Confessions d’un toqué de montres
par Gary Shteyngart

Confessions d’un toqué de montres

Début 2016, alors que Donald Trump entame son ascension vers la présidence des États-Unis, un écrivain new-yorkais d’origine russe est pris d’une passion aussi subite que dispendieuse pour les montres. Et découvre un monde qui devient sa nouvelle terre d’asile.

Publié dans le magazine Books, septembre / octobre 2017. Par Gary Shteyngart

© Patrice Normand / Editions de l’Olivier

Gary Shteyngart : « Quand j’étais enfant, mon premier ami fut une montre, une Casio H-108 12 Melody Alarm. Elle jouait douze mélodies, dont Kalinka, une chanson de ma Russie natale. »

Début 2016, j’ai un mauvais pressentiment. Le temps est détraqué. Il y a des semaines qui filent comme des jours, d’autres qui s’étirent comme des mois, et les mois se fondent les uns dans les autres, trois par trois – janfévmars – ou se disloquent comme autant de micro-­États à calendrier grégorien. Fév. Ri. Er. Le monde ne tourne pas rond. Un jour de février, je prends le ­métro. Cela m’arrive rarement. Depuis que j’ai eu 40 ans, ma claustrophobie s’est aggra­vée. Il y a quelques années, je suis resté coincé pendant une heure dans un ascen­seur avec un type qui pesait 160 kilos et ses deux chariots à provisions pleins à ras bord de sachets de Tostitos et de bouteilles de Canada Dry – une expérience à la fois terrifiante et solitaire. L’ascenseur avait tout bonnement lâché. Et si une rame de métro refusait elle aussi de bouger ? Du coup, je me suis mis à parcourir à pied soixante-dix pâtés de maisons ou à dépenser une fortune en taxis. Mais, ce jour-là, je prends la ligne N. Quelque part entre la 49e et la 42e rue, il y a une panne de signalisation, et le métro s’arrête net. On reste immobilisés quarante minutes. Un vieux monsieur hurle sur le conducteur en ­anglais et en espagnol. Le temps et l’espace commencent à s’effondrer autour de moi. Les sièges orange se mettent à marcher les uns vers les autres. Ma respiration n’est plus du tout régulière. Ça ne va pas bien se terminer. Rien de tout ça ne va bien se terminer. On ne va jamais partir d’ici. On va rester coincés sous terre. Le reste de ma vie va se passer ici même. Je me dirige vers la cabine argentée du conducteur. Il est en train d’expliquer calmement au passager en furie quelles sont ses attributions en tant qu’agent du métro new-yorkais. « Monsieur, je lui dis, j’ai l’impression que je vais mourir. — City Hall, City Hall. On a un passager malade, annonce-t-il dans la radio. Je répète : un passager malade. Pouvez-vous envoyer une rame de ­secours ? » Une rame de secours ! J’ai passé ma vie à en attendre une. Émoustillés à l’idée que quelqu’un souffre encore plus qu’eux, les autres passagers se sont déplacés vers ma partie du wagon pour me prodiguer des conseils et se précipitent sur moi, ce qui me fait paniquer encore plus. Il y a un homme particulièrement insistant. « Je suis pompier à la retraite, dit-il. J’ai fait ça pendant vingt ans, les gars. J’ai tout vu. Ce gars fait de l’hyperventi­lation. De l’hyperventilation, je vous dis. Pompier pendant vingt ans, maintenant à la retraite. — Je vais prendre un Temesta, dis-je en extirpant un comprimé de ma poche de poitrine. — Surtout pas ! dit le pompier à la retraite. Vous allez hyperventiler encore plus. Croyez-moi. Je sais ce que je fais. » Une femme entre deux âges s’approche de moi. « Vous n’avez qu’à imaginer, me dit-elle avec un accent polonais, que le métro va finir par repartir. Qu’il va finir par sortir du tunnel. »   N’osant pas prendre le Temesta à cause du pompier à la retraite, je jette un coup d’œil à mon poignet. J’ai une nouvelle montre, la première montre mécanique que j’aie jamais