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Éloge de l’autodidacte

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Comment une gamine élevée dans une famille mormone fondamentaliste de l’Idaho et n’ayant pas été scolarisée est parvenue à intégrer les meilleures universités. Édifiant.


© Paul Stuart

Benjamine d’une fratrie de sept, Tara Westover a grandi à la ferme, dans l’ombre d’un père violent qui croyait à l’imminence de la fin du monde.

«La fracture entre les villes et les campagnes existe aux États-Unis depuis des siècles », note The New York Times à propos d’Educated, récit autobiographique qui figure en tête des ventes depuis sa parution en février dernier. Titulaire d’un doctorat de Cambridge puis bénéficiaire d’une bourse de recherche à Harvard, Tara Westover, la trentaine, y raconte son enfance et son adolescence au sein d’une famille mormone survivaliste de l’Idaho. D’une pierre deux coups : les lecteurs urbains découvrent une Amé­rique rurale, reculée, bigote et archaïque, tout en admirant la trajectoire exceptionnelle de l’auteure, une parfaite success story comme on les aime outre-Atlantique. Le livre tombe à pic, car cette fracture entre centres urbains et zones rurales « n’a jamais été aussi patente qu’aujourd’hui », estime le critique du New York Times : « Le vote est de plus en plus clivé : entre les grandes métro­poles démocrates, des espaces acquis aux républicains. Et « la croissance économique est à ce point concentrée dans certaines zones urbaines que cela relance pour les jeunes des petites villes le vieux débat : rester ou partir ? » Ce clivage expliquait déjà le succès durable de Hillbilly Élégie, de J. D. Vance, paru en 2016 et traduit aux éditions Globe. Devenu capital-risqueur dans la Silicon Valley, l’auteur y racontait son enfance dans une famille ouvrièr
e dans la Rust Belt désindustrialisée. Mais, comme le fait remarquer le quotidien new-yorkais, le vécu de Vance paraît bien insipide par rapport à celui de Tara Westover. À savoir « une famille frappée de fanatisme idéologique et victime d’une étrange série de traumatismes physiques ». Benjamine d’une fratrie de sept, elle grandit à la ferme, dans l’ombre d’un père paranoïaque et violent qui se méfie de toute institution publique et croit dur comme fer à l’imminence de la fin du monde. Pas d’école : l’instruction dispensée par les parents est réduite au strict mini­mum, voire inexistante ; les enfants ­apprennent à lire dans un ­ouvrage sur les prophètes mormons. Aux côtés du père, ferrailleur de son état, les accidents sont ­légion, mais on évite médecins et hôpitaux : la mère confectionne des tisanes et s’en remet à Dieu. En dépit de tout, Tara apprend par elle-même suffisamment de grammaire et d’algèbre pour entrer à l’université mormone du cru. Elle qui n’a jamais entendu parler de la Shoah, de Napoléon ou de ­Martin Luther King ­apprend avec voracité et obtient une bourse pour Cambridge. Un parcours passionnant mais douloureux, car il amène la jeune femme à s’éloigner de sa famille. « Transformation » ou « trahison » ? Ni l’un ni l’autre, conclut l’auteure, qui voit là plutôt le fruit d’une véritable « éducation ». Il n’est pas surprenant qu’une telle histoire fascine les Américains – ou plus exactement, parmi eux, les citadins cultivés qui mesurent avec un délicieux frisson d’horreur les profondeurs gran­dissantes de leur hinterland. « L’histoire de Westover nous enseigne que, même dans le pays de tous les possibles, certains grandissent totalement à l’écart d’un centre dynamique et blanc », note ainsi The Guardian, qui inscrit Educated dans la tradition de la « littérature de la misère », un genre déjà riche en best-sellers. Le quotidien britannique cite notamment Bande de menteurs, de Mary Karr (JC Lattès, 1998), récit d’une enfance au Texas, et les Français penseront au roman d’Édouard Louis En f­inir avec Eddy Bellegueule (Seuil, 2014). Mais, dans un entretien accordé au magazine Vanity Fair, Tara Westover donne sans le vouloir une autre clé pour ­comprendre le succès de son livre : « Je suis convaincue que l’on peut ­apprendre par soi-même. C’est quelque chose que je tiens de la façon dont mes parents m’ont élevée. Ils me répétaient qu’on n’apprend jamais mieux que par soi-même, et c’est vrai. » Dont acte. Quel meilleur hommage aux valeurs d’invention de soi et de réussite individuelle, cruciales aux États-Unis depuis les Pères fondateurs ? Au fond, ­Educated est un livre ambigu, à double détente. Car, tout en ­faisant apparaître crûment l’ar­rié­ration d’une certaine Amérique traditionnelle, ce récit offre du même coup aux American values une défense et illustration ­exemplaire.
LE LIVRE
LE LIVRE

Educated. A Memoir de Tara Westover, Random House, 2018

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