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Einstein, réveille-toi, ils sont devenus fous !

En délicatesse avec notre idéal démocratique, discréditée par l’usage qu’en a fait le nazisme, dévaluée par la foi contemporaine en l’intelligence collective, l’idée de génie n’a plus droit de cité à l’université. Elle a, du coup, commencé une nouvelle vie dans la pop culture. Car le génie est une idée sans laquelle nous ne pouvons pas vivre. En renonçant à reconnaître l’homme d’exception, les intellectuels ne sont parvenus qu’à laisser Serena Williams détrôner Shakespeare.

Lors d’une conférence prononcée à la Bibliothèque nationale en 2003, un an avant sa mort, Jacques Derrida invoqua un « mot intenable, auquel personne aujourd’hui n’oserait encore tenir un instant ». « Ce nom, “génie”, on le sait trop, il gêne », affirme-t-il, avant d’ajouter : « À accorder la moindre légitimité au mot “génie”, on signifierait une démission de tous les savoirs […]. » Vous pouvez voir en Derrida ce que bon vous chante – un charlatan ou un grand philosophe –, mais c’était assurément un analyste perçant du langage d’Homo academicus. Et sur la fortune actuelle du génie dans les milieux universitaires, Derrida visait juste. Il nous gêne. Pour peu que nous nous y intéressions, nous avons tendance à le nier, à le déconstruire, voire à en faire le sous-produit d’une « idéologie du génie ».

Tout se passe comme si les génies du passé avaient été mis sur un piédestal uniquement pour nous permettre de les en faire descendre. Comme l’a fait remarquer Ann Donnelly, une ancienne conservatrice du Shakespeare Birthplace Trust, « les gens adorent inventer des raisons de dire que Shakespeare n’était pas un génie. » Loin de se répandre en louanges sur l’esprit d’exception, les universitaires sont plus enclins à s’en moquer.

Chaque année, l’enceinte des facultés bruit de l’écho de ce dénigrement systématique et de ce malaise quand la fondation MacArthur annonce les noms de ses « génies ». (1) Si l’institution évite d’utiliser le mot, les médias en font leurs choux gras avec des résultats prévisibles : les administrateurs d’universités se gaussent en petit comité de ces « génies » en leur sein, tandis que les maisons d’édition les flattent servilement et que les salaires (ainsi que les ego) enflent. Pendant ce temps, des collègues fous de jalousie évoquent ces nouveaux « génies » en dessinant de leurs index levés des guillemets alarmistes, pour se railler d’un mot qui ne saurait être employé, au mieux, qu’ironiquement.

La démocratisation du phénomène représente une victoire pour l’égalité entre les hommes. Mais, si tout le monde peut être un génie, quel sens donner à ce mot ?
Il n’en a pas toujours été ainsi. De fait, pendant la plus grande partie des xviiie, XIXe et XXe siècles, des universitaires venus de tous les horizons des sciences naturelles et sociales ont consacré leur carrière à l’étude – et à la célébration – du génie. En jetant un œil sur leurs travaux, nous comprenons mieux pourquoi cette recherche a été abandonnée et obtenons quelques lumières sur ce paradoxe de notre âge démocratique : la figure du génie comme exception sidérante est morte, mais ceux auxquels on accorde ce nom se multiplient dans la culture populaire. Et pendant que les entraîneurs de foot, les rock stars et les grands couturiers sont salués comme des génies, les universitaires continuent de se méfier des héros de l’esprit. En viendrons-nous donc à regretter d’avoir éliminé le génie ? Nous lasserons-nous de ce qui semble avoir pris sa place, l’intellectuel célèbre, qui, à l’instar de Derrida, est plus connu pour être connu que pour tout ce qu’il a pu dire ou faire ?

Une civilisation qui se prosterne devant des idoles s’abaisse. Mais les hommes incapables de prendre la mesure d’une vraie stature se diminuent eux-mêmes. À une époque aussi soupçonneuse que la nôtre envers la grandeur, sans doute est-il temps de reconnaître que le culte du génie, malgré toute la perversion qu’il a revêtue par le passé, a bel et bien permis d’entretenir un sentiment d’émerveillement devant les possibilités humaines, un sentiment grisant de respect mêlé d’admiration à l’idée d’être au monde, et de pouvoir le transcender. Notre renoncement à cet émerveillement a un prix.

