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Confessions d’un toqué de montres

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Début 2016, alors que Donald Trump entame son ascension vers la présidence des États-Unis, un écrivain new-yorkais d’origine russe est pris d’une passion aussi subite que dispendieuse pour les montres. Et découvre un monde qui devient sa nouvelle terre d’asile.


© Patrice Normand / Editions de l’Olivier

Gary Shteyngart : « Quand j’étais enfant, mon premier ami fut une montre, une Casio H-108 12 Melody Alarm. Elle jouait douze mélodies, dont Kalinka, une chanson de ma Russie natale. »

Début 2016, j’ai un mauvais pressentiment. Le temps est détraqué. Il y a des semaines qui filent comme des jours, d’autres qui s’étirent comme des mois, et les mois se fondent les uns dans les autres, trois par trois – janfévmars – ou se disloquent comme autant de micro-­États à calendrier grégorien. Fév. Ri. Er. Le monde ne tourne pas rond. Un jour de février, je prends le ­métro. Cela m’arrive rarement. Depuis que j’ai eu 40 ans, ma claustrophobie s’est aggra­vée. Il y a quelques années, je suis resté coincé pendant une heure dans un ascen­seur avec un type qui pesait 160 kilos et ses deux chariots à provisions pleins à ras bord de sachets de Tostitos et de bouteilles de Canada Dry – une expérience à la fois terrifiante et solitaire. L’ascenseur avait tout bonnement lâché. Et si une rame de métro refusait elle aussi de bouger ? Du coup, je me suis mis à parcourir à pied soixante-dix pâtés de maisons ou à dépenser une fortune en taxis. Mais, ce jour-là, je prends la ligne N. Quelque part entre la 49e et la 42e rue, il y a une panne de signalisation, et le métro s’arrête net. On reste immobilisés quarante minutes. Un vieux monsieur hurle sur le conducteur en ­anglais et en espagnol. Le temps et l’espace commencent à s’effondrer autour de moi. Les sièges orange se mettent à marcher les uns vers les autres. Ma respiration n’est plus du tout régulière. Ça ne va pas bien se terminer. Rien de tout ça ne va bien se terminer. On ne va jamais partir d’ici. On va rester coincés sous terre. Le reste de ma vie va se passer ici même. Je me dirige vers la cabine argentée du conducteur. Il est en train d’expliquer calmement au passager en furie quelles sont ses attributions en tant qu’agent du métro new-yorkais. « Monsieur, je lui dis, j’ai l’impression que je vais mourir. — City Hall, City Hall. On a un passager malade, annonce-t-il dans la radio. Je répète : un passager malade. Pouvez-vous envoyer une rame de ­secours ? » Une rame de secours ! J’ai passé ma vie à en attendre une. Émoustillés à l’idée que quelqu’un souffre encore plus qu’eux, les autres passagers se sont déplacés vers ma partie du wagon pour me prodiguer des conseils et se précipitent sur moi, ce qui me fait paniquer encore plus. Il y a un homme particulièrement insistant. « Je suis pompier à la retraite, dit-il. J’ai fait ça pendant vingt ans, les gars. J’ai tout vu. Ce gars fait de l’hyperventi­lation. De l’hyperventilation, je vous dis. Pompier pendant vingt ans, maintenant à la retraite. — Je vais prendre un Temesta, dis-je en extirpant un comprimé de ma poche de poitrine. — Surtout pas ! dit le pompier à la retraite. Vous allez hyperventiler encore plus. Croyez-moi. Je sais ce que je fais. » Une femme entre deux âges s’approche de moi. « Vous n’avez qu’à imaginer, me dit-elle avec un accent polonais, que le métro va finir par repartir. Qu’il va finir par sortir du tunnel. »   N’osant pas prendre le Temesta à cause du pompier à la retraite, je jette un coup d’œil à mon poignet. J’ai une nouvelle montre, la première montre mécanique que j’aie jamais possédée. Petit rappel : depuis la fin des ­années 1970, la plupart des montres ont un mouvement à quartz, alimenté par pile et extrêmement précis ; les montres mécaniques, elles, ont un ressort qui se remonte manuellement, ou bien, dans le cas des montres automatiques, par les mouvements du poignet, qui transmettent cette énergie au ressort par l’intermédiaire d’un rotor. Les montres méca­niques sont bien moins précises que les montres à quartz mais coûtent souvent beaucoup plus