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Donald Trump, les premiers pas d’un apprenti autocrate

Comparé à Vladimir Poutine ou à Viktor Orbán, Donald Trump n’est encore qu’un autocrate en herbe. Mais son action s’inscrit dans un contexte qui le dépasse, celui d’une dégradation progressive de la démocratie américaine. Le processus s’est engagé à la suite des attentats du 11 septembre 2001.


© Susan Walsh / AP / Sipa

À la Maison-Blanche, la loyauté envers le président passe avant des notions aussi désuètes que le sens de l’État. Ici avec le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, en 2019.

Le livre est un média lent. Un auteur ne sait jamais dans quel genre de monde son ouvrage atterrira, comment les choses auront évolué le temps qu’il arrive en librairie. Avec un peu de malchance, un événement soudain peut le rendre caduc ou incompréhensible. Le titre du brûlot de Masha Gessen sur la présidence Trump est « Survivre à l’autocratie ». Ce qui était une métaphore au moment où Gessen l’a écrit est à prendre aujourd’hui au sens propre. La corruption et ­l’incompétence dénoncées dans le livre ont tué, du fait de la pandémie de ­Covid-19, des dizaines de milliers d’Américains, dont beaucoup se croyaient préservés du violent chaos que la politique de Trump a provoqué depuis son élection en 2016.

À 53 ans, Gessen est parfaitement légitime pour parler de l’autocratie. Après avoir grandi en Union soviétique et aux États-Unis, iel (Gessen se définit comme une personne trans non binaire souhaitant être dési­gnée par le pronom « iel » 1) est retournée en Russie en 1991 pour y travailler comme journaliste. En 2012, iel a été licenciée de son poste de rédactrice en chef d’un magazine de vulgarisation scientifique pour avoir refusé d’envoyer un journaliste couvrir l’un des coups de pub les plus grotesques de Vladimir Poutine (un tour dans un ULM branlant pour « diriger » un vol de grues sibériennes dans leur migration vers l’ouest). Étant l’une des rares personnes homosexuelles assumées de la vie publique russe, iel a été en butte aux attaques de politiciens homophobes et a dû quitter la Russie en 2013 après le vote d’une loi contre la « propagande homosexuelle » qui donnait à l’État la possibilité de lui retirer ses enfants.

Beaucoup de ce que l’on trouve dans Surviving Autocracy est déjà connu de quiconque a suivi l’actualité de ces dernières années ; mais voir tout cela mis bout à bout ravive une sensation de dégoût émoussée par trop de sollicitations. Ce livre est un instantané qui montre combien le climat politique s’est ­dégradé, combien le système tant vanté d’équilibre des pouvoirs s’est effrité, combien les conventions du journalisme et du débat politique empêchent d’exercer un contre-pouvoir. Il s’appuie sur un schéma attribué au socio­logue et ex-ministre de l’Éducation hongrois Bálint Magyar, à qui l’on doit le concept d’« État mafieux », que Gessen définit comme « un système bien particulier, de type clanique, dans lequel un seul homme distribue argent et pouvoir à tous les autres membres du système » 2.

Les Trump ont un fonctionnement éminemment clanique. Chacun sait qu’à la Maison-Blanche la loyauté envers le président passe avant des notions ­aussi désuètes que le sens de l’État ou le patriotisme. Sa famille confond inté­rêt personnel et intérêt national et considère visiblement la charge présidentielle comme un actif financier ou, à tout le moins, comme un levier, une façon de faire fructifier son portefeuille. À en ­juger par les chiffres d’un rapport sur les dépenses de sécurité liées aux déplacements des enfants adultes du président, ceux-ci ont l’air très occupés à sillonner la planète au profit de la ­Trump ­Organization avant la fin du temps imparti.

Cette famille, qui s’est vu interdire de gérer sa fondation caritative pour en avoir détourné des fonds, a pourtant pu avec une étonnante faci­lité bousculer les normes sur l’emploi d’une charge ­publique à des fins privées – sans parler de l’utilisation de la Maison-­Blanche comme tremplin de campagne. Il est loin le temps où l’on pensait que les infrac­tions criantes de Trump à la clause de la Constitution américaine dite « des émoluments » [qui interdit au président de rece­voir des subsides de l’étranger] pouvaient permettre de le déclarer inapte à ses fonctions et de le destituer rapidement. Cette clause est visiblement devenue ­caduque – à moins que la Cour ­suprême statue contre le président, accusé d’avoir perçu des fonds d’États étrangers pour son hôtel de Washington.