 

Une « aristocratie naturelle »

On ne parle de génies, au sens moderne du terme, que depuis le siècle des Lumières. Isaac Newton en fut l’un des premiers exemples, avec Benjamin Franklin, Goethe ou Napoléon. C’est également durant cette période que Shakespeare et Homère furent « découverts » et reconnus en tant que génies, célébrés à ce titre et salués comme des parangons de créativité, d’originalité, d’imagination et de brio.

Il est intéressant de se demander pourquoi, au XVIIIe siècle, cette figure émerge comme modèle du plus haut type humain. Les universitaires ont proposé nombre d’explications : l’avènement du capitalisme, de nouvelles conceptions de l’esthétique, des appréhensions inédites de l’auteur ou du moi. À quoi j’ajouterai un profond changement dans l’ordre du religieux – « le retrait de Dieu », pour citer le philosophe Marcel Gauchet – et le déclin de la croyance en des êtres surnaturels comme les anges et les saints, qui avaient longtemps servi de médiateurs entre l’homme et le divin. À ce contexte s’ajoute un autre élément plus surprenant : une foi grandissante en l’égalité, qui conduisit à rejeter les différences prétendument naturelles entre les individus. Dans des sociétés de plus en plus réticentes à voir dans la noblesse et le privilège une base légitime pour fonder les hiérarchies sociales, l’intelligence et la créativité servirent de nouveaux critères de distinction et l’être génial fut présenté comme relevant de ce que des contemporains (dont Thomas Jefferson) qualifièrent d’« aristocratie naturelle ».

Quels sont précisément les traits qui distinguaient ces hommes exceptionnels ? (À l’origine, le génie était traité comme un phénomène exclusivement masculin.) Cette question hantait les investigations initiales sur le sujet, et continua d’animer la recherche au XXe siècle. Les hommes de lettres furent les premiers à s’en saisir. Dès 1711, le critique britannique Joseph Addison se demandait dans les pages du magazine londonien The Spectator : « Qu’est-ce qu’un grand génie à proprement parler ? » Au fil du XVIIIe siècle, des auteurs de l’Europe entière tentèrent de répondre, produisant une imposante littérature où les caractéristiques du génie étaient discutées sous l’angle philosophique ou esthétique. Au début du XIXe siècle, l’essor du romantisme intensifia les conjectures, tout en mettant à nu « le tempérament littéraire des hommes de génie », pour reprendre le titre d’un livre publié en 1828 par Isaac D’Israeli (le père du Premier ministre britannique), qui soulignait les excentricités, les habitudes et les particularités qui séparent du commun des mortels ces êtres d’exception.

sept excentricites de genie

 

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Ce débat littéraire et philosophique sollicita la science. Car, si le génie n’était pas le fruit d’une inspiration divine – qu’elle passât par le souffle d’un ange, d’une muse ou de Dieu –, il devait résider dans le corps ou l’âme. Dépendait-il d’un sang de bonne qualité et d’un climat favorable, comme le croyaient certains ? Ou d’une « certaine conformation de la tête et des viscères », comme le conjecturait Diderot ? De telles hypothèses ont été examinées jusque très avant dans le XXe siècle. Des physiognomonistes ont essayé de déceler le génie dans les traits du visage (2) ; des phrénologues l’ont cherché dans les protubérances de la tête ; des adeptes de la craniométrie ont tenté de le saisir avec leur compas. Et, dans des villes comme Göttingen et Paris, des chercheurs ont amassé d’imposantes collections de cerveaux et de crânes. Ce qui amena un sceptique français à observer que, si la seule taille déterminait l’intelligence, la baleine serait notre maître à tous.

Quand la craniométrie commença à décliner, d’autres disciplines prirent leur essor. Des psychologues et des médecins cherchèrent à expliquer à quoi tenait la relation, souvent réaffirmée, entre génie et folie. Des savants se penchèrent sur les cas d’esprits célèbres dans des « pathographies » fouillées, afin d’étudier les liens entre intelligence exceptionnelle, maladie mentale et crime. Au même moment, des spécialistes du cerveau cherchaient à y localiser les zones du génie. Ils travaillaient retranchés dans des places fortes comme l’Institut Kaiser Wilhelm de recherche sur le cerveau, à Berlin, ou l’Institut de recherche sur le cerveau de Moscou, lequel avait été fondé (peu après la mort de Lénine, en 1924) en partie pour démontrer l’existence de ce qu’un officiel soviétique appela le « substrat matériel » du génie révolutionnaire.