cher parce que leurs mécanismes sont bien plus complexes. Toutes les Rolex actuelles sont mécaniques. La différence entre le quartz et la mécanique à l’ancienne, c’est que la petite montre Winnie l’Ourson de votre enfant a des chances d’être plus précise qu’une Vacheron Constantin à calendrier perpétuel en or rose à 76 000 dollars. Un moyen facile de les distinguer est de regarder l’aiguille des secondes : sur une montre à quartz, elle avance comme au pas de l’oie, un tic-tac après l’autre ; sur une montre mécanique, l’aiguille avance de façon imparfaite mais harmonieuse autour du cadran et dans le futur. En regardant le mouvement mécanique régulier et vieillot de l’aiguille des secondes de ma montre, je me sens sinon calme du moins prêt à affronter la suite des événements. Alors que la ­radio du conducteur crache par intermittence les promesses de la station City Hall (ma rame de secours n’est ­jamais venue) et que les passagers autour de moi ­débattent de mon sort, je me pose la question : peut-on éviter que notre monde intérieur se désintègre quand le monde extérieur tombe en miettes ? Voir passer le temps, ­seconde après ­seconde, me semble être une issue de secours, même si mon corps reste coincé dans la coque métal­lique de la rame ­malade de la ligne N. Trois secondes, inspirer ; trois secondes, expirer. La montre est une Jung­hans de fabrication allemande inspirée du design de Max Bill, un archi­tecte, plasticien et ­designer suisse influencé par le Bauhaus. Je l’ai achetée à la boutique du MoMA pour ce qui m’avait paru, aux premiers temps innocents de ma période montres, la somme astronomique de 1 000 dollars. Son ­design sommaire inspiré du principe du fonctionnalisme évoque la courtoisie au sein du chaos, une intelligence tictaquante face un nouvelle inhumanité. La rame se remet lentement en branle. La Polonaise me sourit. On bringuebale jusqu’à la station Times Square : je suis momentanément en sécurité.   Tous les mordus de montres ont connu un événement fondateur. Quand j’étais enfant, mon premier ami fut une montre, une Casio H-108 12 Melody Alarm. Comme son nom l’indique, cette montre numérique jouait douze mélodies, dont Santa Lucia, Joyeux anniversaire, La Marche nuptiale, Jingle Bells (que je n’écoutais que dans les toilettes de mon école hébraïque quand il n’y avait aucun autre garçon juif dans les parages), et même une chanson de ma Russie natale, Kalinka (« Petite baie rouge »), que j’écoutais à chaque heure pile pour chasser le mal du pays et la peur. Je parlais très mal l’anglais à l’époque, mais la montre avait sa propre langue, une série de couinements en langage informatique s’échappant d’un minuscule haut-parleur japonais pour former des mélodies à peu près potables. Mes parents m’avaient acheté la montre dans un grand magasin Stern’s de Queens pour 39,99 dollars, ce qui représentait une part conséquente de leur patrimoine à l’époque, et c’était de loin mon bien préféré, jusqu’à ce qu’elle attire l’œil d’une petite brute d’école hébraïque. Ma grand-mère ­déboula dans le bureau du principal et fit le meilleur usage de la centaine de mots de son vocabulaire anglais – « Méchant garçonchik prendre montre ! » – pour exiger qu’elle me soit restituée. J’ai fini par me faire des amis humains, et ma Casio musicale a disparu pour de bon. À partir de là, mon rapport aux montres a toujours été lié aux femmes de ma vie. Au lycée, ma mère m’a acheté une Seiko à quartz dont le bracelet plaqué or m’arrachait les poils naissants du poignet et qui détonnait un peu à l’université d’Oberlin, mon étape suivante, où l’on n’ encourageait pas les camarades à posséder des objets plaqués or. Après l’université, une petite amie m’a offert une montre Diesel avec au moins six continents dessinés sur le ­cadran, pour montrer combien j’étais « un citoyen du monde », et une ­petite amie ultérieure l’a fait réparer après notre rupture – un geste d’une gentillesse inhabituelle. Mais, à cette époque, je me considérais déjà comme un écrivain. Et, comme l’argent qu’il gagne lui assure son indé­pendance de créateur, un écrivain en met constamment de côté pour les mauvais jours. J’ai toujours essayé de garder