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Dans l’ombre d’un géant : Sofia Tolstoï


Tolstoï et son épouse en 1910

Elle fut pendant près d’un demi-siècle la femme d’un des plus grands génies de la littérature universelle. Elle en eut treize enfants, géra son immense domaine, lui servit même de secrétaire, recopiant à sept reprises fidèlement à la main l’intégralité de son roman monstre, Guerre et Paix. Sophia Tolstoï a consigné dans son Journal intime une grande partie de son existence auprès d’un époux avec qui elle entretint des relations souvent conflictuelles. Une nouvelle traduction de ce journal vient de sortir en Grande-Bretagne.

Sophia Behrs épouse Léon Tolstoï en 1862. Elle a 18 ans, lui presque le double. Il est déjà un auteur célèbre. Il a beaucoup voyagé en Europe et a longtemps mené une vie où le jeu et la débauche tenaient une grande place… Mais il éprouve le besoin de se fixer auprès de la jeune Sofia. « Il appréciait son intelligence et, de son côté, elle aimait non seulement l’homme, mais aussi sa réputation. Cela lui semblait un privilège de vivre à proximité d’une personne dont la gloire grandissait de manière exponentielle avec l’âge », rapporte Jay Parini dans le Guardian.

Malheureusement pour Sofia, avec l’âge, le mysticisme de Tolstoï se fait lui aussi de plus en plus envahissant. « Il se transforma en une sorte de saint, attirant auprès de lui des disciples venus du monde entier (y compris Gandhi). Pire, il menaça de donner toutes ses propriétés, ainsi que les droits sur ses œuvres, au peuple russe », poursuit Parini. Le journal de l’épouse se fait l’écho de la lutte acharnée qu’elle mène pour garder l’accès à son mari. Ce dernier vit de plus en plus entouré d’une foule de fidèles dont certains campent autour de la résidence familiale pour obtenir une interview ou une photo du maître. Les dîners, les bals, les parties de chasse se font de plus en plus rares. A la date du 3 novembre 1903, elle note : « Quand je suis allée dans sa chambre ce soir, au moment où il allait se mettre au lit, j’ai pris conscience que je n’entendais plus de parole réconfortante ou gentille venant de lui (…) Mon époux passionné est mort ».

Certaines réflexions de Sofia Tolstoï sur la condition féminine préfigurent celles d’une Virginia Wolf : « Je me demandais aujourd’hui pourquoi il n’y a pas de femmes écrivains, artistes ou compositeurs de génie, écrit-elle le 12 juin 1898. C’est parce que toute la passion et tous les talents d’une femme sont consumés par sa famille, son mari et ses enfants. Ses autres talents ne sont pas développés, ils restent embryonnaires et atrophiés. Lorsqu’elle a fini de mettre au monde et d’éduquer ses enfants, et qu’elle veut satisfaire ses besoins artistiques, il est trop tard. »

Elle ne pourra pas empêcher son époux de lui échapper. Dans un dernier accès de mysticisme, souhaitant renoncer à ses biens terrestres, le grand écrivain s’enfuit de chez lui le 28 octobre 1910, à 5h du matin. Il s’éteint dix jours plus tard dans une petite gare ferroviaire à une centaine de kilomètres de là, entouré de ses plus proches disciples. Sophia lui survit neuf ans. Son journal s’achève au moment où la révolution bolchévique menace de submerger le domaine : « Il y a eu une réunion pour décider comment défendre Iasnaïa Poliana contre les pillages. Rien n’a encore été décidé. Les charrettes, les bœufs, le peuple encombrent la route de Toula. » Ce seront ses derniers mots.

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