Pendant ce temps, des eugénistes et des psychologues tentèrent de créer les instruments permettant d’identifier le génie chez les différentes races, en s’appuyant sur les fondations jetées par Francis Galton dans sa monumentale étude de 1869, « Le Génie héréditaire ». Ce fut notamment le cas au début du XXe siècle. Dans le sillage de la conception du quotient intellectuel (QI) et de la théorie du psychologue britannique Charles Spearman sur l’existence d’un facteur d’intelligence innée, le « facteur g » (1904), les tenants de l’hérédité rêvèrent alors de faire subir des tests à des populations entières, afin de dépister les génies tout en éliminant les sujets inaptes. Cette question était jugée cruciale pour le bien-être humain. Lewis Terman, un psychologue américain et collègue de Galton, qui contribua à améliorer le test du QI pour permettre son utilisation massive, le soulignait ainsi en 1925 dans l’introduction de ses « Études génétiques du génie » : « Il devrait aller sans dire que les ressources en talent intellectuel d’une nation comptent parmi les plus précieuses qu’elle aura jamais. Les origines du génie, les lois naturelles de son développement, tout comme les influences environnementales qui pourraient l’affecter positivement ou négativement, sont des problèmes scientifiques d’une importance presque sans égale pour le bien-être humain. »

 

La religion du génie

Historiens et sociologues se mobilisèrent aussi. Dans la plupart des cas, leur travail n’était guère plus qu’une célébration du grand homme. Mais quelques penseurs dissidents perçurent un développement inquiétant, que l’historien autrichien Edgar Zilsel appela la « religion du génie » dans un ouvrage fondateur paru sous ce titre en 1918. Zilsel y avançait que le culte du génie avait pris la place de formes plus traditionnelles de dévotion religieuse en attribuant des pouvoirs supérieurs aux élus de la nature et en entretenant une sorte d’« addiction au salut » chez tous ceux qui aspiraient vivement au leadership rédempteur d’hommes extraordinaires. Il émanait de cette foi moderne une menace claire. Dans une analyse prémonitoire publiée à Berlin en 1931, le théoricien du droit Hermann Heller écrivit : « La religion du génie politique est nécessairement une religion de violence. »

Mais, quelles qu’aient été leurs réserves, les critiques tels que Zilsel ou Heller étaient minoritaires. Le pathographe et psychiatre Wilhelm Lange-Eichbaum résuma la situation dans « Le problème du génie », un petit livre également publié en 1931. « Chez les êtres modernes civilisés, écrivait-il, la déférence à l’égard du génie est devenu un substitut à la perte des religions dogmatiques du passé. » Lange-Eichbaum trouvait cette situation troublante, ajoutant que « l’idée […] selon laquelle le génie possède une sainteté particulière est massivement répandue dans le monde moderne. » Bien que les historiens aient eu tendance à négliger le phénomène, cette déférence et cet attribut de sainteté ont sans aucun doute joué un rôle dans l’ascension d’Hitler, qui se présenta lui-même habilement et consciemment comme un génie – thème qui figure très tôt dans la propagande nazie. Joseph Goebbels prétendit avoir su dès sa première rencontre avec lui qu’Hitler était un « génie », un « instrument naturel et créatif du destin divin » qui ferait du Volk (le peuple) germanique un chef-d’œuvre politico-artistique. « Les gens sont pour l’homme d’État ce que la pierre est pour le sculpteur », faisait observer Goebbels dans Michaël, son unique roman, paru en 1929 (3). « Les génies usent du matériau humain. C’est ainsi que se passent les choses. »

Le nazisme et l’eugénisme ont discrédité l’étude académique du sujet, mais d’autres facteurs contribuèrent aussi à lui ôter toute légitimité universitaire. À commencer par la reconnaissance de plus en plus générale des soubassements collectifs de la création, qui vint saper l’idée d’artiste héroïque et solitaire. En se moquant de ce qu’il appelait l’habitude de « se prosterner devant le noble et le sage élu de la nature », Marx fut le premier à proposer cette idée. Elle se propagea plus tard dans les cercles académiques, où les marxistes critiquèrent le culte du génie considéré comme une idéologie bourgeoise.

