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Écrire avant de savoir lire

À quel âge commence-t-on à lire des livres ? En gros, vers 6 ans. Et à quel âge commence-t-on à en écrire ? Tom Mc­Carthy prétend avoir écrit sa propre version de Macbeth à 7 ans (1) et Carlos Fuentes, son premier texte à 11 ans (Borges aussi, mais il ne s’agissait que d’une traduction). Rimbaud a réinventé la poésie à 15 ans, et Victor Hugo avait déjà terminé à 16 ans la première version de Bug-Jargal. Avec son triomphe à 18 ans sonnés pour Bonjour tristesse, Françoise Sagan fait presque figure de cacochyme.
Mais ce genre de prouesses, Jules Renard les prend plutôt à la rigolade. Ne dit-il pas d’Alfred Jarry qu’il « aurait écrit Ubu roi à 13 ans, comme tout le monde » (2) ? Certains auteurs qui se vantent de leur précocité semblent en effet sous-­entendre que la littérature est inscrite dans leurs gènes, devant lesquels ils n’ont fait que s’incliner. Au lecteur donc d’en faire de même, car, si la nature ­inflige à quelqu’un ce besoin d’écrire, elle le pourvoit forcément du talent ­allant avec.
Ce qui n’est bien sûr pas toujours le cas. Voyez Minou Drouet, cette poétesse de 9 ans ultracélèbre dans les années 1950, à propos de ­laquelle Jean Cocteau disait : « Tous les enfants de 9 ans ont du génie, sauf ­Minou Drouet. » Après un long détour analytique, Roland Barthes arrive peu ou prou à la même conclusion, s’étonnant qu’on puisse qualifier de poésie « cette préciosité popote » (3). Jules Renard, que cette question de l’âge des débuts littéraires semble tracasser, reconnaît en effet : « On écrit toujours ses livres trop tôt… On n’est rien avant 30 ans, 34 ans, et je m’aperçois qu’il faut toujours reculer la date » (4). ­Dominique Fernandez est exactement sur la même ligne, à quelques années près : « Avant la quarantaine, nul ne peut savoir s’il sera romancier » (5), ainsi qu’Adam Gopnik, qui lui aussi considère qu’on ne peut pas écrire de bons romans avant d’être « à mi-vie ».
Mais toute généralisation est imprudente, surtout en matière littéraire. Beaucoup d’auteurs trouvent leur voie/voix et pondent leur(s) chef(s)-d’œuvre avant 30 ans : Flaubert (Madame Bovary), Thomas Mann (Les Buddenbrook), F. Scott ­Fitzgerald (Gatsby le Magni­fique), Ernest Hemingway (Le soleil se lève ­aussi), Franz Kafka (La Métamorphose), Norman Mailer (Les Nus et les Morts)… Même chose à l’autre bout du spectre. Henry James, Saul Bellow ou Sophocle (qui écrit Œdipe à Colone à 90 ans) attendent un âge très respectable pour chanter au sommet de leur voix. C’est à l’orée de la soixantaine que Daniel Defoe se lance dans la carrière de romancier (mais il avait déjà bien pratiqué la plume avant). Et le romancier américain Herman Wouk publie son dernier texte à 102 ans. La littérature n’est pas chienne : si l’on rate la fenêtre de tir de la prépuberté, on a toute la vie pour se rattraper. Comme le chantait Georges Brassens à propos d’autres aptitudes, « le temps ne fait rien à l’affaire ». .

Notes

1. Interview au Nouvel Observateur, 30 août 2012.

2. Journal, 24 novembre 1896.

3. « La littérature selon Minou Drouet », in Mythologies, 1957.

4. Journal, 24 novembre 1896.

5. L’Art de raconter, 2007.

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