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Encore une bouchée, monsieur le bourreau !

Toutes les civilisations ou presque offrent au condamné à mort un dernier repas, qu’il prend seul ou accompagné de sa famille, de ses amis, voire de ses bourreaux. La tradition s’est perpétuée aux États-Unis, où le menu commandé par la victime fait l’objet d’une publicité considérable, alors que l’exécution elle-même a lieu depuis longtemps à l’abri des regards. Le sens de ce rite nous éclaire sur le pacte qui unit sous tous les cieux les vivants et les morts.

En janvier 1985, Pizza Hut a fait diffuser sur les écrans de Caroline du Sud un spot publicitaire dans lequel un condamné à mort passe commande de son dernier repas. Deux semaines plus tôt, l’État avait électrocuté un certain Joseph Carl Shaw, procédant ainsi à sa première exécution en vingt-deux ans. Il se trouve que Shaw avait réclamé une pizza pour ultime dîner. Les protestations n’ont pas tardé. La campagne a été retirée, et un représentant de l’entreprise a prétendu qu’il n’avait jamais été question de la diffuser en Caroline du Sud. On comprend sans peine pourquoi les créatifs de Pizza Hut ont jugé opportune l’idée de ce spot. Le dernier repas offre ce mélange irrésistible de nourriture, de mort et de crime qui régente une petite industrie voyeuriste et commerciale. Studiofeast, un club gastronomique de New York où l’on dîne sur invitation, organise une soirée annuelle fondée sur les meilleures réponses à cette question : « Vous êtes sur le point de mourir, quel est votre dernier repas ? » Une multitude de livres, d’articles de presse et de projets artistiques traitent des souhaits putatifs, pour leurs ultimes agapes, de chefs starisés comme Mario Batali et Marcus Samuelsson ; ou racontent ce que les hommes célèbres – ou tristement célèbres – ont mangé avant de trépasser. Les journaux se sont fait l’écho du poulet proposé à Saddam Hussein en la circonstance, lequel a décliné l’offre. Et le magazine Esquire a publié un article sur François Mitterrand en phase terminale, qui dégusta des huîtres de Marennes-Oléron, du foie gras, et, en plat de résistance, deux ortolans (1). Même si le nombre annuel des exécutions a diminué aux États-Unis après avoir atteint un pic en 1999, avec 98 cas, le site Dead Man Eating a traqué et commenté, tout au long de la décennie 2000, les requêtes formulées par les occupants des couloirs de la mort pour leur souper final. Dans l’un de ses derniers posts, en janvier 2010, le site a rendu publics les vœux de Bobby Wayne Woods, exécuté au Texas pour le meurtre et le viol d’une petite fille de 11 ans : « Deux steaks panés, deux escalopes de poulet poêlées, trois côtelettes de porc grillées, deux hamburgers accompagnés de salade, de tomates et d’oignons en vinaigrette, quatre tranches de pain, 250 g de pommes de terre rissolées aux oignons, 250 g de beignets d’oignons en rondelles avec du ketchup, la moitié d’un gâteau au cho­colat pour six avec glaçage, et deux pichets de lait. » La tentation existe aussi d’exploiter ce show populaire du dernier repas pour protester contre la peine de mort. Un peintre de l’Oregon a juré de représenter chaque année sur des assiettes en céramique cinquante requêtes de détenus américains, jusqu’à l’abolition du châtiment. Et, en février 2013, Amnesty International a lancé une campagne qui affichait les derniers repas de prisonniers par la suite exonérés de leur crime. Mais, indépendamment de l’appréhension que l’on a de la peine capitale, manger et mourir sont à l’évidence des processus humains universels et éminemment symboliques. La mort échappe aux vivants, et chacun de nous est attiré par tout ce qui permet ne serait-ce que d’entrevoir ce continent inconnu. Si nous sommes ce que nous mangeons, comme l’a suggéré l’Épicure français Anthelme Brillat-Savarin, alors le dernier repas a tout de l’expression ultime de soi. Et c’est encore plus excitant quand cette expression émane des Timothy McVeigh (1 litre de glace à la menthe avec pépites de chocolat) et autres Ted Bundy (qui a refusé un repas spécial et à qui l’on a servi un steak, des œufs, des pommes de terre sautées, du pain grillé, du lait, du café, du jus de fruit, du beurre et de la gelée) (2). Et quand tout cela se mêle à la relation déjà tourmentée des Américains avec l’alimentation (qu’ils la rêvent « slow » ou « supersized »), le poids et la perte de poids, il paraît presque étonnant que Pizza Hut n’ait pas réussi son coup.   