 

Einstein, le dernier des titans

Ironie de l’Histoire, de nombreux capitalistes en vinrent à une conclusion similaire. Comme l’a expliqué le directeur du cabinet de conseil Arthur D. Little, « la recherche organisée ne dépend pas du génie individuel, c’est une activité de groupe. […] On n’a pas besoin de surhommes. » L’adhésion à cette perspective se généralisa avec l’essor de la recherche et développement dans l’industrie. Des merveilles modernes comme l’« usine à idées » des Laboratoires Bell, qui employait à son apogée près de 1 200 titulaires de doctorats, vinrent corroborer l’argument par une étonnante série d’innovations et de prix Nobel. Cela semblait clair : de nombreuses têtes valaient mieux qu’une.

Les scientifiques prirent acte de cette évolution en dépréciant le mythe du génie individuel. Certains faisaient encore une exception pour Einstein – le génie des génies et probablement le dernier des titans –, mais le mot tomba en disgrâce parmi les savants actifs après la Seconde Guerre mondiale. Son emploi fut dès lors considéré comme un faux pas, et cela aussi bien dans les sciences humaines que les sciences sociales.

Dans les années 1980, des universitaires féministes comme Julia Kristeva attirèrent l’attention sur les préjugés liés au genre qui avaient si longtemps caractérisé l’intérêt pour le génie (masculin) et le culte des grands hommes. Dans la même veine, des historiens des sciences, s’engouffrant dans la brèche ouverte par le livre phare de Stephen Jay Gould, La Mal-mesure de l’homme (1981), montrèrent de quelle manière la recherche sur l’intelligence avait été conditionnée par des hypothèses sur la supériorité intrinsèque des hommes d’origine européenne. À un moment où les hommes blancs morts de tous bords attiraient sur eux le soupçon des milieux académiques, les génies semblaient encore plus morts et plus blancs que les autres. (4) Et, tandis que des psychologues blancs aussi réputés que Dean Keith Simonton continuaient à étudier le « génie » conçu comme tel, les universitaires préféraient généralement concentrer leurs efforts sur la créativité, le talent ou l’intelligence.

 

malmesure de lhomme

 

Ainsi, la situation constatée par Derrida – invoquer le génie, c’est renoncer à toute crédibilité intellectuelle – s’imposa dans le monde universitaire. Le génie perdit son lustre. Mais une curieuse chose se produisit sur le chemin du cimetière. Au moment où les chercheurs administraient les derniers sacrements à un être supérieur qu’ils avaient fait redescendre sur terre, il renaissait dans l’imagination collective comme un homme – ou une femme – du peuple.

Quand et comment cela a eu lieu est une histoire en soi. Les Européens, et plus encore les Américains, envisageaient depuis longtemps le génie non seulement comme une faculté rare, mais aussi comme un talent individuel. Il en ressortait que chacun possédait une aptitude ou un génie particulier, contribuant à le définir. Cette conviction s’accordait mieux avec les idées de démocratie et d’égalité qu’avec la vieille appréhension du génie comme exception de la nature, et elle commença à apparaître au XXe siècle dans des lieux surprenants. Même un insigne partisan de la thèse de l’hérédité comme Charles Spearman observa que « tout homme, toute femme ou tout enfant normal est […] un génie en quelque chose. »

En 1993, on pouvait lire ceci dans un dossier de couverture de Newsweek : « Si l’on en juge par les centaines, voire les milliers de références faites chaque mois à des “génies” dans la presse, nous en sommes envahis. » Nous « vivons à l’âge du génie », affirmait pour sa part Esquire dans un « Special Génie » sorti en 1999 pour fêter la fin du millénaire. Parmi ceux qui jouirent ainsi de leurs quinze minutes de génie (5), on trouvait : le grand couturier Tom Ford, le fondateur d’Amazon Jeff Bezos, la chanteuse de Broadway Audra McDonald, la star du basket Allen Iverson et l’acteur Leonardo DiCaprio.

Plus récemment, le quotidien allemand Die Zeit consacra une édition spéciale aux « génies qui ont changé nos vies », dont il présentait quelques versions aussi modernes que Howard Schultz, le PDG de Starbucks, Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, Miuccia Prada, la styliste italienne, Ingvar Kamprad, le fondateur d’Ikea, et, naturellement, Steve Jobs, massivement salué comme un génie à sa mort en 2011.

