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Le Coran, étrange et familier

Un catholique pratiquant, spécialiste de sa religion, se plonge dans le texte sacré des musulmans. D’abord dérouté par ce livre foisonnant et sans structure apparente, il s’attache à repérer toutes les réminiscences de la Bible pour guider sa lecture.

 


© John Vink / Magnum Photos

Dans une école coranique au Pakistan. Les monothéistes ont beau donner différents noms au Dieu unique, ils ne s’adressent pas à des divinités différentes.

Peu après l’invasion de l’Irak par George W. Bush en 2003, une amie me demanda si j’avais lu le Coran. Je dus répondre par un « non » embarrassé. J’ai consacré une bonne partie de ma vie à étudier les textes judaïques et chrétiens et les pratiques associées. Je me trouvai ridicule de ne rien connaître de ce texte auquel un quart de l’humanité croit et se conforme dans ses modes de vie.

Le christianisme et l’islam réunissent plus de la moitié de la population de la planète : 2,2 milliards de chrétiens (soit 31 %) et 1,5 milliard de musulmans (23 %). En 2050, selon le Pew Research Center, le monde comptera à peu près autant de musulmans que de chrétiens. Cependant, bien peu de chrétiens connaissent le Coran ou s’y intéressent.

En 2015, les responsables d’un programme de sciences politiques m’ont ­invité à faire une communication sur les attitudes des Américains à l’égard de ­l’islam. Aux quelque 80 étudiants et ­enseignants présents, j’ai demandé qui avait lu le Coran. Quatre mains se sont levées. Face à un tel mur d’ignorance, comment espérer voir les deux premières communautés de croyants communiquer ? C’est sans grande importance si l’on croit, comme certains s’obstinent à le faire, que la religion ne joue qu’un rôle mineur dans les affaires du monde. Attitude périlleuse, comme nous l’avons découvert en envahissant l’Irak sans ­savoir grand-chose de l’opposition entre sunnites et chiites. George W. Bush et Dick Cheney n’avaient manifestement pas lu le Coran ni les hadiths (recueil des actes et paroles du Prophète). Et nous, pouvons-nous nous satisfaire de cette ignorance terrifiante ?

J’ai donc commencé à lire le Coran consciencieusement voilà dix ans. Mais j’ai trouvé la chose difficile, car le texte est peu structuré. Le Coran est une série de révélations sans lien entre elles faites à Mahomet et transcrites par ses disciples sur des éclats de poterie et autres supports disponibles. Elles ont été ensuite couchées sur le papier et agencées par les disciples de Mahomet après sa mort, non par ordre chronologique ou thématique mais, faute de mieux, en fonction de leur longueur (les plus longues au début, les plus courtes vers la fin).

 

Outre le défaut de fil conducteur, j’avais du mal à savoir qui dit quoi à qui. La voix est celle d’Allah, c’est-à-dire celle de Dieu, mais elle s’exprime parfois par la bouche de Djibrîl (l’ange Gabriel). Parfois, Allah s’adresse direc­tement à Mahomet à propos de sa mission, de sa famille, de sa confiance en soi. Mais, plus souvent, c’est Mahomet qui transmet le message d’Allah à ses proches coreligionnaires. À certains moments intervient une voix nouvelle, non identifiée. Le message est souvent ce que « Nous » enseignons ou exigeons – mais ce « Nous » représente-t-il ­Allah et Djibrîl, Allah et Mahomet, ou seulement Allah usant du « Nous » de ­majesté ?

Les titres donnés plus tard aux chapitres – les sourates – ne sont pas d’une grande aide. Comme c’est souvent le cas dans les cultures orales, ils peuvent se référer à un mot-clé ou à une curiosité présente dans la sourate et non à son thème principal (quand il y en a un) ou à l’épisode le plus marquant. Le titre de la sourate 27 est « Les fourmis », non parce que c’est le sujet du chapitre mais parce qu’il est suffisamment frappant pour servir de moyen mnémotechnique. Si long soit-il, le livre est fait pour être mémorisé.