La « bénédiction de saint Jean » Que vous jugiez charitable ou perverse l’idée d’offrir un repas avant d’exécuter un être humain, force est de reconnaître qu’elle est intrinsèquement porteuse d’un curieux paradoxe : marquer la fin d’une vie avec la substance même qui la perpétue semble à la fois chargé de sens et hors de propos. Comme l’a dit Barry Lee Fairchild, exécuté par l’État d’Arkansas en 1995, « c’est comme mettre de l’essence dans une voiture sans moteur ». Le 14 janvier 1772, à Francfort-sur-le-Main, Susanna Margarethe Brandt prenait place à la table d’un fastueux banquet, en compagnie de six fonctionnaires et juges locaux, dans le cadre des préparatifs pour son exécution – elle avait tué son bébé (3). Ce rituel s’appelait le « Repas du bourreau ». Il y avait au menu ce jour-là « 3 livres de saucisses grillées, 10 livres de bœuf, 6 livres de carpe au four, 12 livres de rôti de veau braisé, de la soupe, du chou, du pain, un dessert et 8 mesures et demie de vin de 1748 ». Eût-elle commis son crime dans la Bavière voisine, Brandt aurait sans doute bu avant cela un verre dans sa cellule, le matin même, avec l’homme qui allait ensuite lui trancher la tête de son épée. Cet apéritif partagé portait le nom de « bénédiction de saint Jean », Jean le Baptiste ayant selon la tradition pardonné à ceux qui s’apprêtaient à lui trancher la tête. Brandt, qui avait 25 ans et aurait inspiré le personnage de Gretchen dans le Faust de Goethe, n’aurait rien pris d’autre qu’un verre d’eau. Ses compagnons de banquet ne s’en seraient pas beaucoup mieux sortis. Les origines de ce rite ne sont pas bien établies. Bien que le code sumérien d’Ur-Nammu, rédigé au XXe siècle av. J.- C., soit le premier document que nous connaissions sur la peine de mort, certains spécialistes estiment que la tradition du dernier repas remonte selon toute vrai­semblance à la Grèce antique. Et, à Rome, on offrait aux gladiateurs, la veille de leur combat au Colisée, un somptueux festin baptisé la cena libera. Dans le Londres du XVIIIe siècle, les prisonniers bien vus ou nantis étaient autorisés à organiser, au cours de la soirée précédant leur pendaison, une fête ouverte à des invités extérieurs où étaient proposés force mets et boissons. Le jour suivant, au cours de la traversée par le prisonnier des 5 km séparant la prison de Newgate de la potence de Tyburn Fair, la procession faisait halte dans un pub pour le traditionnel « grand bol de bière à boire selon son bon vouloir, comme dernier rafraîchissement de sa vie », que l’on of­frait au condamné. Dans le Nouveau Monde, les Aztèques régalaient certains de ceux qu’ils destinaient au sacrifice ri­tuel, dans le cadre d’une cérémonie de déification préexécution qui pouvait durer jusqu’à un an. Il s’agissait habituel­lement de soldats capturés sur le champ de bataille, et celui qui les avait fait prisonniers recevait parfois après le sacrifice une grande partie du corps, alors intégré au tlacatlolli, un ragoût spécial fait de maïs et de chair humaine servi lors d’un banquet avec la famille du « kidnappeur ». Aujourd’hui, la plupart des pays qui pratiquent encore la peine de mort offrent une sorte de dernier repas. Le Japon et la Corée du Sud sont les seules démocraties industrielles, avec les États-Unis, à figurer parmi les cinquante-huit pays de