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Décider : la méconnaissance du risque

Par ignorance, la majorité des experts sont incapables d’apprécier la réalité d’un risque. De ce fait, les médecins rendent un bien mauvais service à leurs patients. Et les banquiers à leurs clients.


© Anna Parini

Combien de personnes les terroristes du 11-Septembre ont-ils tuées ? Plus de 4 500, selon Gerd Gigerenzer. Aux près de 3 000 personnes mortes dans les tours et les avions, il faut en effet ajouter les 1 600 qui ont perdu la vie l’année suivante sur les routes américaines parce qu’elles avaient préféré prendre le volant plutôt que l’avion. Un chiffre qui ressort de l’analyse statistique de l’accroissement du trafic routier – et du nombre d’accidents mortels – en 2001-2002.

 

C’est l’un des exemples les plus frappants que donne Gigerenzer dans Risk Savvy pour illustrer le fait que nous prenons de mauvaises décisions parce que nous comprenons mal le risque. Ce spécialiste allemand de la communication sur les risques vise principalement les médecins, mais il épingle bien d’autres professions, dont les banquiers et les journalistes. Il est impitoyable envers ceux qui induisent en erreur leurs patients, leurs clients ou le grand public en suscitant chez eux des craintes ou des espoirs démesurés. Une part relève de la manipulation délibérée, mais Gigerenzer, fort de son expérience avec les médecins, incrimine tout autant l’ignorance des professionnels : « La ­raison principale est que les médecins sont incroyablement peu formés à l’appréciation des risques. »

 

Selon Gigerenzer, qui a donné des cours à un millier de médecins dans le cadre de la formation continue, 80 % d’entre eux « ne comprennent pas ce que signifie un test de dépistage positif, même dans leur spécialité ». Les médecins confondent risque absolu et risque relatif, faux positif et faux négatif, prévalence et incidence. De ce fait, à l’issue d’un test de diagnostic, ils surestiment la probabilité qu’un patient soit atteint d’une maladie. Cette incompréhension exacerbe la tendance qu’ils ont, surtout aux États-Unis, à pratiquer une « médecine défensive » : de crainte de se voir intenter un procès pour négligence, ils prescrivent trop d’examens, de médicaments et d’interventions chirurgicales, au risque de nuire au patient.

 

Gigerenzer, qui a longtemps été professeur de psychologie à l’Université de Chicago, cite une étude montrant que 1 million de scanners sont inutilement prescrits à des enfants chaque année aux États-Unis, ce qui entraîne un nombre important de cancers, les tissus des enfants étant particulièrement vulnérables aux rayons X. Les médecins sont moins interventionnistes sur eux-mêmes et sur leurs proches. Voici, dès lors, le conseil que donne Gigerenzer aux patients : « Ne demandez pas au médecin ce qu’il conseille dans votre cas, demandez-lui ce qu’il ferait s’il s’agissait de sa mère, de son frère ou de son enfant. »

 

 

Gigerenzer donne moins d’exemples d’ignorance statistique et de manipulation pour ce qui est du secteur bancaire, non parce qu’il pense que les banquiers apprécient mieux les risques que les médecins, mais parce qu’il a moins travaillé avec eux. Cependant, ce qu’il décrit constitue déjà un sérieux réquisitoire contre les professionnels de la finance qui ne comprennent pas les risques et les avantages de leurs produits ou ne fournissent pas les informations pertinentes. En matière de placement, son conseil est de détenir un portefeuille simple et diversifié, nécessitant le minimum d’interventions extérieures.

 

La solution réside dans l’éducation. Il propose de rogner sur le temps d’enseignement de matières abstraites comme l’algèbre et la géométrie au profit de la pensée statistique, « la branche des mathématiques la plus utile dans la vie ». Sans être un manuel d’analyse du risque, son livre peut nous aider à prendre de meilleures décisions lorsque l’incertitude obscurcit notre horizon.

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— Cet article est paru dans le Financial Times le 23 mai 2014. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.

Pour aller plus loin

Dans ce dossier :

LE LIVRE
LE LIVRE

Risk Savvy: How to Make Good Decisions (« Savoir apprécier les risques : comment prendre de bonnes décisions ») de Gerd Gigerenzer, Viking, 2014

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