Le militarisme de l’ouvrage, qui confine parfois à la sauvagerie, est choquant. Mahomet mène, à la tête d’une tribu minoritaire qui vénère le Dieu unique, Allah, le combat contre de nombreux groupes polythéistes. Il ­défend une cause nouvelle en butte à l’hostilité géné­rale, tout comme les anciens Juifs défendaient, parfois sauvagement, le culte de Yahvé contre de nombreuses idoles et leurs adorateurs. Il y a des passages paci­fiques dans le Coran (principalement les premières révélations à La Mecque) et des passages belliqueux (principalement les révélations postérieures, après l’installation du prophète à Médine). J’ai compris qu’il fallait que je me renseigne sur la situation des tribus dans l’Arabie du viie siècle. Et, bien sûr, mon ignorance de l’arabe me tenait à distance du texte.

Mais je pensais de mon devoir de ­tirer tout ce que pouvais d’un livre aussi important. J’ai donc persévéré, même si j’avais souvent l’impression de patauger. J’errais dans mon petit désert mental comme les premiers musulmans sur leurs terres arides. Et puis j’ai trouvé un moyen de fixer mon attention de manière plus systématique. D’entrée de jeu, j’avais décelé dans le texte des déclinaisons d’histoires que je connaissais bien – le premier homme, la première femme et leur bannissement par Dieu, le Déluge, la traversée de la mer Rouge par Moïse, Shaytan (Satan, aussi appelé Iblis) le djinn déchu, et bien d’autres. Ces variations sur des histoires familières m’intriguaient.

Cela n’aurait pas dû me surprendre. Mahomet est loin d’être le seul prophète du Coran. Il y a aussi Abraham, Aaron, Ismaël, Isaac, Jacob, Joseph, Job, Loth, Jonas, Salomon, David et Jésus (4, 163). Même Adam est un prophète, avec qui Allah a scellé sa première ­alliance. Comme un seul Dieu leur parle et qu’il dit vrai, il y a une cohérence dans les messages : « Rien ne t’est dit qui n’a pas déjà été dit aux messagers qui t’ont précédé » (41, 43). On notera que tous les prophètes jusqu’à Mahomet proviennent des Écritures juives et que Mahomet sait ce que les chrétiens oublient parfois, que Jésus était juif. Le Nouveau Testament est fondé sur l’Ancien – Allah dit : « Nous avons donné les Saintes Écritures à Moïse et nous avons envoyé […] Jésus, fils de Marie » – mais y ajoute des éléments que le Coran intègre lui aussi, comme un Jugement dernier, avec une division claire entre le paradis et l’enfer.

 

Cela m’a donné un fil conducteur pour ordonner une lecture jusque-là buissonnière. J’ai repris le Coran au début, inscrivant des A pour Ancien Testament dans la marge de gauche et des N pour Nouveau Testament dans la marge de droite. Les marges ont été vite remplies, ce qui m’a permis de reconsidérer tous les passages où j’avais inscrit l’une ou l’autre de ces lettres et souvent les deux. Ce qui m’avait paru exotique me devenait ainsi plus familier.

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J’ai inscrit plus de A que de N dans les marges, mais bien souvent l’histoire issue du N incorporait celle du A. Le catholique que je suis a été surpris de se retrouver aussi souvent dans les musulmans décrits dans le Coran. Ainsi partageons-nous la même dévotion pour Marie, la mère de Jésus. Les musulmans croient eux aussi en sa virginité perpétuelle et au fait qu’elle a été conçue sans péché. L’épisode où elle apprend qu’elle deviendra enceinte de Jésus sans l’intervention d’un homme est relaté de façon très semblable dans les sourates 3 et 19 et dans l’Évangile selon Luc.

Dans Luc, l’ange Gabriel appa­raît à Marie et dit : « Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils ; tu lui donneras le nom de Jésus. Il sera grand, il sera appelé Fils du Très-Haut […]. L’Esprit-Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi celui qui va naître sera saint, et il sera appelé Fils de Dieu. »

Dans la sourate 3, une délégation spéciale d’anges apparaît à Marie et dit : « Marie, Dieu t’a élue et faite pure : il t’a élue entre toutes les femmes. […] Dieu t’annonce une parole de Sa part : son nom sera le Messie, Jésus, fils de Marie, qui sera honoré ici-bas comme dans l’au-delà, et l’un des rapprochés de Dieu » (3, 42 ; 3, 45).