Le problème n’est pas de surfacturer des voiturettes de golf ou d’utiliser les conférences de presse pour vendre des élixirs miracle. Le brouillage total des frontières entre le rôle public et la vie privée du président, sa détestation des experts, la suppression de mécanismes de contrôle – telle l’obligation de faire approuver par le Sénat les nominations proposées par le président –, tout cela ouvre la voie à ce que Gessen considère comme une évolution profonde de la politique américaine, un changement de public : « Dans une démocratie représentative, le public premier d’un dirigeant politique ce sont ses électeurs. […] Dans une auto­cratie, le public premier c’est l’autocrate lui-même, parce qu’il est celui qui distribue pouvoir et influence. »

Dans un premier temps, Trump a transformé le Parti républicain – organisation dont le chef était (en théorie du moins) le primus inter pares – en une bande de courtisans et de flagorneurs. Masha Gessen évoque l’affligeant spectacle qu’ont donné les élus républicains en décembre 2017 lors de l’adoption de la réforme fiscale de ­Trump, un gigantesque transfert de richesse vers le haut qui était l’un des principaux desi­derata de ses bailleurs de fonds. Les élus se sont succédé à la tribune « pour faire l’éloge de leur chef. […] “Merci de nous avoir permis de vous avoir comme président ”, a déclaré Diane Black, députée du Tennessee. “Votre présidence sera la meilleure que nous ayons vue depuis des générations, et peut-être même de l’histoire”, a prédit Orrin Hatch, qui représente l’Utah au Sénat depuis quarante ans. » Comme l’écrit Gessen, « il aura fallu moins d’un an pour que les témoignages de loyauté et d’adulation à la demande deviennent la norme, du moins chez les Républicains ».

Les élus républicains du Congrès sont tombés en pâmoison ­devant le « cher leader » parce qu’il avait tenu parole sur les baisses d’impôts et la nomination des juges mais aussi parce qu’il avait démontré sa capacité à parler à la « base ». C’est l’autre volet de l’argumentation de Gessen sur le changement de public. Trump préfère communiquer directement avec ses partisans sur ­Twitter ou, plus récemment, par le biais de ses conférences de presse télévisées, plutôt que de passer par la machine du parti. Ses acolytes à l’extérieur du Congrès battent le rappel des troupes à l’occasion d’événements tels que les manifestations anticonfinement orchestrées en avril dernier par des donateurs d’extrême droite qui constituent une force extraparlementaire, un mouvement plutôt qu’un parti, une bande de francs-tireurs qui mettent la pression sur les personnalités du parti et les élus récalcitrants.

Quel incroyable tour de passe-passe ! Le pouvoir pousse ses pions en se travestissant en insurrection. La tactique a fait ses preuves, à commencer par ce qui n’était rien de moins qu’une OPA hostile sur le Parti républicain, dont l’ancienne direction avait soit levé l’étendard de la révolte, soit rejoint le dernier carré des anti-Trump. Ainsi, les barons républicains ne sont plus des fournisseurs d’électeurs mais des clients, dont la survie dépend pour beaucoup de la capacité à flatter le téléspectateur en chef qu’est Trump pour qu’il mobilise la base contre leurs adversaires.

C’est du moins la théorie de Steve Bannon, qui fut le responsable de la stratégie de Trump jusqu’en 2017. Dans la réalité, les choses sont bien sûr moins univoques et plus incertaines. On aurait tort de considérer Trump comme un grand stratège, nous dit Gessen : « Nous nous figurons que les méchants dans l’histoire sont des maîtres de l’horreur […]. Nous voulons que chaque événement historique dévastateur soit le fait d’un responsable monstrueux. » Comparant Trump à Poutine, Gessen observe que tous deux sont des hommes un peu limités : « Pour eux, le pouvoir est l’alpha et l’oméga du gouvernement, de la présidence, de la politique – et la ­gestion du pays n’est que la mise en scène de ce pouvoir. » Gessen nous met également en garde contre le complotisme et nous invite à ne pas croire outre mesure à la thèse selon laquelle l’ingérence de la Russie serait venue corrompre un ­système politique jusque-là irréprochable : « Le complotisme oriente l’atten­tion vers ce qui est caché, implicite, fan­tasmé, et la détourne de la réalité qui est sous nos yeux. »