la planète où le châtiment suprême est en vigueur. Et au Japon le condamné ignore la date de son exécution jusqu’au matin même. Dans « Le dernier souper », un film sorti en 2005 et signé des artistes suédois Mats Bigert et Lars Bergström, Sakae Menda, qui a passé trente-quatre ans dans le couloir de la mort au Japon, déclare que les détenus peuvent demander tout ce qu’ils veulent ; s’ils ne réclament rien, l’administration pénitentiaire fournit « des gâteaux, des cigarettes et des boissons » (4). Duma Ku­malo, qui a passé trois ans à attendre son exécution en Afrique du Sud, a confié aux réalisateurs qu’on lui avait servi un poulet entier désossé et offert 7 rands – environ 50 centimes d’euro – pour acheter ce qu’il voulait d’autre. « Ce que j’ai acheté avant l’exécution, ce n’était pas des choses que je voulais manger – confie cet homme qui a été gracié 928 minutes avant l’heure H (5) – mais des trucs que j’allais laisser à ceux qui resteraient. Parce que les prisonniers mouraient de faim. » Aux États-Unis, où les couloirs de la mort – comme les prisons en général – sont remplis pour l’essentiel d’hommes du bas de l’échelle sociale, les requêtes portent avant tout sur les aliments-doudous qu’affectionnent tant les Américains : frites, soda, poulet grillé, gâteaux. Le tout saupoudré d’une bonne dose d’« aliments de prestige », pour reprendre le vocabulaire des sociologues – steak, homard, crevettes –, des produits symboles de richesse dans l’imaginaire populaire. De temps en temps néanmoins, une demande nous ramène à ce qui, dans l’Occident judéo-chrétien, incarne le dernier repas originel, la Cène. Jonathan Wayne Nobles, exécuté au Texas en 1998 pour avoir poignardé à mort deux jeunes femmes, a ainsi demandé à recevoir l’Eucharistie. Converti au catholicisme durant sa réclusion, Nobles était devenu un membre laïc du clergé. Il fit ce que tous les témoins ont décrit comme un long acte de sincère contrition pendant qu’on le sanglait au lit-brancard, et chanta Douce nuit pendant qu’on injectait les produits chimiques dans ses v
eines.   15 825 hommes et femmes exécutés Le musicien Steve Earle, à qui Nobles a demandé d’être témoin de son exécution, a écrit à propos de l’expérience dans le magazine Tikkun : « Je sais vraiment que Jonathan Nobles a profondément changé pendant son séjour en prison. Je sais que la vie d’autres personnes, avec lesquelles il est entré en contact, a changé aussi ; dont la mienne. Notre système judiciaire n’est pas connu pour sa capacité de réinsérer. Je ne suis d’ailleurs pas sûr que notre société s’intéresse même encore à ce concept. Le problème, c’est que la plupart des gens qui vont en prison en sortent un jour et se promènent parmi nous. Étant donné la quantité d’individus que nous enfermons, nous ferions bien d’apprendre à réinsérer. Je pense que Jon aurait pu nous enseigner comment. À présent, nous ne le saurons jamais. » Depuis la fondation des premières colo­nies européennes d’Amérique jusqu’en juin 2013, les autorités des États-Unis et les instances coloniales qui les ont précédées ont exécuté 15 825 hommes et femmes. La majorité, semble-t-il, n’ont pas reçu de dernier repas particulier. Scott Christianson, qui a beaucoup écrit sur l’histoire de la culture carcérale américaine, pense que la norme du dernier repas est sans doute apparue vers la fin du XIXe ou le début du XXe siècle, avec l’essor de l’État bureaucratique moderne. Les exécutions publiques à grand spectacle déplaisaient désormais aux classes moyennes et supérieures à la sensibilité plus raffinée, et l’idée que l’homme était capable de perfectionnement moral alimentait l’opposition à la peine de mort. La réinsertion devenait, en lieu et place du simple souci de dissuader et de punir, l’objectif majeur de la sanction pénale. La peur du tumulte social n’avait pas pour autant disparu ; les énergiques autorités des États fédérés désiraient donc vivement trouver de meilleures manières de maintenir l’ordre dans une nation en plein essor où les villes se développaient, s’industrialisaient et se diversifiaient.   