Dans la sourate 19, Allah envoie « Notre Esprit, sous forme humaine » dire à Marie : « Je ne suis […] qu’un messager de ton Seigneur, venu te faire don d’un fils pur » (19, 17-19). De même que Marie est première parmi les femmes, Jésus est le plus grand des prophètes avant Mahomet. Selon la sourate 3, Allah « lui enseignera [à ­Jésus] l’Écriture et la sagesse, la Torah et l’Évangile. Il l’enverra comme messager auprès des enfants d’Israël » (3, 48). Et dans la sourate 2 : « Nous avons donné des signes clairs à Jésus, fils de Marie, et l’avons renforcé avec l’Esprit-Saint » (2, 87). Les musulmans croient même, comme nous les catholiques, que Jésus est le second Adam, une nouvelle créature enfantée sans père humain (3, 59). Il est la promesse de la résurrection pour tous : « Dieu l’a élevé vers lui » (4, 158).

Dans la sourate 3, « Dieu dit : « Jésus, je vais mettre fin à ta vie terrestre et t’élever vers Moi. Je te purifierai des mécréants. Jusqu’au Jour de la Résurrection, je placerai ceux qui t’ont suivi au-dessus de ceux qui n’ont pas cru. Puis tu retourneras vers Moi» » (3, 55). Selon les hadiths, mais pas dans le Coran, Jésus reviendra à la fin du monde pour vaincre l’Antéchrist.

Ces passages contredisent l’idée, propagée par certains, que les juifs et les chrétiens sont des infidèles qui doivent être tués par les musulmans fervents. Comment serait-ce possible puisque Allah a envoyé Jésus enseigner la Torah et l’Évangile ? Allah lui-même « a fait descendre la Torah et l’Évangile avant lui [le ­Coran], pour guider les hommes » (3, 3-4). Les prophètes du Seigneur ne tuent pas d’autres prophètes du Seigneur. Les juifs et les chrétiens ont, il est vrai, délaissé la Torah et l’Évangile, comme certains ­musulmans ­délaissent le ­Coran. Mais le Très Miséricordieux ­appelle juifs, chrétiens et musulmans au repentir. « Les croyants [musulmans], les juifs, les chrétiens et les sabéens [monothéistes] […] seront récompensés par leur Seigneur » (2, 62).

Les alliances ont été brisées les unes après les autres, mais Dieu continue à être miséricordieux. Il réaffirme ses alliances : « Fils d’Israël, rappelez-vous le bienfait dont Je vous ai comblés. Si vous tenez vos engagements vis-à-vis de moi, Je tiendrai les miens. Je suis Celui que vous devez craindre » (2, 40). Dans la sourate 2, Allah rappelle avec fierté tout ce qu’il a fait pour les fils d’Israël. On me dit que le Coran est écrit dans une belle langue très musicale. Je ne suis pas en mesure d’en ­juger mais j’ai confiance dans le goût littéraire d’un Dieu qui se vante, à maintes reprises, d’avoir donné les Psaumes à David (4, 163 ; 17, 55 ; 21, 205).

L’Église catholique a longtemps affirmé que le Nouveau Testament avait remplacé l’alliance entre Dieu et les juifs, mais le concile Vatican II a réfuté que Dieu soit revenu sur ses promesses aux fils d’Israël. De la même façon, certains pensaient que Mahomet avait remplacé tous les prophètes précédents. Il est au contraire dési­gné dans le Coran comme « le sceau [le dernier] des prophètes » (33, 40) non parce qu’il aurait annulé tous les messages précédents mais parce qu’il les a confirmés : « En matière de foi, Il [Allah] a édicté pour vous [le peuple] le même commandement qu’il avait adressé à Noé, et que Je t’ai révélé à toi [Mahomet] et auparavant à Abraham, à Moïse et à Jésus : “Faites respecter la foi et ne vous divisez pas en factions” » (42, 13).

Allah s’adresse à chaque peuple dans sa langue – l’hébreu pour les juifs, le grec pour les chrétiens et l’arabe pour les musulmans :« Nous n’avons jamais envoyé de messager qui ne parlât la langue de son peuple, afin de les éclairer. Mais Dieu égare qui Il veut et guide qui Il veut. Il est le Tout-Puissant, le Sage » (14, 4).

Dieu envoie des messagers à tous les peuples de la Terre : « Il n’est aucune communauté qui n’ait reçu un annonciateur » (35, 24). Chacun des prophètes est affecté à son propre peuple : « Le messager croit à ce qui lui a été révélé par son Seigneur, et les croyants en font autant. Tous croient en Dieu, en Ses anges, en Ses écritures, en Ses messagers. “Nous ne faisons aucune distinction entre aucun de ses messagers”, disent-ils, “Nous entendons et obéissons. Accorde-nous ton pardon, Seigneur. Nous allons tous retourner vers Toi !” » (2, 285).

