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En transit

ll allume une cigarette en pensant à Madrid et aux moments qu’il y a passés, puis il pense à elle, elle qui avait les yeux marron, les cheveux noirs et des lèvres minces comme deux traits qui s’étiraient en grimace lorsqu’elle mangeait une pomme ou souriait.

Parfois il pense que tous les bons aéroports se ressemblent, alors que les mauvais le sont chacun à leur façon. Un soir quelconque sous la pluie, cependant, l’aéroport de Madrid lui paraît faire partie des mauvais aéroports sans être différent des autres, sinon, peut-être, de lui-même en d’autres occasions. Il allume une cigarette en pensant à Madrid et aux moments qu’il y a passés, puis il pense à elle. Il consulte sa montre et se dit qu’il a encore le temps avant le second vol, songe un moment que cette situation de transit est comme une version miniaturisée de la vie, pense de nouveau à elle et se rend compte qu’il ne va plus pouvoir penser à autre chose. Alors il commence à se rappeler les circonstances de leur rencontre, ce qu’ils faisaient quand il s’envolait périodiquement d’Amsterdam pour la rejoindre et qu’elle l’emmenait voir la ville, qui était toujours la même et pourtant différente, tout comme leurs rencontres étaient différentes et cependant pareilles, comme si les variations infimes qui se produisaient à chaque visite étaient nécessaires pour les convaincre qu’ils ne s’enlisaient pas dans la routine, mais insuffisantes pour leur donner l’impression que leur relation s’ouvrait à la variation et à l’inattendu ; autrement dit, comme si les choses pouvaient être telles qu’ils les imaginaient lorsqu’ils étaient séparés et qu’ils se parlaient au téléphone, longuement, entre Amsterdam et Madrid, au moment où tous deux étaient déjà au lit, dans le manque l’un de l’autre, et que chacun ne servait qu’à écouter la voix de l’autre, qui venait de l’autre bout de la ligne avec clarté ou à travers l’électricité statique, mais toujours de sorte que ce que disait cette voix au sujet du travail, d’un nouveau restaurant ou de n’importe quoi d’autre, fût moins important que son propre son, une simple volute de fumée s’élevant dans un ciel couvert et traversant les orages européens pour qu’elle puisse se souvenir de lui et lui penser à elle, elle qui avait les yeux marron, les cheveux noirs et des lèvres minces comme deux traits qui s’étiraient en grimace lorsqu’elle mangeait une pomme ou souriait.   B Elle et lui avaient des listes pour tout : les meilleures chansons qu’ils avaient écoutées, les pires, les livres les plus chiants qu’ils avaient lus, les noms les plus ridicules pour un chien, les meilleurs endroits pour manger des sushis à Madrid. Parfois, elle l’appelait chez lui à des heures où elle savait qu’il n’y serait pas et lui racontait ses rêves de la nuit et ceux dans lesquels surgissaient des images de son enfance et parfois aussi des vagues énormes qui emportaient tout sur leur passage. Lui aussi faisait des rêves, mais dans les siens apparaissaient des routes, des femmes inconnues et des hommes connus qui le défiaient dans des compétitions absurdes auxquelles il participait mais dont il ne connaissait jamais l’issue, car il finissait toujours par se réveiller avant la fin de l’épreuve.   C Un soir, elle prenait un verre avec des amies lorsqu’un homme s’est approché et lui a dit : Toi, tu as quelque chose. Elle a souri et lui a demandé ce qu’était ce quelque chose, et le type a répondu que c’était ce qu’avaient les grands mannequins à leurs débuts, une chose qu’on ne pouvait expliquer mais c’était plus ou moins comme si elles étaient à ce moment-là une ébauche de quelque chose qui restera dans le temps, et qu’on pourra mettre à côté des œuvres de Michel-Ange ou de Rembrandt et qui ébranlera la conscience des hommes et les convaincra qu’il y a dans le monde de la douleur mais aussi de la beauté. Tu es l’œuvre à l’état d’esquisse, tracée à la hâte, mais je peux la parfaire, lui ajouter des couleurs et la transformer en autre chose. Veux-tu être l’esquisse ou l’œuvre achevée ?, lui a demandé l’homme. Ce soir-là, elle lui a tout raconté, d’une voix oppressée qui se distordait entre Madrid et Amsterdam, et en elle grondait le tonnerre et les éclairs, si tant est que les éclairs grondent.   D Parfois elle lui envoyait par courrier électronique des photographies qu’on avait prises d’elle et il lui répondait tout de suite pour lui donner son opinion ou attendait le soir pour l’appeler et commenter avec elle ses poses, le maquillage, l’éclairage, ce qui ne le concernait pas directement mais l’inquiétait, elle, beaucoup, avec la même obsession impatiente qui lui faisait tout organiser quand il venait la voir et qu’ils faisaient en sorte que sa visite fût sensiblement dif