Bálint Magyar distingue trois étapes dans l’instauration d’une autocratie : la tentative, la percée, la consolidation. Dans ce schéma, Donald Trump n’en est qu’au stade de la tentative. Il existe encore une opposition, et on s’attend à ce qu’il coopère à la passation démocratique des pouvoirs s’il perd les élections en ­novembre. Mais, comme le souligne Masha Gessen, « les trois premières années de la présidence Trump ont montré qu’une tentative d’instauration d’une auto­cratie aux États-Unis avait une vraie chance de réussir. Pis, elles ont montré qu’une telle tentative s’appuyait sur la logique des structures et des normes mêmes du système américain : la concentration du pouvoir entre les mains de l’exécutif et le mariage de l’argent et de la politique. »

La quatrième année de Trump, celle de la pandémie de Covid-19 et de l’élection présidentielle, pourrait bien être celle de la percée autocratique. S’il est possible à un président de voir se produire sous son mandat des dizaines ou des centaines de milliers de décès évitables et s’effondrer toute l’économie tout en continuant d’affirmer, comme il l’a fait en mai dans une interview au New York Post : « La seule chose que la pandémie nous a apprise, c’est que j’avais raison », alors il y a lieu de s’interroger sur sa capacité à s’incliner devant la réalité consensuelle.

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L’un des premiers chapitres de Surviving Autocracy s’intitule « En attendant l’incendie du Reichstag ». « Même l’incendie du Reichstag tel qu’il a eu lieu ne correspond pas à l’idée que nous nous en faisons – celle d’un événement à part qui a changé le cours de l’histoire », fait valoir Masha Gessen. Il n’y a en effet pas eu de rupture, mais une intensification progressive 3. L’histoire fourmille de prétextes inventés pour déclencher des « états d’exception », pour reprendre la terminologie du théoricien nazi Carl Schmitt. L’urgence créée par ces situations autorise à bousculer les normes établies. Et pas seulement dans les ­régimes totalitaires du XXe siècle, mais même, assez souvent, aux États-Unis : Masha Gessen mentionne la suspension de l’habeas corpus par Lincoln pendant la guerre de Sécession, la loi sur la sédition de 1918 et l’internement des Américains d’origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale.

Pour Gessen, l’équivalent de l’incendie du Reichstag pour les états-Unis, ce sont les attentats du 11 septembre 2001 – ils ont marqué le début de la « guerre sans fin », d’un état d’exception en vigueur depuis près de vingt ans. C’est faire preuve d’une nostalgie naïve que de voir en Trump le soudain destructeur de normes démocratiques solidement ­ancrées : « Ces états d’exception par inter­mittence découlent d’un état d’exception structurel et fondamental qui légi­time le pouvoir des hommes blancs sur tous les autres. L’arrivée de Trump n’est pas une exception dans cette histoire mais plutôt sa conséquence ­logique. »

En tant que journaliste, Masha Gessen ne peut que s’inquiéter de la dégra­dation du discours public américain et du fait que les médias exercent de moins en moins leur rôle de contre-pouvoir. Bien sûr, pour obliger le gouvernement à rendre des comptes, il faut aussi un pouvoir législatif et un pouvoir judiciaire qui soient prêts à donner suite aux infor­mations révélées par la presse et aussi en capacité de le faire. Mais il est vrai que les travers actuels des médias – leur tendance à traiter la politique comme une course de chevaux et, par-dessus tout, leur culte de l’objectivité, cette idée que l’actualité doit être traitée de façon parfaitement « neutre » – ont empêché l’opinion de prendre toute la mesure du trumpisme 4. « Neutre » signifie pour Gessen « sans porter de jugement de valeur et sans fournir davan­tage que le contexte immédiat ».

Pour que ces deux conventions de la presse fonctionnent, il faut que toutes les parties prenantes affichent une bonne foi qui n’existe pas actuellement. Dans un environnement de l’information grouillant de personnes mal intentionnées, s’en tenir au « contexte immédiat » revient à devoir faire l’impasse sur la désinformation délibérée. Quant à l’interdiction du « jugement de valeur », elle aboutit par exemple au fait qu’il ait fallu attendre juillet 2019 pour que le réseau de radios publiques NPR qualifie de « raciste » une déclaration de Trump. Et le culte de l’objectivité ne se justifie que si on n’a pas à craindre de voir ses libertés individuelles bafouées par le chef de l’État. Dans le cas contraire, votre point de vue s’incarne nécessairement dans votre corps non blanc.