Une mise à mort soigneusement chorégraphiée La solution, semblait-il, consistait à substituer l’incarcération longue dans des pénitenciers gérés par l’État aux sanctions plus communautaires de l’époque coloniale et des débuts de la république – amendes, exil, coups de fouet, travail forcé. Les criminels seraient isolés de la société et purgés de leurs impulsions déviantes. Quant aux exécutions, dont on avait longtemps plaidé l’effet terrifiant sur le public, beaucoup les soupçonnaient à présent d’inspirer la violence même qu’elles étaient censées décourager : on les déménagea dans la cour intérieure des prisons, où elles auraient pour seuls témoins quelques notables triés sur le volet, généralement des fonctionnaires et des négociants en vue. Outre l’efficacité et la bienséance, écrit Christianson, « cette mise à mort soigneusement chorégraphiée comportait un autre aspect nouveau : la communication à l’opinion de comptes rendus détaillés qui décrivaient précisément », entre autres choses, « ce que le condamné avait demandé pour son dernier repas ». Voilà qui donnait le sentiment d’autorités carcérales humaines et impartiales, tout en exploitant un peu (volontairement ou non) la vieille fascination du public pour les exécutions. Les journaux, explique Christianson, « en faisaient leurs choux gras ». C’était l’aube de la « penny press », après que l’invention de la rotative à vapeur eut permis le développement des médias de masse aux États-Unis. Au moment même où les exécutions s’escamotaient dans l’enceinte des pénitenciers, les journaux découvraient que l’opinion restait avide de récits sur leur déroulement. En 1835, par exemple, le Sun et le Herald, deux quotidiens new-yorkais, informaient leurs lecteurs que Manual Fernandez, l’un des premiers détenus exécutés à huis clos au sein de la prison Bellevue, avait fumé le cigare et siroté du cognac la veille de son exécution, bontés du directeur. Près de deux siècles plus tard, l’Amérique est la proie d’une révolution des technologies de la communication plus impérieuse encore que ne l’était celle de la penny press. Or le débat sur la peine de mort, ressuscitée en 1976 après un moratoire national de dix ans, a resurgi en même temps que la curiosité de l’opinion pour les derniers repas. Et la controverse allait bientôt gagner en ampleur, d’abord sous l’effet de la fusion à vitesse grand V des secteurs de l’information et du divertissement, puis sous l’influence d’Internet. En 1992, Bill Clinton, candidat à la présidence et gouverneur de l’Arkansas, fut ainsi vivement critiqué pour avoir refusé de bloquer l’exécution de Rickey Ray Rector, un homme arriéré mental au point de demander qu’on lui garde pour plus tard une part de la tarte aux noix de pécan commandée pour son dernier repas. Et ce fait morbide est devenu le détail qu’on allait retenir de l’histoire. Dans ce contexte nouveau, les services pénitentiaires des États ne tardèrent pas à mettre en ligne sur leurs sites les demandes en matière d’ultime souper. Le Texas, qui avait été le premier à le faire, a fermé sa page en 2003, après avoir reçu des plaintes sur la nature indécente du contenu. Le dernier repas s’est à vrai dire affirmé comme phénomène culturel alors même que la peine capitale disparaissait du regard. En moins de deux siècles, les États-Unis sont passés des macabres pendaisons publiques, au cours desquelles le prisonnier était parfois involontairement décapité ou laissé suffocant, à l’injection létale, aujourd’hui la forme d’exécution la plus courante, où la mort est « administrée ». Les condamnés sont souvent placés sous sédatifs avant d’être tués. Ils ne sont généralement pas autorisés à écouter de la musique, de peur que celle-ci ne déclenche