À lire le Coran et son invocation constante de tous les prophètes, pas seulement de Mahomet, l’islam est bien plus ouvert à l’idée de prophétie que ne le sont de nombreux chrétiens. Wheaton College, une université évangélique, est plus prompte à dénoncer les faux prophètes que Mahomet. Durant l’avent 2015, une professeure de sciences politiques, Larycia Hawkins, s’est fait renvoyer pour avoir cité les propos du pape François selon lesquels chrétiens et musulmans « révèrent le même Dieu » (2).

 

Au fait, combien y a-t-il de Dieu ? Les monothéistes ont beau donner différents noms au Dieu unique – ­Yahvé, Allah ou Abba –, ils ne s’adressent pas à des divinités différentes. Il n’y en a qu’une. Certes, les chrétiens disent que Jésus n’est pas un simple prophète mais le fils de Dieu, ce que les musulmans considèrent comme un retour au polythéisme. Mais dire que Jésus est plus qu’un prophète ne revient pas à nier qu’il en soit aussi un, qui apporte la parole de Dieu à l’humanité. Nous pouvons nous appuyer sur cette convergence plutôt qu’incriminer ce que les autres vénèrent. S’il n’y a qu’un Dieu, nous le rejetons si, à la différence du pape, nous rejetons Allah.

L’accent mis sur la pureté, la piété et la virginité dans le culte de Marie en dit long sur les valeurs de l’islam. La professeure Larycia Hawkins avait aussi célébré l’avent chrétien en portant le hidjab (foulard) afin d’exprimer sa proximité avec les femmes musulmanes. Les non-juifs portent la kippa dans une synagogue par respect pour le lieu. Les crispations actuelles face au hidjab ne doivent pas nous faire oublier que l’appartenance religieuse est souvent exprimée par un vêtement. Quand j’étais enfant, aucune femme ne pouvait entrer dans une église sans se couvrir la tête, aucun homme sans découvrir la sienne. L’accessoire n’est pas toujours visible, comme notre scapulaire catholique (deux images religieuses en tissu suspendues sur le dos et la poitrine) ou les vêtements de baptême blancs des mormons. De nombreux chrétiens portent aussi une croix autour du cou.

Pourquoi s’étonner alors que le ­Coran prescrive une tenue pudique comme signe d’appartenance à la communauté des croyants ? « Ô Prophète, dis à tes épouses, à tes filles et aux croyantes, de rabattre sur elles leur vêtement pour être identifiées [comme musulmanes] et ne pas subir d’affront » (33, 59). Le code de la pudeur ne s’applique pas qu’aux femmes. Les hommes aussi sont tenus de l’observer : « Dis aux croyants de baisser les yeux et de protéger leur intimité : cela est plus pur pour eux. Dieu est au courant de tout ce qu’ils font. Dis aux croyantes de baisser les yeux et de protéger leur intimité, et de ne montrer de leurs atours que ce qu’il peut être révélé ; elles doivent rabattre leur vêtement sur leur poitrine et ne révéler leurs atours qu’à leur époux, à leur père, au père de leur époux, à leurs fils, aux fils de leur époux, à leurs frères, aux fils de ces derniers, aux fils de leurs sœurs, à leurs servantes, à leurs esclaves, à leurs eunuques ou aux enfants qui ne connaissent pas encore la nudité féminine » (24, 30-31).

Les musulmanes sont censées exprimer dans leur vêtement et autrement la pureté qui sera la leur au paradis. « Il y aura [au paradis] des vierges au regard chaste, qu’aucun homme ou aucun djinn n’aura encore touchées » (55, 56). Certaines musulmanes poussent le code de la pudeur à l’extrême en portant le niqab, qui ne laisse voir que les yeux, ou la burqa, qui dissimule même les yeux derrière une grille de tissu, même s’il s’agit d’une pratique minoritaire qui n’a pas de fondement dans le Coran.