NPR s’est engagé à éviter le « ton polémique » – expression utilisée par un de ses dirigeants dans une lettre ouverte pour justifier le refus de la ­radio de qualifier de mensonges les nombreux mensonges de Trump. Beaucoup d’autres médias sont sur la même ligne, ce qui dénote l’existence d’un parti pris dans l’absence supposée de parti pris. Une ­entreprise de presse devrait naturellement faire passer son « engagement en faveur d’un comportement respectueux » bien après celui en faveur des libertés individuelles et de la vérité, socle ­moral du journalisme. Si à l’obligation de rendre compte des faits sans fard on substitue une vague exigence de « présentation équilibrée », le risque existe de voir l’engagement en faveur de la noble objectivité mentionnée dans la profession de foi journalistique trans­féré en coulisse dans une sorte d’ailleurs, dominé par une communauté de classe et de culture et qui mérite examen. Un média peut en effet être même doublement sous influence s’il est financé par des politiciens, des actionnaires ou des annonceurs trumpistes.

« Les journalistes doivent se donner pour mission d’incarner et de satisfaire l’attente d’une information qui fait sens », estime Gessen. Et de proposer la stratégie qu’ont adoptée depuis vingt ans les journalistes russes pour faire face à l’avalanche de mensonges et de menaces émanant de l’entourage de ­Vladimir Poutine : « Quand une chose ne peut être décrite, sa réalité ne peut pas être admise de tous. » C’était un problème sous le stalinisme, ça l’est à nouveau sous l’oligarchie. « Les journalistes russes ont opté pour un style strictement descriptif : s’en tenir aux verbes et aux noms et aux seules choses directement observables. Pour regagner la confiance du public, ils se sont mis à employer un vocabulaire extrêmement limité. »

Les commentateurs politiques américains, quant à eux, tentent tant bien que mal de travailler dans un monde de « faits alternatifs », selon l’expression anodine mais sinistre de Kellyanne Conway [qui était la conseillère politique de Trump jusqu’en août]. Le concept un peu flou de « post-vérité » et la moue de mépris qu’il fait prendre à certains éditorialistes devraient être abandonnés au profit de ce que Masha Gessen appelle la « redécouverte d’une parole politique signifiante, un discours visant à trouver un terrain d’entente par-delà les différences et à négocier les règles du vivre ensemble en société. […] Une parole qui décrive la réalité tout en stimulant l’imagination. »

Pour ce faire, les journalistes doivent dire d’où ils parlent. « Pour traiter le système Trump, les journalistes doivent se positionner clairement en dehors de ce système – et porter sur lui un regard critique. » De nombreux commentateurs américains pensent probablement n’avoir jamais failli dans leur engagement en faveur d’une parole ­signifiante, parce qu’ils évoquent les grands idéaux de la république et utilisent le voca­bulaire de la démocratie et de la ­liberté. De l’avis de Masha Gessen, c’est insuffisant si l’on ne reconnaît pas combien ce vocabulaire-là a été vidé de sa substance, surtout dans l’après-11-Septembre.

Là encore, la comparaison avec la Russie s’impose : « Dans la langue russe actuelle, tout le vocabulaire qui a trait aux principes et aux idéaux, après avoir été galvaudé pendant des décennies, est tombé en désuétude. Même dans leurs conversations privées, les Russes s’excusent souvent d’employer des mots ou des concepts qu’ils estiment être empreints de “pathos”, un mot qui en est venu à connoter non pas tant la souffrance que le sérieux et la ­noblesse du propos ; […] Un mot comme “démocratie” ne peut être prononcé qu’avec un sourire en coin. »

Saturée de pathos, la culture politique américaine n’a pas remarqué (ou du moins pas reconnu) à quel point elle a laissé ses propres idéaux se dévaloriser pour laisser le champ libre au cynisme et à l’indifférence.

Le monde idéal des trumpistes est une boîte noire, un monde où le pouvoir n’aurait pas à rendre de comptes et où les oligarques pourraient manigancer dans l’ombre sans s’embêter à consulter ou à représenter un électorat. C’est le monde du deal, et donc la fin de la politique au grand jour 5. Pour les écrivains et tous ceux qui estiment que le discours public doit être porteur de sens, l’emploi abusif que Trump fait des mots relève d’une sorte de guerre épistémologique. Il n’y a pas lieu de rire de ses insanités : il faut y voir une atteinte à notre capacité commune à donner un sens au monde.