possédée. Petit rappel : depuis la fin des ­années 1970, la plupart des montres ont un mouvement à quartz, alimenté par pile et extrêmement précis ; les montres mécaniques, elles, ont un ressort qui se remonte manuellement, ou bien, dans le cas des montres automatiques, par les mouvements du poignet, qui transmettent cette énergie au ressort par l’intermédiaire d’un rotor. Les montres méca­niques sont bien moins précises que les montres à quartz mais coûtent souvent beaucoup plus cher parce que leurs mécanismes sont bien plus complexes. Toutes les Rolex actuelles sont mécaniques. La différence entre le quartz et la mécanique à l’ancienne, c’est que la petite montre Winnie l’Ourson de votre enfant a des chances d’être plus précise qu’une Vacheron Constantin à calendrier perpétuel en or rose à 76 000 dollars. Un moyen facile de les distinguer est de regarder l’aiguille des secondes : sur une montre à quartz, elle avance comme au pas de l’oie, un tic-tac après l’autre ; sur une montre mécanique, l’aiguille avance de façon imparfaite mais harmonieuse autour du cadran et dans le futur. En regardant le mouvement mécanique régulier et vieillot de l’aiguille des secondes de ma montre, je me sens sinon calme du moins prêt à affronter la suite des événements. Alors que la ­radio du conducteur crache par intermittence les promesses de la station City Hall (ma rame de secours n’est ­jamais venue) et que les passagers autour de moi ­débattent de mon sort, je me pose la question : peut-on éviter que notre monde intérieur se désintègre quand le monde extérieur tombe en miettes ? Voir passer le temps, ­seconde après ­seconde, me semble être une issue de secours, même si mon corps reste coincé dans la coque métal­lique de la rame ­malade de la ligne N. Trois secondes, inspirer ; trois secondes, expirer. La montre est une Jung­hans de fabrication allemande inspirée du design de Max Bill, un archi­tecte, plasticien et ­designer suisse influencé par le Bauhaus. Je l’ai achetée à la boutique du MoMA pour ce qui m’avait paru, aux premiers temps innocents de ma période montres, la somme astronomique de 1 000 dollars. Son ­design sommaire inspiré du principe du fonctionnalisme évoque la courtoisie au sein du chaos, une intelligence tictaquante face un nouvelle inhumanité. La rame se remet lentement en branle. La Polonaise me sourit. On bringuebale jusqu’à la station Times Square : je suis momentanément en sécurité.   Tous les mordus de montres ont connu un événement fondateur. Quand j’étais enfant, mon premier ami fut une montre, une Casio H-108 12 Melody Alarm. Comme son nom l’indique, cette montre numérique jouait douze mélodies, dont Santa Lucia, Joyeux anniversaire, La Marche nuptiale, Jingle Bells (que je n’écoutais que dans les toilettes de mon école hébraïque quand il n’y avait aucun autre garçon juif dans les parages), et même une chanson de ma Russie natale, Kalinka (« Petite baie rouge »), que j’écoutais à chaque heure pile pour chasser le mal du pays et la peur. Je parlais très mal l’anglais à l’époque, mais la montre avait sa propre langue, une série de couinements en langage informatique s’échappant d’un minuscule haut-parleur japonais pour former des mélodies à peu près potables. Mes parents m’avaient acheté la montre dans un grand magasin Stern’s de Queens pour 39,99 dollars, ce qui représentait une part conséquente de leur patrimoine à l’époque, et c’était de loin mon bien préféré, jusqu’à ce qu’elle attire l’œil d’une petite brute d’école hébraïque. Ma grand-mère ­déboula dans le bureau du principal et fit le meilleur usage de la centaine de mots de son vocabulaire anglais – « Méchant garçonchik prendre montre ! » – pour exiger qu’elle me soit restituée. J’ai fini par me