vite, ses premiers intermédiaires faisaient tous partie du clan Karzaï. Qayum Karzaï, qui nourrissait de grandes ambitions pour son pays, devint une sorte de mentor de l’auteure. Son fixeur, Abdullah, lui avait été recommandé par un autre membre du clan, le très influent baron de la drogue Ahmed Wali Karzaï. Chayes raconte sa lente initiation à la vie politique de l’Afghanistan occupé, jusqu’au moment où elle découvre tardivement que les Karzaï sont en réalité une bande d’escrocs. En 2003, lors d’un dîner, Chayes voit Ahmed Wali réceptionner des liasses de billets enveloppés dans du papier d’aluminium. Chayes finit par couper les ponts avec les Karzaï et entreprend de monter en 2005 une fabrique de savon à Kandahar. Elle adopte les coutumes locales. Elle partage une résidence avec une famille nombreuse afghane, entretient des liens étroits avec ses collègues et voisins. Elle suscite la curiosité à Kandahar : une Américaine de grande taille qui s’habille comme un homme afghan, parle pachtoune et dort avec une Kalachnikov à côté de son lit. À la savonnerie, les salariés se plaignent des ravages de la corruption. L’argent de la reconstruction afflue dans le pays mais se volatilise aussitôt. Les chantiers semblent devoir ne jamais s’achever, tandis que les maîtres d’œuvre, les sous-traitants et leurs proches s’enrichissent. On sait qui sont les profiteurs : « Ils se pavanaient en ville dans des 4x4 rutilants coûtant l’équivalent de plusieurs années de récoltes d’un paysan ordinaire. » Dopée par la demande de la communauté internationale, la filière de la sécurité privée devient une lucrative activité de racket. Chaque jour, des millions de dollars en espèces sont expédiés par coursier à l’aéroport international de Kaboul avant de s’envoler vers les Émirats arabes unis, où la nouvelle élite afghane fait des placements dans l’immobilier et les voitures de luxe. D’après l’inspecteur général spécial américain pour la reconstruction de l’Afghanistan, les États-Unis ont dépensé 104 milliards de dollars (en dollars constants, presque l’équivalent du plan Marshall) depuis 2002 pour ­remettre le pays sur pied. Une part importante de cette somme, difficile à estimer, a été subtilisée par des intermédiaires avant de pouvoir produire la moindre amélioration tangible pour le peuple afghan. Le pays a pris l’habitude de compter sur la générosité de bailleurs de fonds étrangers. Comme l’observe l’anthropologue Thomas Barfield dans son histoire de l’Afghanistan (3), les puissances étrangères n’ont cessé de rétribuer les chefs afghans depuis le XIXe siècle. La pratique a marqué l’histoire du pays : la distribution de ces prébendes, explique l’auteur, a souvent « constitué le seul ciment de l’État afghan ». Dans une société très corrompue, le lien social tient en effet à une série de réciprocités imbriquées. L’agent de police qui rackette un passant doit ­reverser une part de ses gains à son supé­rieur, lequel en fait autant avec le sien, et ainsi de suite. Les faveurs peuvent aussi être distribuées dans l’autre sens. Ces pratiques sont tellement ancrées que la corruption est difficile à éradiquer, mais elles peuvent aussi avoir pour effet paradoxal de souder une société par ailleurs divisée. Dans son article de 1968 « La corruption n’est…
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