férente de la précédente mais semblable à toutes les autres : parfois elle venait le chercher à l’aéroport, parfois non, certaines fois ils traversaient la ville pour faire l’amour chez elle, d’autres fois ils décidaient de ne pas attendre et prenaient une chambre dans un hôtel de l’aéroport, après quoi ils allaient chez elle ; ils allaient toujours voir une nouvelle exposition d’art contemporain, changeaient de restaurant pour dîner et elle variait ses vêtements, mais tout le reste demeurait identique parce que c’était la garantie que les choses continueraient inchangées et qu’il n’y aurait pas de surprises pendant les deux ou trois semaines suivantes où ils seraient séparés, lui dans l’attente que son entreprise l’envoie de nouveau à Madrid pour quelques jours et elle participant à des défilés et des séances de pose pendant lesquelles elle fixait son regard non pas sur les photographes mais sur quelque chose qui semblait au-delà, un pays plus triste que le Soudan ou l’Éthiopie, pour lequel il n’avait pas de visa ni ne voulait en avoir et où, en réalité, il valait mieux qu’elle n’aille jamais.   E À leur rencontre suivante, au moment où il franchissait les portes vitrées qui le séparaient de la foule attendant les autres passagers du vol KLM, il eut du mal à la reconnaître : elle avait les cheveux blonds et les yeux bleus, et des lèvres charnues qui semblaient déborder de son visage, elle l’observait tendue, dans l’attente d’une approbation qu’il ne put lui donner. Ce jour-là, ils discutèrent, firent l’amour, allèrent au restaurant, s’amusèrent à faire des statistiques sur ce que faisaient les clients des tables voisines, se desserrer le pantalon après manger – un sur six –, se curer les dents – un sur trois – et se passer la nourriture mâchée à travers un baiser, très probablement pour que l’autre la goûte dispensé de devoir la malaxer et l’imprégner de salive. Ils quittèrent le restaurant avec l’estomac barbouillé et, cette nuit-là, ils firent des cauchemars.   F Dans les fêtes, c’était d’abord elle qu’on regardait, lui ensuite, puis les yeux revenaient sur elle, puis sur lui, avec une expression d’incrédulité anxieuse. Une fois, il l’accompagna à une séance de photos avec des animaux, un chien le mordit, un autre lui chia sur les chaussures.   G Elle commença à perdre du poids. Sans raison apparente, elle n’avait plus faim, ou elle était trop occupée pour manger, ou cela l’empêchait de dormir. Elle commença à pleurer pour un rien : un jour pendant les fêtes de la San Fermín, elle vit comment on tuait un taureau et elle pleura toute la soirée. Quand il l’appela, elle lui dit pour s’expliquer : ce n’est pas parce qu’on l’a tué, mais parce qu’il n’y avait aucune nécessité de le tuer. Un jour elle lui avoua qu’elle prenait des comprimés pour dormir, et à leur rencontre suivante il constata qu’elle sombrait alors dans un état où elle semblait morte. Lors de ce séjour, il passa les nuits allongé près d’elle sans pouvoir dormir, l’observant et se demandant où elle était en réalité, et se disant que le découvrir était aussi difficile que de trouver Charlie, un type avec des lunettes et des pulls rayés qui a une prédilection pour les foules (1).   H Il l’étreignait la nuit, quand il était à Madrid, et pensait qu’il voulait faire quelque chose pour elle mais ne savait pas quoi : il voulait l’emmener à la campagne, l’emmener vivre parmi les porcs qui feraient « grouic », se transformeraient en chorizo et auraient des porcelets que personne ne tuerait jamais. Il voulait qu’ils sèment et récoltent ensemble et qu’elle redevienne brune, avec des yeux marron et des lèvres minces, et qu’elle reprenne ses études de philologie anglaise comme lorsqu’il avait fait sa connaissance. Parfois il pensait qu’elle avait encore de l’espoir, mais aussi que, très probablement, cet espoir, il fallait se le représenter les mains vides.   I Un jour, elle acheta un sac de vingt kilos de purée de pommes de terre déshydratée ; ce soir-là, elle lui dit que c’était plus facile à cuisiner et qu’ainsi elle gagnait du temps. Elle mangeait de la purée de patates et il pensait qu’il était le coyote, elle le Bip-Bip, et qu’elle s’éloignait à l’horizon en lui faisant un pied de nez et en laissant derrière elle un nuage de poussière. Ils n’allaient plus au restaurant, parce qu’elle était dégoûtée de voir manger les autres et que dans les restaurants on ne servait pas de purée déshydratée, ils n’allaient pas non plus aux fêtes et ne faisaient presque plus l’amour. Parfois elle l’appelait la nuit et ne disait pas un mot, elle pleurait, il pleurait avec elle et changeait fébrilement de chaîne de télévision sans parvenir à suivre un programme.   