faire des amis humains, et ma Casio musicale a disparu pour de bon. À partir de là, mon rapport aux montres a toujours été lié aux femmes de ma vie. Au lycée, ma mère m’a acheté une Seiko à quartz dont le bracelet plaqué or m’arrachait les poils naissants du poignet et qui détonnait un peu à l’université d’Oberlin, mon étape suivante, où l’on n’ encourageait pas les camarades à posséder des objets plaqués or. Après l’université, une petite amie m’a offert une montre Diesel avec au moins six continents dessinés sur le ­cadran, pour montrer combien j’étais « un citoyen du monde », et une ­petite amie ultérieure l’a fait réparer après notre rupture – un geste d’une gentillesse inhabituelle. Mais, à cette époque, je me considérais déjà comme un écrivain. Et, comme l’argent qu’il gagne lui assure son indé­pendance de créateur, un écrivain en met constamment de côté pour les mauvais jours. J’ai toujours essayé de garder par-devers moi de quoi couvrir au moins deux années de frais au cas où le public cesserait d’être intéressé par mon travail. Le reste, je l’ai placé dans des fonds indiciels bas de gamme. Épargner était sécurisant ; les biens matériels sans intérêt, limite mauvais goût. Et pourtant, le 12 avril 2016, je ressors de la boutique Tourneau, sur Madison Avenue à l’angle de la 57e rue, avec une facture de 4 137,25 dollars et une ­Nomos Minimatik Champagner neuve au poignet, tandis que les vendeurs me lancent de chaleureux « Félicitations ! » en guise d’au revoir. Quand on sait ce que coûtent les montres de luxe, la somme que je viens de débourser est plutôt modeste (une Rolex d’entrée de gamme coûte environ 6 000 dollars) ; mais au regard de mes critères à moi, je viens de jeter par la fenêtre une petite part de mon indépendance – en gros l’équivalent de 4,3 jours d’écriture. Et pourtant je suis content. Cette montre est le plus bel objet que j’aie jamais vu. Après ma crise de panique dans le ­métro, j’ai éprouvé l’envie irrépressible de m’acheter une nouvelle montre d’inspiration Bauhaus, et j’ai comparé plusieurs marques. Mon choix s’est ­porté sur Nomos, une entreprise horlogère rela­tivement nouvelle qui a son siège à Glashütte, une petite localité de Saxe.   Ma montre étincelle au premier soleil de printemps tandis que je descends Lexington Avenue. Je prends une photo de la Minimatik à mon poignet comme si je risquais à tout moment de devoir la rendre. Il y a toute une espèce d’aficionados qui se photographient avec leur garde-temps devant des monuments célèbres et diffusent les images sur des forums spécialisés. Vais-je devenir l’un d’entre eux ? Je m’engouffre dans un resto pakistanais pour manger une caille, mais je crains de faire gicler du gras sur mon bracelet en cuir véritable, teinture végétale. Le cadran est couleur champagne, avec un cercle orange fluo surprenant autour du sous-cadran des secondes. (« Des couleurs vives mais à dose homéopathique », lit-on sur une brochure de Nomos). Les anses (les quatre pattes qui dépassent du boîtier et relient la montre au bracelet) de la Minimatik sont contournées et féminines, de même que le verre saphir délicatement bombé – cinglant désaveu de l’esthétique « assiette de table » propre à tant de montres pour hommes. Nomos ne propose pas de lignes différentes pour les hommes et pour les femmes – leurs montres, de taille relativement réduite, conviennent aux deux sexes. Les aiguilles perlées des heures se fondent dans le cadran champagne dont elles empruntent la teinte cuivrée. La montre semble absorber et réfléchir la lumière à sa façon, en la capturant sous son saphir cintré, l’infusant d’or. J’enlève ma montre et la retourne. Certains des modèles…
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