une réaction émotionnelle. Les derniers mots sont parfois délivrés par écrit plutôt qu’oralement ; s’ils sont prononcés, c’est plutôt devant le personnel pénitentiaire que devant les témoins. Le détachement est tel qu’un membre d’une équipe d’exécution interrogé sur la nature de son travail a répondu : « la jambe droite » (6). La mise à l’abri des regards de l’assassinat approuvé par l’État reflète au demeurant la ségrégation dont fait l’objet la mort, en général, dans une société qui la fuit de plus en plus. L’agonie, qui se déroulait traditionnellement chez soi, au milieu de la famille et des amis, s’est transportée à partir de la fin du XIXe siècle dans les hôpitaux, où meurent aujour­d’hui la plupart des gens. Les rituels comme le Repas du bourreau et les banquets sacrificiels aztèques étaient tout sauf détachés. Ils se sou­ciaient de la charge spirituelle de la mort – qu’il s’agisse de pardonner, de sauver, de calmer les dieux, ou de marquer le passage de l’état de vivant à celui de mort. Même si les prisonniers peuvent toujours prier avec un homme d’Église, le processus d’exécution a été vidé de son contenu émotionnel et spirituel. L’ultime dîner est dès lors une tradition étrangement symbolique et porteuse d’un message de vie dans le contexte résolument déshumanisé du couloir de la mort. En ce sens, il est difficile de considérer le dernier repas aujourd’hui en Amérique comme le témoignage de quoi que ce soit. Ce n’est pourtant, à certains égards, qu’un exemple extrême de la relation intime qu’entretiennent l’alimentation et le trépas dans les coutumes de fin de vie de presque toutes les sociétés. Le christianisme attache l’idée même de la mort à une transgression culinaire : Ève et cette satanée pomme. Les Égyptiens de l’Antiquité peignaient des images de nourriture sur les murs des tombes, pour que l’âme du défunt soit nourrie et réconfortée, même si ses descendants manquaient à leur devoir d’apporter des offrandes. Les Indiens américains accomplissaient différentes cérémonies avec de la nourriture quand un membre de la tribu trépassait. Les Hurons du Nord-Est, par exemple, organisaient un festin d’adieu pour l’aider à mourir courageusement : l’agonisant, habillé d’une robe funéraire, partageait des aliments spé­ciaux avec sa famille et ses amis, prononçait un discours et dirigeait les chants. Les bouddhistes, pour leur part, font des offrandes alimentaires pour apaiser ce que les Japonais appellent les gaki, ou « fantômes affamés », de peur qu’ils ne reviennent hanter les vivants [lire « Les fantômes du tsunami »]. La nourriture fait également partie intégrante du jour des Morts au Mexique – coutume qui remonte aux fêtes aztèques –, quand l’âme des défunts est censée revenir sur terre (7). Les tombes sont nettoyées, repeintes, et des mets spéciaux sont laissés pour inciter les défunts à rendre visite. Et, aux États-Unis, on apporte de la nourriture à la famille du mort après les funérailles, en guise à la fois de réconfort et de service rendu. Mais ce sont les Chinois qui utilisent tout particulièrement les aliments afin de sustenter et protéger les morts – dans l’Antiquité, ils enterraient même leurs défunts avec des fours miniatures, pour leur permettre de préparer éternellement leurs repas ; ils espèrent aussi, en retour, attirer sur les proches survivants les vœux de prospérité, de santé et de fertilité du mort. Quand une personne décède, la famille a pour mission première d’aider le défunt à rompre avec la communauté – à la quitter physiquement – et entamer sa mue de l’état de cadavre à celui d’ancêtre. La nourriture est au cœur de ce processus, parfois comme carotte, parfois comme bâton. Dans son livre consacré au « culte des morts dans un village chinois », Emily Ahern décrit le rituel funéraire qui consiste à déposer par terre un petit bol de riz et une tête de poulet cuits (8). Cette nourriture est ensuite