Plus près de nous, le mot s’est frayé un chemin jusqu’à la chambre d’enfants avec « Baby Einstein » et « Baby Mozart » [ligne de produits éducatifs multimédia destinés aux tout-petits] et jusqu’à notre table de chevet avec des livres de développement personnel du style « Pensez comme Léonard de Vinci : soyez créatif et imaginatif » ou « Éveillez le génie en vous », qui promettent à tous d’y accéder. Autrefois l’exception, le génie est maintenant la règle.

L’essor et la démocratisation de cette figure – ce que Marjorie Garber, de Harvard, a appelé notre « problème du génie » (6) – traduit en partie la rencontre du génie et de la célébrité (encore une idée du XVIIIe siècle). Mais cela marque aussi une victoire tardive de l’égalité entre les hommes, ce vieux contraire dialectique du génie, qui a fait plus que n’importe quel opuscule universitaire pour lui arracher sa hautaine distinction. Sur la couverture d’un récent ouvrage collectif publié en 2013 par le magazine Time, « Les secrets du génie : découvrez la nature de l’esprit brillant », figurent non seulement Shakespeare et Einstein mais également Serena Williams, la star afro-américaine du tennis. Ce recueil contient des articles sur des jeunes surdoués asiatiques, des généticiennes et autres prodiges qui représentent l’humanité dans toute sa glorieuse diversité. Dans la culture populaire au moins, le génie prend maintenant différentes formes, différentes couleurs et différentes tailles. Les universitaires ont bien, eux aussi, tenté de démocratiser et de diversifier cette catégorie, mais ils n’ont jamais poursuivi cette entreprise, même sincère, avec la passion qu’ils avaient investie dans la déconstruction du génie. Et ces efforts n’ont pas rencontré le même succès.

Bien sûr, ce n’est pas la première fois que le monde académique et le monde tout court passent à côté l’un de l’autre. Et il est bien possible que la popularité du génie, dans une société dominée par les médias et obsédée par la célébrité, nourrisse un peu plus le mépris intellectuel un peu vieux jeu pour une catégorie que son utilisation généralisée et abusive a presque vidée de son sens. Si tout le monde peut être un génie, alors qu’est-ce que ce mot peut encore signifier?

 

Une figure de la pop culture

Le fait que le génie ait dans une large mesure disparu de la recherche au moment où il explosait comme figure de la pop culture est révélateur d’un lien sous-jacent entre ces deux évolutions. Car l’insistance de la recherche sur les bases collectives de la créativité ne suit pas seulement la trajectoire de la démocratisation du génie depuis la Seconde Guerre mondiale ; elle rend aussi, paradoxalement, le mythe du créateur solitaire plus attirant. Dans un monde complexe et interconnecté qui, par sa nature même, tend à contrecarrer l’action de l’individu, l’accent mis sur ses exploits est rassurant, même si c’est aussi un peu bizarre. Et c’est ainsi que les génies prolifèrent dans les médias tandis qu’ils connaissent une mort ignominieuse dans le monde académique. Les amateurs d’histoire souligneront que c’est seulement après la disparition corps et biens d’un sujet qu’il devient intéressant d’y réfléchir. Dans cet ordre d’idées, examinons l’argument développé par le critique littéraire Harold Bloom dans son ouvrage consciemment provocateur « Le génie : une mosaïque de cent esprits créatifs exemplaires » [2003], à savoir que le génie est une idée sans laquelle nous ne pouvons pas vivre. « Nous avons besoin du génie, même si ça rend envieux ou met mal à l’aise nombre d’entre nous, écrit-il. Notre désir de transcendance et d’extraordinaire semble faire partie de notre héritage commun ; il ne nous abandonne que lentement et jamais complètement. » L’emploi de la première personne du pluriel renvoie ici à Bloom et au « public » – et non pas d’abord aux universitaires qui, note-t-il, sont devenus des « niveleurs culturels », immunisés contre toute forme d’admiration respectueuse. Même ainsi, la remarque de Bloom est intrigante, notamment parce que Derrida, dans son intervention à la Bibliothèque nationale de France en 2003, semble d’accord, allant jusqu’à appliquer ce mot interdit de « génie » à Hélène Cixous, dont son discours saluait l’œuvre à l’occasion du don que l’écrivaine faisait de ses archives. (7) Le génie lui-même est un don, remarquait Derrida, un don susceptible de revivre pour re-donner, mais il lui faudrait d’abord pour cela se dégager de son passé (notamment de ses fortes connotations sexistes). En demandant : « Que va-t-il se passer avec le génie ? », Derrida envisageait la possibilité que celui-ci puisse encore revendiquer un espace pour « bouleverser l’ordre des choses», « pour inspirer crainte et respect ».

