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Éloge du plombier polonais

L’opinion publique a parfois raison contre les économistes. La leçon d’humilité de deux des lauréats du prix Nobel d’économie 2019.

Ce livre est paru alors que leurs auteurs venaient de se voir décerner le prix Nobel d’économie. De quoi leur amener des lecteurs supplémentaires, espère Anup Sinha dans le quotidien indien The Telegraph. Abhijit V. Banerjee est d’origine indienne, ce qui lui a valu d’être autant fêté dans son pays que son épouse Esther Duflo en France. Leur colauréat, Michael Kremer, qui n’est qu’américain, a été relégué au second plan, tant les prix Nobel d’économie sont classiquement décernés à de « vieux mâles blancs », ironise Yánis Varoufákis dans The Guardian.

 

Tous trois ont été récom­pensés pour leurs travaux de terrain et, en particulier, l’application en économie des méthodes d’essais randomisés qui ont fait leurs preuves en médecine. Ils ont par exemple convaincu un praticien du microcrédit à Hyderabad de proposer ses services dans certains districts et pas dans d’autres, sélectionnés au hasard. La comparaison a permis de montrer l’intérêt mais aussi les limites du microcrédit. Banerjee et Duflo ont publié un livre pour exposer les résultats de leurs expériences 1.

 

Mais le propos ici est très différent. Les auteurs mettent à l’épreuve du réel plusieurs grandes questions économiques traitées dans les manuels. Sur le site d’information du Massachusetts Institute of Technology (MIT), où ils travaillent, ils posent ainsi la question suivante. La plupart des économistes sont favorables à l’immigration et à la libéralisation des échanges, qui favorisent la croissance. Telle est la doxa. Mais, tant en Europe qu’aux États-Unis, une bonne partie de l’opinion publique n’est pas de cet avis. Beaucoup pensent que l’immigration fait perdre des emplois et du pouvoir d’achat, et que le libre-échange tend à délocaliser l’industrie. Qui a raison ?

 

Sur le premier point, les économistes, sans nul doute. Les unes après les autres, les études montrent que l’immigration ne fait pas baisser les salaires et qu’elle favorise l’emploi féminin. Plusieurs « expériences naturelles » illustrent aussi le fait que les immigrés ne prennent pas les emplois des autochtones, reconnaît Varoufakis.

 

Mais concernant les échanges, la réalité donne souvent raison à l’opinion publique : « Les faits le montrent : les gens pensent intui­tivement que le libre-échange leur fait du tort, ce qui est vrai, tandis que les économistes pensent intui­tivement que tout le monde en bénéficie, ce qui est faux », résume Esther Duflo. Car, si le libre-échange stimule la croissance, il se traduit aussi par des disparitions d’emplois localisées. Et, contrairement à un autre pont aux ânes de la théorie, les ­travailleurs qui perdent leur emploi ne se déplacent pas naturellement là où ils pourraient en trouver un autre.

 

Les économistes ont tendance à sous-estimer la « viscosité » des comportements humains, relève Abhijit V. Barnejee. « La plupart des gens n’ont pas envie de se ­déraciner » et de changer de secteur, de lieu, de vie. Cela se traduit par un taux de migra­tion beaucoup plus faible qu’on ne l’imagine souvent, observe ­Esther Duflo. À peine 3 % des Grecs ont quitté leur pays au cours de la dernière décennie, pourtant ­cala­miteuse. « En France, le plombier polonais est dans toutes les têtes. Mais il vit principalement en ­Pologne ».

 

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Autre préjugé courant chez les économistes : le commerce inter­national jouerait un rôle moteur dans la croissance. Mais, aux États-Unis, il ne représente guère que 2,5 % du PIB, pas plus qu’une bonne année de croissance. Cela rejoint l’un des points que les ­auteurs soulignent le plus : les économistes ne sont en réalité pas en mesure de déterminer ce qui fait qu’un pays va connaître ou non un fort taux de croissance. Ni même de l’expliquer après coup. Trop de facteurs entrent en ligne de compte. Conclusion ? « Ce que les économistes ont de plus utile à apporter, ce n’est pas tant leurs conclusions que le chemin qu’ils ont emprunté pour y parvenir. »

Notes

1. Repenser la pauvreté (Points, « Points essais », 2014)

LE LIVRE
LE LIVRE

Économie utile pour des temps difficiles de Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo, traduit de l’anglais par Christophe Jacquet, Seuil, 2020

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