par-devers moi de quoi couvrir au moins deux années de frais au cas où le public cesserait d’être intéressé par mon travail. Le reste, je l’ai placé dans des fonds indiciels bas de gamme. Épargner était sécurisant ; les biens matériels sans intérêt, limite mauvais goût. Et pourtant, le 12 avril 2016, je ressors de la boutique Tourneau, sur Madison Avenue à l’angle de la 57e rue, avec une facture de 4 137,25 dollars et une ­Nomos Minimatik Champagner neuve au poignet, tandis que les vendeurs me lancent de chaleureux « Félicitations ! » en guise d’au revoir. Quand on sait ce que coûtent les montres de luxe, la somme que je viens de débourser est plutôt modeste (une Rolex d’entrée de gamme coûte environ 6 000 dollars) ; mais au regard de mes critères à moi, je viens de jeter par la fenêtre une petite part de mon indépendance – en gros l’équivalent de 4,3 jours d’écriture. Et pourtant je suis content. Cette montre est le plus bel objet que j’aie jamais vu. Après ma crise de panique dans le ­métro, j’ai éprouvé l’envie irrépressible de m’acheter une nouvelle montre d’inspiration Bauhaus, et j’ai comparé plusieurs marques. Mon choix s’est ­porté sur Nomos, une entreprise horlogère rela­tivement nouvelle qui a son siège à Glashütte, une petite localité de Saxe.  

Une montre au bracelet en cuir véritable

Ma montre étincelle au premier soleil de printemps tandis que je descends Lexington Avenue. Je prends une photo de la Minimatik à mon poignet comme si je risquais à tout moment de devoir la rendre. Il y a toute une espèce d’aficionados qui se photographient avec leur garde-temps devant des monuments célèbres et diffusent les images sur des forums spécialisés. Vais-je devenir l’un d’en
tre eux ? Je m’engouffre dans un resto pakistanais pour manger une caille, mais je crains de faire gicler du gras sur mon bracelet en cuir véritable, teinture végétale. Le cadran est couleur champagne, avec un cercle orange fluo surprenant autour du sous-cadran des secondes. (« Des couleurs vives mais à dose homéopathique », lit-on sur une brochure de Nomos). Les anses (les quatre pattes qui dépassent du boîtier et relient la montre au bracelet) de la Minimatik sont contournées et féminines, de même que le verre saphir délicatement bombé – cinglant désaveu de l’esthétique « assiette de table » propre à tant de montres pour hommes. Nomos ne propose pas de lignes différentes pour les hommes et pour les femmes – leurs montres, de taille relativement réduite, conviennent aux deux sexes. Les aiguilles perlées des heures se fondent dans le cadran champagne dont elles empruntent la teinte cuivrée. La montre semble absorber et réfléchir la lumière à sa façon, en la capturant sous son saphir cintré, l’infusant d’or. J’enlève ma montre et la retourne. Certains des modèles les plus intéressants possèdent un fond transparent qui vous permet d’en observer les rouages. Le calibre Nomos, presque entièrement constitué de centaines de minuscules pièces fabriquées en Allemagne, est une explosion de ­soleils, de vis en acier bleui et d’une petite constellation de rubis. Un minuscule balancier doré oscille d’avant en arrière, régulant le temps (imaginez le mouvement pendulaire du balancier d’une vieille horloge mais à une cadence incroyablement plus vive), et cette opération donne l’impression que la montre est un être vivant. Il n’est pas rare que certains fanas de montres désignent cette partie sous le nom de « cœur » ou même d’« âme ». La Nomos n’est pas une montre à quartz fabriquée par des robots dans une immense usine en Asie. Un Allemand ou une Allemande, ayant de vrais problèmes allemands, a fabriqué cette pièce, vis bleue après vis bleue. Je suis obsédé. Et j’ai le temps de me livrer à mon obsession. Je suis convaincu qu’un romancier ne doit pas écrire plus de quatre heures par jour, après quoi son rendement décline vraiment ; ce qui laisse évidemment pas mal d’heures pour l’oisiveté et la contemplation. Généralement, avec un tel emploi du temps, on sombre dans l’alcoolisme ; mais parfois un hobby nous vient, notamment quand on a un certain âge. Pour nous autres ISH, ou idiots savants de l’horlogerie, tous les chemins mènent au même site