J Un jour, il appela de l’entreprise où il travaillait, annonça qu’il partait et prit un avion pour Madrid. Le vol fut semblable à tous les autres vols entre Amsterdam et Madrid qu’il avait effectués ces derniers mois, mais il se dit que c’était le dernier, ce qui le fit se sentir bien et penser que ce vol était malgré tout différent des précédents bien que semblable à tous les autres. Les rues de Madrid aussi lui parurent différentes et la conversation du chauffeur de taxi qui le conduisait le long d’avenues droites et larges portant des noms de rois et de militaires qu’il ne connaissait pas mais se promettait de connaître un jour, quand il vivrait ici et qu’elle vivrait avec lui et que cette ville serait la sienne et qu’il ne serait plus nécessaire alors qu’elle la lui montre comme s’il était un touriste sénile à la mémoire défaillante ou que la ville avait complètement changé depuis sa dernière visite. En levant les yeux à un feu rouge, il la vit en sous-vêtements au milieu d’une immense toile tendue sur la façade d’un immeuble, puis à deux reprises en train de prendre un téléphone mobile en portant en enfant qui ne lui ressemblait pas.   K Il lui dit : Je veux quitter Amsterdam et venir vivre avec toi. Elle le regarda comme si elle ne comprenait pas. Je veux vivre ici et avoir un chat appelé Mao Tsé-toung, je veux avoir l’idée que nous pourrions avoir un enfant, puis peut-être l’écarter, ou simplement avoir l’enfant, je veux parler des prix avec les voisines et imiter la tête des turbots dans les poissonneries. Elle s’essuya les lèvres avec la serviette, y laissant une trace rouge que personne n’allait pouvoir nettoyer. Je veux me marier avec toi pour que le jour où je rencontrerai la femme de ma vie, je puisse lui dire : je regrette, je suis marié. Peu importe s’il n’y a pas de travail pour moi. S’il le faut, je balaierai toutes les rues de cette ville pour être avec toi. Elle posa la serviette sur la table et enfouit son visage dans ses mains, en silence, alors il se leva de table.   L Il repartit à Amsterdam le soir même et tout fut fini. En consultant sa montre, il voit qu’il est déjà l’heure de monter dans l’avion suivant. À ce moment, il se rappelle une photo qu’il a prise : c’est la seule sur laquelle ils sont ensemble, et cela involontairement. On était en train de la coiffer avant un défilé et elle le regarda parmi toutes les personnes qui s’affairaient autour d’elle, il prit la photo et ce n’est qu’après, au développement, qu’il découvrit qu’il figurait lui aussi sur le cliché, reflété dans le miroir, son visage masqué par l’appareil. Il lui arrive de regarder encore cette photo, et de penser que c’est comme un polaroïd qui s’est estompé avec le temps, a pâli et fini par perdre sa netteté, et que ce cliché est à l’image de leur relation. À ses pieds il y a un tas de mégots éteints, les siens et ceux de tous les passagers qui ont fumé ici avant, aux portes de l’aéroport, en transit de nulle part à nulle part, ce qui est pareil mais différent. Parfois il rêve encore d’elle : elle ne prend plus de comprimés, elle est redevenue brune et personne ne lui dit qu’elle a quelque chose, ni que ce quelque chose est l’ébauche d’un chef-d’œuvre. Il pense à ces rêves, qu’il note dans un carnet, et ils restent là, comme les photographies de l’anniversaire de nos sept ans, sur lesquelles deux ou trois dents font défaut à notre rire, et cette absence est la constatation d’un manque mais aussi la promesse d’un avenir meilleur pour tous.   M Parfois il pense encore à elle et se dit qu’il aimerait savoir comment elle va, mais qu’il ne l’appellera pas ; il aimerait aussi que tous ces mégots froids et sales par terre s’allument tous subitement comme les lumières latérales d’une piste d’atterrissage désaxée, au départ d’un vol nocturne, et qu’ainsi il retrouve son chemin vers elle et elle son chemin de retour dans le monde, et que tous deux soient éclairés par les banales petites torches de toutes ces cigarettes.   Cette nouvelle est parue dans The Barcelona Review en 2011. Elle a été traduite par François Gaudry.
LE LIVRE
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Le monde sans les personnes qui l’enlaidissent de Le nombril, porte de l’âme, Mondadori

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