 

Pour moi qui ai fait ma scolarité primaire chez les sœurs dominicaines, ces pratiques ne me paraissent pas si étranges. Leur habit était manifestement conçu pour effacer tout indice de poitrine, de taille, de hanches ou de cheveux. Leur visage était strictement encadré par la coiffe de lin amidonné. Les hadiths disent que les vierges du paradis (les houris) n’ont pas leurs règles, n’urinent ni ne défèquent. Que je sache, il ne nous est jamais venu à l’esprit, à mes cama­rades de classe et à moi, que les sœurs faisaient l’une de ces choses (si tant est que nous ayons déjà entendu parler des règles). Elles étaient d’une pureté quasi inhumaine. Elles étaient presque ce que les femmes sont dans le paradis musulman. Elles sont revenues à la fleur de l’âge, à nouveau vierges, pour leur époux : « Auprès d’eux [les hommes au paradis], il y aura les épouses – au regard chastes et aux beaux yeux – semblables aux œufs [d’autruche] protégés » (37, 48).

La brève description des femmes au paradis que contient le Coran est développée dans les hadiths, où les vierges sont d’une blancheur pure, aux yeux chastes, raffinées et délicates. Elles sont des idéaux parfaits et faciles à comprendre. Les hommes portent sur elles un regard spirituel – ils voient leurs os en transparence, y distinguant la moelle.

Ces tentatives de voir le monde de l’esprit semblent indéniablement étranges au prime abord. Puis je me suis souvenu de la description du paradis dans La Cité de Dieu, de saint Augustin. Lui aussi dit que les élus jouiront d’une vision spirituelle pour regarder les corps spirituels. Après avoir renoncé au manichéisme, selon lequel existe le mal substantiel, saint Augustin défend l’idée que toutes les créations de Dieu sont bonnes jusqu’à ce que le péché ait détruit leur harmonie. Il n’y a plus de place pour un mal originel. Même notre monde déchu conserve des traces de ce qui était pleinement admirable à sa création. Même le ver de terre est une merveille de conception.

Toutes les parties du corps ­humain étaient originairement utiles et belles : « Les proportions en sont obser­vées avec tant d’art et de justesse, qu’il serait difficile de décider si, dans sa structure, Dieu a eu plus d’égard à l’utilité qu’à la beauté. […] Quant à ce qui est caché, comme l’enlacement (perplexitas) des veines, des nerfs, des muscles, des fibres, personne ne le saurait connaître. […] Ce que les Grecs appellent harmonie […], si nous pouvions la connaître dans les entrailles, qui n’ont aucune beauté appa­rente, nous y trouverions quelque chose de plus beau et qui satisferait plus notre esprit que tout ce qui flatte le plus agréablement nos yeux dans la figure extérieure du corps. » (3)

 

C’est la description du corps avant qu’il ne soit rendu pur comme le cristal au paradis, là où le regard spirituel, tel celui de Superman, peut tout voir, l’intérieur comme l’extérieur. Cette manière de concevoir le paradis relève de la science-fiction théologique. Chrétiens comme musulmans sont forcés à l’audace car ils croient à la résurrection du corps. Dans les deux théologies, le corps ressuscité n’est pas sujet à la détérioration ou à la décrépitude. En fait, la résurrection annule tout ce qui, minute après minute, a abîmé le corps terrestre. Les deux religions considèrent le paradis comme une seconde création où le corps des humains est plus proche encore de l’idéal que ceux d’Adam et Ève (4). Mais ce monde d’imagination rationnelle est fondé sur des réalités du monde réel vécues par les chrétiens et les musulmans. Les chrétiens d’Occident voient le paradis comme la Cité de Dieu, un régime politique supérieur avec une citoyenneté céleste. La culture du désert dans laquelle est né l’islam le voit comme un jardin perpétuellement arrosé d’eaux purifiantes.

Ces conceptions résolument spirituelles du paradis ne sauraient être plus éloignées de la vision hédoniste de certains musulmans et catholiques qui voient le paradis comme le lieu de plaisirs terrestres démultipliés. Un bon exemple est l’idée très répandue que les auteurs des attentats du 11 septembre 2001, qui se sont préparés à leur mission criminelle dans une boîte de strip-tease, anticipaient leur récompense de martyrs : la promesse de 72 vierges leur offrant des danses érotiques à perpétuité. Avant même de lire le Coran, j’en savais suffisamment des savants et philosophes musulmans pour savoir qu’ils ne pouvaient adhérer à ce fantasme d’adolescent.