Internet : Hodinkee – une transposition de hodinky, qui veut dire « montre » en tchèque. Je passe désormais des heures chaque jour à rafraîchir les pages du site, examinant des montres sophistiquées encadrées de poignets velus et de manchettes de chemises Brooks Brothers, et à apprendre une langue et un vocabulaire entièrement nouveaux. À ce stade, il est clair que Donald Trump sera investi candidat du Parti républicain. Hodinkee devient un refuge naturel, un endroit où je peux regarder des vidéos d’ISH célèbres commentant leur obsession en des termes qui me font me sentir moins obsédé moi-même. Comme le rappeur Pras, du célèbre groupe The Fugees : « Je pense à mes montres. Genre dès que je me réveille. »  

La crise de la quarantaine

Hodinkee est l’idée de Ben Clymer, un courtier en montres de 34 ans. Dans le monde extérieur, personne ne me comprend vraiment, ni n’apprécie la valeur de la vis en acier bleui. Ma belle-sœur suggère, pas tout à fait à tort, que je souffre peut-être de la crise de la quarantaine. Mais, dans le monde des montres, vous entrez dans une pièce et tout le monde veut discuter microrotors avec vous. Comme me dit Cara Barrett, l’une des rares femmes de la rédaction de Hodinkee, « les microrotors sont ­mignons tout plein ». Au siège de Hodinkee, aménagé dans un loft du quartier de Nolita, chaque objet est de bon goût, et on peut en dire autant de la vingtaine de personnes, surtout des jeunes, qui y travaillent. Le site publie les articles sur les montres les plus passionnés du Web (et les commentaires de lecteurs les plus furieux) et propose aussi sa ligne de bracelets et de montres vintage. Les statistiques de fréquentation de Hodinkee témoignent de la ­réa­lité du petit monde des collectionneurs. Le visiteur moyen a un reve­nu annuel de 300 000 dollars, il possède cinq à sept montres et il en achète deux ou trois par an, au prix moyen de 7 000 dollars pièce. Je discute avec Ben Clymer dans les bureaux de Hodinkee. Je me lance dans un long monologue sur un chronographe Zenith en or laminé, au terme duquel il me dit : « Waouh, je vois que tu es bien atteint ! » Je prends ça pour un énorme compliment, mais c’est aussi le signe que ma vie était en train de partir en sucette. Hillary Clinton vient de perdre connaissance lors de la cérémonie de commémoration du 11-Septembre, le site [d’analyse politique] ­FiveThirtyEight montre que l’écart entre Trump et Clinton se resserre, et mon psy – un autre fondu de montres – vient de me parler des dégâts que fait l’élection sur ses patients. Oui, je suis très atteint – mais ne le sommes-nous pas tous ? Un bon ami à moi qui vit dans la Russie de Poutine collectionne les accessoires de rasage haut de gamme. Il a passé une fois une bonne partie de son séjour à New York à ­chercher un type particulier de blaireau. Cela m’a rappelé tous ces vieux Russes de l’époque soviétique qui marmonnaient des problèmes mathématiques dans leur tête ou qui jouaient des parties d’échecs de douze heures avec eux-mêmes. Dans une société cruelle et dépourvue ­d’espoir, l’insolite et le micro­scopique sont les seules choses qui restent à peu près fiables. Clymer, qui est d’un calme prodigieux et arbore une barbe soignée, se décrit comme une « vieille âme » qui marche aussi sûrement qu’un chronomètre estampillé du prestigieux Poinçon de Genève. Son obsession des montres prend sa source chez un grand-père qu’il appelait papa, dont il admirait enfant le raffinement new-yorkais et qui lui avait offert une Omega Speedmaster. Clymer est aussi doté de ce que l’on appelle « le gène du collectionneur ». Il s’est déguisé en Coccinelle Volkswagen le jour de ses 5 ans, et il collectionnait les vieux téléphones en Bakélite à cadran rotatif, qu’il achetait 50 cents pièce. Sa collection de montres est impressionnante – elle comprend notamment une Patek Philippe en or avec la règle d’or gravée sur le cadran, un modèle que Lyndon Johnson offrait à ses amis et à ses subordonnés 1. Clymer a dû amasser une petite fortune en achetant et en revendant des montres au fil des ans, mais il s’est surtout imprégné d’une nostalgie qui sonne vrai. Hodinkee exerce une influence sur tout le secteur de