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Le dernier esclave parle

Recueilli dans les années 1920, le témoignage d’Oluale Kossola, l’une des dernières victimes de la traite négrière vers les États-Unis, est enfin publié.

Cudjo Lewis, de son vrai nom Oluale Kossola, est arrivé aux États-Unis en 1860 à bord du Clotilda, le dernier navire négrier en provenance d’Afrique. Officiellement, la traite des Noirs avait été abolie plus d’un demi-siècle auparavant, en 1808. Mais ­Cudjo Lewis ­devra attendre la fin de la guerre de Sécession, en 1865, pour être un homme libre. Il vécut dans l’Alabama jusqu’à sa mort, en 1935. Au début du XXe siècle, « les anthro­pologues et historiens ­désireux d’entendre un témoignage de première main sur ­l’esclavage et la traversée de l’Atlantique cherchèrent à tout prix à le rencontrer », rappelle la professeure de littérature afro-­américaine Autumn Womack dans The Paris Review. L’écrivaine noire Zora Neale Hurston fut de ceux-là. Dans les années 1920, alors étudiante en anthropologie, elle rencontre Cudjo Lewis à plusieurs reprises. Elle tirera de leurs entretiens des articles, un film muet et un manuscrit d’une centaine de pages inti­tulé « Captiverie », nom ­donné aux bâtiments où on enfermait les captifs africains avant de les expédier aux Amériques. Hurston tente en vain de faire paraître ce texte en 1931. Un éditeur est intéressé mais lui demande de réécrire le témoignage de Lewis en bon anglais, ce qu’elle refuse de faire. « Elle avait compris que le priver de sa langue, c’é
tait nier son histoire, le nier lui-même en définitive », note Deborah Plant, une universitaire spécialiste de l’œuvre de Hurston. L’écrivaine décide alors de se consacrer à d’autres projets, comme son roman Une femme noire, et devient l’une des chefs de file de la Renaissance de Harlem, le mouvement de renouveau de la culture noire américaine des années 1920 et 1930. Hurston décède en 1960. En 2016, une petite-nièce et exécutrice testamentaire de l’écrivaine tombe sur le manuscrit en compulsant ses archives à l’université Howard, à Washington, et le propose aux éditeurs. Sa parution en mai dernier chez HarperCollins est considérée comme un événement littéraire. Dans Barracoon, « la romancière et l’anthropologue de talent qu’est Hurston s’efface presque entièrement » pour laisser parler Kossola-Lewis, souligne avec une pointe de regret le critique Casey Cep dans The New ­Yorker. ­L’ancien esclave livre un récit ­détaillé de sa vie et notam­ment de sa vie d’avant, en Afrique. ­Natif de Bantè, dans l’actuel ­Bénin, il est fait prisonnier à 19 ans, lors d’une razzia des troupes du roi d’Abomey sur sa ville. Il sera ensuite vendu à des négriers américains qui se livrent clandestinement à la traite. « Sur les millions de personnes transportées d’Afrique aux Amériques, un seul homme est encore en vie », écrit Hurston dans son introduction. Un seul homme, dont le témoignage était crucial car, comme le note ­Casey Cep, la littérature sur la traite ­négrière donnait abondamment « la ­parole aux trafiquants mais pas du tout aux trafiqués ». Dans une bonne partie de son récit, Kossola se lamente sur les proches qu’il a perdus de part et d’autre de l’Atlantique. Une fois libre, il nourrit l’espoir de retourner sur sa terre natale avec d’autres compagnons du Clo­tilda. Faute de moyens, ils restent dans l’Alabama et y fondent un village d’affranchis, African Town. Dans leur « Amérique africaine », ils élisent un chef, des juges, construisent une école et une église. Mais, à chaque étape, ils se heurtent aux institutions américaines. Les enfants de Kos­sola en seront aussi les victimes. Ils sont régulièrement traités d’« ignorants » et de « sauvages », y compris par de jeunes Noirs dont les familles sont arrivées plus tôt. Cudjo a survécu à tous ses ­enfants, décédés prématurément de mort violente – l’un de ses fils s’est fait descendre par la police – ou de maladie. Sa femme, elle, est morte, dit-on, du chagrin de voir tous ses enfants partir avant elle. Quand, des années plus tard, Hurston proposera au vieil homme de le prendre en photo, il insistera pour poser au cimetière parmi les siens.
LE LIVRE
LE LIVRE

Barracoon. The Story of the Last “Black Cargo” de Zora Neale Hurston, HarperCollins, 2018

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