Quand des intellectuels par ailleurs aussi opposés que Bloom et Derrida se rejoignent sur un point, cela vaut la peine d’écouter. Avons-nous en réalité besoin d’une forme de génie ? Julia Kristeva a décrit le phénomène comme une « invention thérapeutique qui nous empêche de mourir d’égalité dans un monde sans au-delà ». Tous les universitaires n’ont pas renoncé à une vie après la mort, et ils sont encore moins nombreux à redouter les conséquences fatales de l’excès d’égalité. Malgré cela, la plupart d’entre eux refusent de croire qu’il y ait du génie en chacun. Cela peut-il inciter à se demander si la méfiance, longtemps obligatoire, des « élites » intellectuelles envers la « grandeur » – en un mot le « génie » – a fait son œuvre et son temps ? Car cette suspicion n’est-elle pas, en fin de compte, en contradiction avec ce que nous sommes et ce que nous faisons dans cette institution des plus élitistes qu’est l’université américaine contemporaine ? Ne devrions-nous pas vouloir nous incliner de temps à autre devant les merveilleux dons du génie ? Au lieu de quoi nous en sommes réduits à ce monde où règne l’éloge bien-pensant de l’« excellence » (que ce mot a été galvaudé !) et une forme de célébrité intellectuelle qui, en réalité, n’est pas si éloignée du génie de la pop culture. Une constellation de stars, un monde de modes, des fluctuations de tendances, un nouveau groupe de lauréats de la fondation MacArthur. Personne ne met en doute leurs mérites, mais on ne crée certainement pas autant de génies en un an, et encore moins aux États-Unis. Dans une société qui ne reconnaît plus véritablement le génie, voilà ce que nous récoltons : l’excellence évaluée à l’aveugle par des comités et des collègues. Et avec ça, la nostalgie tenace d’un monde qui savait prendre le risque de s’émerveiller un peu plus.

 

Cet article est paru dans The Chronicle of Higher Education le 21 octobre 2013. Il a été traduit par Bernard Loupias.

Notes

1| Chaque année, la fondation MacArthur décerne son prix à des personnalités (vingt à quarante Américains ou résidents des États-Unis) qui se distinguent par une « créativité particulière ». Cette bourse sur cinq ans, qui permet aux lauréats de développer leur activité, est surnommée le « prix des génies ».

2| Darwin a failli ne pas pouvoir embarquer sur le Beagle parce que le capitaine, Robert FitzRoy, disciple des théories physiognomonistes de Johann Kaspar Lavater, estimait que le nez du jeune naturaliste indiquait un manque d’énergie et de détermination.

3| Déterna, 2008.

4| L’expression « hommes blancs morts » est utilisée de manière péjorative sur certains campus américains pour désigner les grandes références de la pensée occidentale. Elle veut stigmatiser l’importance disproportionnée qui leur est accordée dans le cursus universitaire classique, au détriment des femmes, des minorités ethniques ou des peuples non occidentaux. Elle suscite un débat intense, beaucoup y voyant une dérive extrémiste et absurde du « politiquement correct ».

5| Référence au « quart d’heure de gloire », expression forgée par Andy Warhol pour désigner la célébrité fugace de ceux qui attirent l’attention des mass-media.

6| The Atlantic, décembre 2002.

7| « Que va-t-il se passer avec le génie même de ce mot ? En choisissant de l’inscrire dans mon titre, je joue, vous dites-vous peut-être, à laisser deviner que, sans doute, sous le nom commun, j’entends d’avance un nom propre : le prénom et le patronyme féminin, Hélène Cixous, vers laquelle nous sommes aujourd’hui, ici maintenant, tournés. Plus d’une génie en une. »

LE LIVRE
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Genèses, généalogies, genres et le génie de Jacques Derrida, Dalilée, 2003

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