l’horlogerie. Clymer a aidé [l’humoriste] Jerry Seinfeld et [le rappeur] Jay Z à acheter leur première montre (ce dernier en voulait une « qui fasse le moins rappeur possible »). La diminution de la taille de certaines des plus belles montres pour hommes peut sans doute être attribuée à la croisade menée par le site contre ce que certains dans le monde des montres appellent des « agrandisseurs de pénis » – ces instruments gorgés de testostérone que produisent de nouvelles marques comme Hublot, mais aussi des vieux de la vieille comme Patek et Rolex. Si vous recherchez une montre qui ressemble à un oligarque russe venu s’enrouler autour de votre poignet pour mourir, le dernier modèle de Rolex, la Sky-Dweller, est ce qu’il vous faut. À l’approche de l’élection, je commence à aller aux réunions de la Société horlogère de New York. Dans les rues de Manhattan, je ne sais jamais distinguer les célébrités les unes des autres – pour moi elles ressemblent toutes à Matt Damon –, mais, à la Société horlogère, je peux identifier tous mes nouveaux héros – dont beaucoup arborent une barbe de hipster – tandis qu’ils font la queue pour un café et des biscuits Royal Dansk gratuits dans le grand hall de la bibliothèque de la General Society of Mechanics and Tradesmen. Voici le très élégant Kiran Shekar – oui, le Kiran Shekar, collectionneur de renom, auteur, et propriétaire du courtier en montres Contrapante. Je me précipite sur lui pour me présenter et il me met aussitôt sa montre dans la main. Quelques ­semaines plus tard, il s’arrange pour me faire assister à la très privée Redbar, une réunion de la crème de l’horlogerie, dans un bar de Koreatown. Il faut s’y faire coopter, et l’idée que je puisse être accueilli au sein de ce monde exclusif m’empêche de dormir. Au lit, je répète ce que je pourrais bien dire sur le « perlage », les « platines trois quarts » et le rarissime cadran en lapis-lazuli de certaines Rolex Datejust des années 1970.   À la Redbar, il y a un apprenti horloger de Brooklyn venu d’Australie, une Latino-Américaine qui prend des photos d’une Rolex Daytona hors de prix, un type d’Helsinki possédant sa propre marque de grosses montres et un jeune homme avec une Citizen à 150 dollars. Ici, aucune montre n’est ­exclue ; aucune hiérarchie. Comme à la Société horlogère, l’assistance est plutôt jeune, ce qui est surprenant vu l’asservissement supposé des jeunes à tout ce qui est numérique, et de plus en plus féminine (la directrice ­générale de Redbar est la collectionneuse ­Kathleen McGivney). Le reste du bar est dévolu à la drague et à la picole ; une bande de Coréens d’une vingtaine d’années s’éclate en écoutant de la musique à plein tube. Mais, dans la partie réservée aux ISH, on sirote du whisky tout en nous défaisant de nos montres dans notre ­petit coin à nous, tranquille et bien éclairé. Je pose ma Nomos sur une longue table recouverte d’une nappe, et un type avec une barbe exubérante se jette dessus tandis que j’agrippe une Seiko de plongée bon marché mais « robuste », puis une « honnête » Omega Speedmaster. Les montres de luxe suisses sont peut-être fabriquées à l’intention du 1 % le plus riche, mais les vrais aficionados savent que l’hégémonie des Suisses appartient au passé ; certaines des montres les plus intéressantes proviennent désormais de marques alle­mandes comme Nomos ou A. Lange, ou japonaises comme Grand Seiko. Je rate le temps fort de la soirée, le moment où toutes les montres sont empilées pour une photo Instagram avec le hashtag #sexpile ; mais, quand je sors dans la nuit d’automne, ma Nomos tictaque chaudement à mon poignet. En octobre, mon sentiment d’effroi monte en flèche, si bien que je décide d’acheter une Rolex. Pas une neuve, bien sûr, une vintage – en l’occu­rrence une Air-King des années 1970. J’en ai repéré une sur le site d’un revendeur de Boston. Elle possède un superbe cadran « blue-jean », des aiguilles en très bon état et un bracelet en cuir noir dont je sais qu’il tranchera parfaitement avec le cadran bleu – comme si mon monde n’était que coolitude et décontraction et que tout ­allait bien. Quand je la reçois, je la montre à Eric Wind, l’un des principaux experts en montres de chez Christie’s, qui me dit que le cadran est en effet rare et les aiguilles « extraordinaires » ; mais que, comme je m’en doutais, le boîtier a été trop poli, car les anses sont trop minces et acérées. (De « grosses anses costaudes », voilà l’obsession des collectionneurs, et la plupart préféreront un boîtier « honnête » mais éraflé à quelque chose de poli et de brillant). Wind estime malgré tout ma montre à environ 650 dollars de plus que ce que je l’ai payée – ma première plus-value potentielle d’idiot savant de l’horlogerie.   