Les acolytes de Trump disent qu’il faut le prendre « au sérieux mais pas au pied de la lettre ». Ils voudraient que nous « comprenions ce qu’il veut dire », que nous déduisions le sens du ton qu’il emploie. Mais ces déductions sont forcément hasardeuses, ce qui rend la critique inopérante. Quelle idée de penser que le président est un suprémaciste blanc, un misogyne, un tyran dépourvu de la moindre empathie ! Il a certes employé ces mots, mais pas dans le sens qu’on croit. Cette négation du devoir premier du dirigeant politique en démocratie – être lié par ses propos – place toute la sphère publique sous le signe de l’arbitraire et du caprice. En agressant les mots, Trump agresse les fondements de la société civile.

Peut-être jugez-vous ces propos excessifs. Peut-être vous mettent-ils mal à l’aise ou vous font-ils honte pour leur auteur. Masha Gessen cite un passage d’une lettre ouverte que Václav ­Havel avait adressée au secrétaire général du Parti communiste tchèque en 1975 : « Une fois que le cynisme triomphe […], quiconque tente encore de résister – en refusant, par exemple, d’adopter le principe de dissimulation comme garantie de survie, ou en rejetant l’idée que l’épanouissement personnel s’achète au prix de l’auto-aliénation – paraît excentrique, stupide, donquichottesque aux yeux de ses voisins de plus en plus indifférents et finit inévitablement par inspirer du rejet, comme tous ceux qui se comportent ­autrement que le reste des gens auxquels ils tendent un déplaisant miroir critique. »

Nous avons atteint un dangereux point de rupture. Trump n’est encore qu’un auto­crate en herbe, et le cynisme n’a pas encore totalement triomphé. Mais la pandémie de Covid-19 est un bouleversement d’une ampleur sans précédent, dont les conséquences commencent à peine à se faire sentir. Pour les adeptes du capitalisme de catastrophe, elle est comme une grenade incapacitante lancée dans une salle bondée, l’occasion de rafler le maximum de choses à la faveur du chaos. Pour les patrons qui soutiennent Trump financièrement, c’est l’occasion de démanteler la législation environnementale et le droit du travail et d’obtenir de nouveaux allégements fiscaux, et donc de réduire davantage leur contribution au bon état des infrastructures et à la santé des personnes qui travaillent pour eux. Pour Jared Kushner, le gendre du président, c’est l’occasion de s’immiscer dans le fonctionnement du gouvernement et de proposer à son beau-père une nouvelle forme de clientélisme en redirigeant les fournitures médicales et les ressources des déloyaux vers les loyaux. Et, pour la faction « suprémaciste » de la Maison-Blanche, Stephen Miller en tête, c’est l’occasion de rétrécir encore davantage le cercle de la légiti­mité américaine en confortant les droits des Blancs. On joue sur la peur de la contamination pour attiser la xénophobie. Pour Miller et son cercle, la pandémie, qui touche de façon disproportionnée les non-Blancs et fait des ravages dans les prisons, les centres de rétention et les quartiers pauvres, est une chance. Comme l’écrivait Gessen en avril dans The New Yorker, « le virus a créé toutes les conditions pour que Trump puisse poursuivre sa marche vers l’autocratie. » 

— Hari Kunzru est un écrivain indo-britannique établi à New York. Larmes blanches (JC Lattès, 2018) est son dernier roman traduit en français.

Cet article est paru dans The New York Review of Books le 2 juillet 2020. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1. Afin de ne pas trop compliquer la lecture, nous désignerons Masha Gessen par le pronom sujet « iel » mais accorderons les adjectifs et les verbes au féminin.

2. Bálint Magyar qualifie la Hongrie d’État mafieux dans un livre paru en 2013 et traduit en anglais sous le titre Post-Communist Mafia State: The Case of Hungary (Central European University Press, 2016).

3. L’incendie du Reichstag a eu lieu le 27 février 1933, un mois après qu’Hitler eut été intronisé chancelier à la suite des élections de novembre 1932.

4. « Culte de l’objectivité » : l’expression en anglais est « view from nowhere » (« point de vue de nulle part »), titre d’un livre du philosophe Thomas Nagel (1986).

5. Allusion au livre de Donald Trump The Art of the Deal, traduit en français sous le titre L’Art de la négociation (Archipoche, 2019).

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LE LIVRE
LE LIVRE

Surviving Autocracy (« Survivre à l’autocratie ») de Masha Gessen, Riverhead Books, 2020

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