Mais d’où vient le nombre 72 ? Il apparaît dans un passage des hadiths qui nie toute division de classe au para­dis. Le plus humble des hommes aura 80 000 domestiques et sera attendu par 72 houris. Ce sont clairement des nombres eschatologiques pour signifier l’abondance. L’idée de 72 vierges servant de récompense particulière pour le martyr, que l’on trouve dans certains passages des hadiths, « n’est pas fiable du tout ­selon de grands spécialistes sunnites des hadiths », note l’islamologue Jonathan A. C. Brown (5). Les attaquants du 11-Septembre ont apparemment acquis leurs opinions auprès d’Oussama ben Laden, qui n’était pas un exégète fiable de la théologie islamique. De même, certains se font une idée de l’islam à partir de la propagande de l’État islamique, alors que plus de 120 savants musulmans ont dénoncé ces soi-disant islamistes pour quantité de violations des enseignements musulmans (6).

Je ne veux pas que ma tentative de comprendre le Coran se transforme en apologie. Certains aspects du livre me rebutent – l’acceptation de l’esclavage, de la polygamie, du patriarcat, de la guerre –, mais cela me rassure de savoir qu’ils rebutent également beaucoup de musulmans. Après tout, l’esclavage, la guerre et la poly­gamie sont aussi présents dans l’Ancien Testament – et les juifs ont encore plus de raisons d’être rebutés que moi. Comprendre la religion de l’autre, c’est comprendre les problèmes qu’il rencontre avec cette religion. Quand j’espère que d’autres vont comprendre ma religion, je compte sur eux pour avoir autant en horreur que moi les prêtres pédophiles et les évêques lâches et carriéristes qui les couvrent. Cette attitude n’est pas « anticatholique », pas plus que condamner le terrorisme arabe n’est « islamophobe ».

Bien que les chrétiens et les musulmans ignorent beaucoup les uns des autres, je pense que les chrétiens accusent le déficit le plus lourd. Je ne connaissais vraiment rien du Coran. En revanche, ceux qui connaissent le Coran en savent un bout sur la Torah et l’Évangile, car Dieu a ­envoyé ces deux textes sur Terre avant le Coran. Ils font partie d’un tout. Beaucoup de musulmans l’oublient. Quant à nous, les Occidentaux, pour l’oublier, encore faudrait-il que nous connaissions un peu le Coran. Il serait temps !

 

— Cet article est paru dans la New York Review of Books le 24 mars 2016. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.

 

Notes

1. Il existe de nombreuses traductions du Coran, tant en anglais qu’en français. Plusieurs sont fautives. Pour respecter le texte de Gary Wills, nous sommes restés au plus près de la traduction de la version anglaise qu’il utilise, l’édition corrigée parue chez Oxford University Press en 2010. Les passages sont suivis de la référence de la sourate et du verset.

2. Le pape François venait de visiter la grande mosquée de Bangui, où il avait déclaré que « chrétiens et musulmans sont frères » (mais non « révèrent le même Dieu »).

3. La Cité de Dieu, livre XXII, chapitre XXIV.

4. « Aucun des défauts corporels qui, en cette vie, s’opposent à la beauté de l’homme, n’existera plus à la résurrection, en laquelle, puisque subsistera la substance du corps, ses qualités comme sa grandeur concourront à réaliser une même beauté », La Cité de Dieu, livre XII, chapitre XIX.

5. Misquoting Muhammad: The Challenge and Choices of Interpreting the Prophet’s Legacy (« Déformer les propos de Mahomet : la difficulté et les possibilités d’interprétation de l’héritage du Prophète »), Oneworld, 2014.

6. Lettre ouverte à Abou Bakr al-Baghdadi, 19 septembre 2014.

Pour aller plus loin

Pour aller plus loin

Jésus selon Mahomet, de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur (Seuil/Arte Éditions, 2015). Pourquoi Jésus occupe-t-il une place excep­tionnelle dans le Coran ? Les auteurs de la série documentaire Corpus Christi ­apportent une réponse dans cet essai qui accompagne et prolonge la série Jésus et l’islam, qu’ils ont réalisée pour Arte.

Un musulman nommé Jésus, de Tarif ­Khalidi (Albin Michel, 2014). Cet éminent islamologue d’origine palestinienne a compilé dans cet ouvrage quelque 300 citations issues de la tradition musulmane et évoquant les paroles et les actes du « fils de Marie ».

LE LIVRE
LE LIVRE

The Quran (1) de Dieu, par l’entremise de Mahomet. Rédigé par des compagnons de Mahomet, puis harmonisé par le calife Othmân, au VIIe siècle, Oxford University Press, 2005

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