Je me mets à regarder la frénétique ­aiguille des secondes de mon Air-King des heures durant, écoutant son grave tic-tac qui évoque un boxeur revêche avant le premier round. Quand j’étais enfant, dans les années 1980, Rolex était synonyme de yuppie. Pour me consoler de ne pas en être devenu un, je songe à toutes les ­paroles de rap qui mentionnent la marque : « Meuf, t’es bonne, tu brilles comme une grosse Rolex », rappe Biggie Smalls dans Fuck You Tonight. « Ils ont pris mes bagues, ils ont pris ma Rolex, compatit Warren G au sort de Nate Dogg dans Regulate. J’ai regardé le frère, et j’ai dit : “Putain, et maintenant on fait quoi ?” » Lors d’une conférence de Jack Forster, le rédacteur en chef de Hodinkee, à la Société horlogère, la photo d’une station scientifique isolée dans l’Antarctique est projetée sur l’écran. Forster dit à propos de ceux qui y vivent : « En Antarctique, le temps n’existe pas, sauf celui de la civilisation qui vous a envoyé là-bas. » Il poursuit en parlant de la subjectivité même du temps : « Un mois n’ est pas le même d’un mois sur l’autre. Une année non plus. » Je contemple le bleu profond et rassurant de ma vieille Rolex. Je connais bien sûr le concept d’année bissextile ; mais Forster est en train de dire qu’il n’y a pas un mois, pas une année, pas une minute, pas une heure qui soit parfaitement équivalente à une autre. Comment pouvons-nous espérer régler nos vies si le temps lui-même est une construction fragile et sans doute politique ? « Les montres ont quelque chose de vraiment lugubre », me dit Forster après la conférence. En rentrant chez moi, je vérifie l’heure de mon Air-King, de ma Nomos et de ma Junghans par rapport à l’horloge atomique du site time.gov. La Nomos a reculé de cinq secondes au cours des dernières vingt-quatre heures, la Junghans de presque dix, et la Rolex a avancé de quinze. Il faut donc en moyenne trois montres pour donner l’heure exacte. Nous nous servons des montres pour calculer notre propre déré­liction, et nous ne le faisons même pas avec précision.   Quelques jours plus tard, autour d’un plateau d’huîtres et de Martini sans gluten, je harcèle Forster pour qu’il me dise comment mettre fin à mon nouveau hobby dispendieux. Il hausse les épaules et engloutit un bivalve. Les collec­tionneurs ? « Il y a une poche de pourriture dans le chêne de leur âme qui ne peut être soignée qu’avec des montres », me dit-il. Quelques jours avant l’investiture de Donald Trump, je m’achète une nouvelle montre. Je sais que je dois arrêter, mais j’ai un bon prétexte : il me faut vraiment une montre étanche pour nager, ma seule activité physique. Dans ma logique minable, la montre sera bonne pour ma santé. Je vais à la boutique Wempe de la Cinquième Avenue, qui est à quelques immeubles de la ­Trump Tower et a l’air d’une méditation sur le calme du bois et la sérénité de la couleur beige. Il est encore tôt ce matin-là, mais quelques messieurs s’y sont déjà précipités pour caresser des montres. « Dis-moi quelle montre te plaît, et je te dirai combien de temps je dois travailler pour te l’acheter », dit un homme à son fils de 5 ans. Un jeune homme me sert un expresso et un chocolat Lindt puis me présente une Tudor Heritage Black Bay 36, une montre scintillante et étanche à ­cadran noir arborant la fameuse petite aiguille « flocon de neige » de Tudor (une filiale de Rolex). Je l’achète. Une fillette de Veuve Clicquot est débouchée dans la foulée, et, bien que l’emblématique aiguille flocon de neige indique qu’il manque encore deux heures pour midi, je la bois jusqu’à la dernière goutte. Au total, j’ai renoncé, en l’espace de moins d’un