L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

Diderot, le plus incorrect des penseurs français

On n’a pas fini de s’étonner de l’extraordinaire éventail des insolences intellectuelles de Diderot, le philosophe par excellence. Et de la pertinence de ses intuitions.


© Musées de Mangres

Portrait de Denis Diderot, attribué à Louis-Michel Van Loo (vers 1770). Les vérités qu’il avait perçues n’ont été établies que deux siècles plus tard.

C'est de l’épicentre du politiquement correct – les États-Unis – qu’émane le dernier hommage au plus politiquement incorrect des écrivains français, Denis Diderot. Dans le cadre d’une biographie à la fois intellectuelle et physique, le professeur Andrew Curran prend plaisir à énumérer toutes les vaches sacrées qu’a sacrifiées sans pitié celui que ses contemporains appelaient « le » philosophe. À commencer par la plus sacrée, mais aussi la plus dangereuse à affronter : Dieu. Diderot avait pourtant entamé sa carrière comme séminariste et guettait la succession de son oncle au très lucratif poste de chanoine de la cathédrale de Langres. Le sort en décidant autrement, il s’était retrouvé à Paris où le spectacle des jésuites et des jansénistes s’étripant mutuellement avait introduit dans sa foi « une fissure » fatale. Tout en écrivant parfois des sermons alimentaires pour payer sa chambre, il avait entrepris de dénoncer une par une « toutes les incohérences du dogme chrétien – en tête desquelles l’éternelle question du mal », écrit Curran. Cela lui avait valu trois mois au donjon de Vincennes, lesquels ne l’avaient pas empêché de poursuivre implacablement, quoique plus prudemment, sa déconstruction de l’illusion religieuse et l’exposition des méfaits de la religion. Pour « le penseur le plus radical de son époque », écrit Lynn Hunt dans The New York Review of Books, autant les athées peuvent être bons parents, bons amis, bons citoyens, autant la religion peut engendrer de maux. Diderot s’en prend aussi à la monarchie, dont il ne perd pas une occasion de souligner qu’elle procède du peuple et non de Dieu, et que le peuple est toujours en droit de reprendre ce qu’il a donné. D’ailleurs, explique Curran, à ses yeux « les monarchies sont nécessairement inférieures aux autres formes, plus démocratiques, de gouvernement, car elles ne fonctionnent que grâce aux intérêts particuliers, à la corruption politique, aux privilèges, à la vénalité ».

Dans le collimateur de Diderot

Dans le collimateur de Diderot figureront bien d’autres cibles. Les inégalités de revenu. L’inégalité des sex
es. L’inégalité des races et ses corollaires criminels, le colonialisme et, pire encore, l’esclavage. L’inégalité proclamée entre l’homme et le restant de la création, les animaux notamment. Bref, largement de quoi maintenir à son tour Diderot dans le collimateur de toutes les autorités monarchiques, parlementaires, religieuses, artistiques ou philosophiques de l’époque. Et pourtant, quoi de plus fécond que le politiquement incorrect, à en juger par les formidables avancées intellectuelles initiées par Diderot ? En écartant le rideau de la religion, en déchirant celui de la bienpensance, il a pu entrapercevoir des vérités qui ne prendront place dans le corpus des connaissances – et donc du nouveau politiquement correct – qu’un ou deux siècles après lui. Par exemple, la génétique, dont il pressent l’existence bien avant Mendel – et même ses dérives (comme le risque, souligne Andrew Curran, « d’intervenir dans le processus de gestation par la manipulation du matériau génétique hypothétique des embryons »). Ou encore, un siècle avant Darwin, l’évolution des espèces (dans Le Rêve de d’Alembert, il évoque la possibilité que, après «la durée et les vicissitudes de quelques millions de siècles», des «générations manchotes» parviennent à «se digiter à leurs extrémités, et refaire des bras et des mains »). Sans oublier la sexologie, voire la psychanalyse : Cent trente ans avant Freud, il pressent que la quête insistante de cette délicieuse « épilepsie passagère » règne en fait sur toute notre psyché.  

L'Encyclopédie

Le principal boutoir avec lequel Diderot ébranle les idées reçues et en introduit de nouvelles, c’est bien sûr l’Encyclopédie - « l’Internet du XVIIIe siècle », dit l’historien Robert Zaretsky, qui vient de publier un livre sur Diderot et Catherine de Russie. Non seulement les 70 000 articles (dont plus de 7 000 de la main de Diderot) couvrent pratiquement tout le champ des connaissances du moment, mais un système très élaboré de renvois préfigurant les liens hypertextes permet de « surfer » d’une idée à l’autre. Accessoirement, l’habile ordonnancement des articles permet aussi de dérouter la censure en invalidant insidieusement certains thèmes, à coups de juxtapositions insolentes – comme entre « religion » et « superstition ». Andrew Curran souligne une dimension moins connue : la dette de Diderot envers les penseurs anglo-saxons et son implication, en retour, dans la structuration intellectuelle de la jeune république américaine. Si Diderot doit beaucoup financièrement à Catherine de Russie, intellectuellement il est redevable à Francis Bacon, John Locke ou Isaac Newton, « ces hommes qui ont changé le monde en redéfinissant la relation établie depuis toujours entre philosophie, science et religion », explique Curran.  

Morale et religion

Diderot avait également appris en traduisant le déiste Shaftesbury qu’il fallait découpler morale et religion, ce qui l’avait libéré d’un grand poids. Et c’est un ouvrage anglais qu’au départ il devait simplement traduire, la Cyclopaedia d’Ephraim Chambers (1728), qui est à l’origine de l’Encyclopédie grâce à laquelle lui et ses comparses allaient allumer les Lumières. Plus tard, il entretiendra une correspondance avec Benjamin Franklin, traduira certains écrits de Thomas Paine et résumera et analysera la Déclaration d’indépendance américaine. « On peut dire sans exagérer que Diderot a été le principal interprète français de la remarquable expérience politique qui se déroulait de l’autre côté de l’Atlantique », suggère Curran. Dans Histoire des deux Indes (un des quelques ouvrages qu’il n’a pas signés mais phagocytés), Diderot admoneste les « peuples d’Amérique du Nord » et leur enjoint de ne pas « commettre à leur tour les erreurs qui ont accablé l’Europe pendant des siècles » (culte de l’or, inégale répartition des revenus, entraves à la pensée critique), souligne Curran dans un article paru dans The Guardian sous le titre « Lire Diderot à l’ère de Trump ».
LE LIVRE
LE LIVRE

Diderot and the Art of Thinking Freely de Andrew S. Curran, Other Press, 2019

SUR LE MÊME THÈME

Francophilies Les « gilets jaunes » sont-ils « le peuple » ?
Francophilies Napoléon, un homme (presque) ordinaire
Francophilies La Légion d’honneur de Houellebecq

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.