an, à 10,1 jours de liberté artistique en échange de quatre montres. Je reçois une invitation de Hodinkee pour un événement privé dans un lieu tenu secret. Une Lincoln MKT noire passe me prendre et, une demi-heure plus tard, nous arrivons dans un bar chicos de Midtown. Vingt et un des principaux collectionneurs de montres de la planète ont accompli des trajets similaires, quoique plus longs, depuis Londres et Los Angeles. Ils n’ont pas la moindre idée de ce qui les attend. Dans le bar, Clymer dévoile le projet sur lequel Hodinkee travaille depuis plus d’un an. La société a pris une célèbre Vacheron Constantin connue sous le nom de « Cornes de vache » (les anses en ont la forme), remplacé le platine ou l’or rose par du modeste acier, substitué un cadran gris ardoise au blanc ou à l’argenté et changé l’échelle tachymétrique du pourtour, qui mesure la distance ou la vitesse, par une échelle pulsométrique, qui aide à mesurer les battements du cœur humain. Vacheron Constantin est une illustre maison suisse (Napoléon portait une de ses montres). Tandis que l’assistance pousse des oh et des ah, je me précipite pour être le premier à sentir le métal contre ma chair. Les collectionneurs s’agglutinent pour prendre des photos de la montre à mon poignet. On sent dans l’atmosphère l’étrange allégresse de notre petit monde, le sentiment d’être enfin au bon endroit, quoique peut-être pas au bon moment. La montre coûte 45 000 dollars, et il n’y en a que 36 disponibles à la vente. Je passe brièvement en revue l’état de mes finances. Et si… Peu de temps après, je rencontre un célèbre collectionneur qui est aussi, sous le nom de plume de William Massena, le rédacteur en chef du site spécialisé TimeZone. C’est un homme un peu ours avec un fort accent d’Europe centrale et des opinions en matière d’horlogerie encore plus tranchées (« J’ai reçu des menaces de mort ! »). Les montres de sa collection sont discrètes mais remarquables. Tandis que Massena me montre le magnifique cadran marron délavé d’une Rolex Submariner, analogue à un modèle distribué aux officiers de Marine britannique, je lui raconte comment je me suis mis aux montres début 2016, moment où notre pays était vulnérable mais encore intact. « Ah ! me dit-il dans un accès de pragmatisme européen, mais vous êtes un petit émigré russe. Vous savez qu’en cas de besoin vous pouvez toujours mettre ces montres dans votre poche et passer en douce la frontière canadienne, du côté de Buffalo. Ça vous permettra de survivre. » Un souvenir me revient soudain à la mémoire. Nous sommes en 1978, et mes parents et moi sommes à l’aéroport Pul­kovo, à Leningrad, sur le point de devenir des réfugiés soviétiques aux États-Unis. Un douanier sinistre m’a ôté ma chapka en fourrure et a palpé la doublure encore tiède en quête des diamants que mes ­parents auraient pu y cacher. Le gamin de 6 ans que j’étais a été humilié mais en a tiré une leçon. Et si nous avions effectivement planqué des diamants et réussi d’une façon ou une autre à les faire passer du côté de la liberté 2 ? J’ai entendu des collectionneurs racon­ter l’histoire d’un grand-père qui avait réussi à fuir la France occupée parce qu’il avait donné son Omega en or à un chef de gare. C’est donc de ça qu’il s’agit ? C’est donc cela qui explique mon obsession ?   Je vais cesser d’acheter des montres. Mais permettez-moi une dernière acquisition. Elle arrive, via eBay, de San Luis Potosí, une ville du centre-nord du Mexique. C’est une Casio H-108 12 Melody Alarm, la même que celle que m’avait chipée la petite brute de l’école hébraïque et que ma grand-mère avait cherché à récupérer. Elle a l’air petite, numérique, innocente. Elle joue comme il se doit tous les airs dont j’ai gardé le souvenir. Le mot HAPPY s’affiche dans une typographie des années 1980 tandis que retentit la chanson d’anniversaire. Et, pour un bref instant, je suis en effet heureux.   — Cet article est paru dans The New Yorker le 20 mars 2017. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.
LE LIVRE
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Mémoires d’un bon à rien de Gary Shteyngart, Points, 2016

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