présentée à un chien qui, après avoir pris la tête de volaille dans sa gueule, est « battu avec une longue plante qui ressemble à un fouet jusqu’à le faire s’enfuir tout affolé (…). Le chien représente l’homme mort, la tête de poulet la propriété » qui appartient à sa famille. L’idée est de chasser le défunt en expliquant clairement qu’« il a eu sa part de la propriété, et qu’il ne doit donc pas revenir ennuyer les vivants ». Toutes ces coutumes ont en commun de mettre l’accent sur les besoins des vivants, et pas seulement sur ceux du mort ; il en va de même avec le dernier repas qui précède une exécution. En prenant place pour assister au Repas du bourreau, Susanna Margarethe Brandt signifiait qu’elle coopérait à sa propre mort – qu’elle pardonnait à ceux qui l’avaient jugée et était en paix avec son destin. Nul ne sait si la jeune femme a vraiment fait ces concessions, mais cela importe peu ; les fonctionnaires qui avaient rendu et appliqué sa sentence allaient pouvoir s’endormir cette nuit-là avec la conscience tranquille. L’essentiel du sens social plus large de la peine capitale, et du dernier repas, s’est perdu depuis que le public américain a été exclu du déroulement de l’exécution. La société n’est plus impliquée. Dans l’Amérique coloniale, les pendaisons étaient des occasions de renforcer publi­quement la croyance calviniste en la dépravation innée de l’homme, et fournissaient aussi quelque distraction. On se pressait pour voir comment se comportait un homme qui affrontait le mystère final de la vie.   Des monstres irrécupérables ? Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, l’effet dissuasif de l’incarcération restant à prouver et la promesse de réinsertion étant pour l’essentiel oubliée, le châtiment et la réduction du détenu à l’impuissance sont devenus les buts premiers du système pénal américain. Ce fut en partie dû à un changement de climat politique. Le mouvement néoconservateur est né des cendres de la défaite de Barry Goldwater à l’élection présidentielle de 1964, en capitalisant sur l’inquiétude suscitée dans la population par la criminalité croissante, sur la désaffection grandissante pour les programmes sociaux, et sur l’atmosphère de troubles que créaient l’opposition à la guerre du Vietnam ou les émeutes raciales (9). En réaction, New York adoptait en 1973 les lois Rockefeller contre la drogue, inaugurant ainsi plus de trente ans de politique sécuritaire, et Ro­nald Reagan avertissait des effets corrosifs de la welfare queen qui escroque le système (10). La « responsabilité individuelle » devenait la doctrine clé pour tout, de la vie économique aux stratégies de lutte contre la délinquance. En 2007, la Cour suprême confirmait de fait la philosophie punitive qui sous-tend la peine capitale, ainsi que l’idée de responsabilité individuelle, en jugeant qu’un détenu souffrant de mala­die mentale ne pouvait être exécuté s’il ne comprenait pas pourquoi l’État le tuait, même s’il était conscient des faits reprochés. Comme le juge Anthony Kennedy l’a écrit pour la Cour, « on peut dire que la peine capitale est pratiquée parce qu’elle a le pouvoir d’amener le criminel à reconnaître enfin la gravité de son crime et de permettre à la société dans son ensemble (…) d’affirmer qu’elle juge la culpabilité du prisonnier si grave que la peine suprême doit être requise et appliquée ». En d’autres termes, le besoin qu’a l’opinion de punir exige des criminels qu’ils soient d’une certaine manière des monstres irrécupérables : encore capables de distinguer le bien du mal, ils choisissent librement de commettre des actes horribles. Ce ne sont certainement pas les handicapés profonds ou les malheureux sous-produits de ruptures familiales ou sociales. Mais l’image de l’ennemi public moralement coupable est difficile à entretenir dans un système pénal qui enlève au prisonnier toute individualité et tout libre arbitre, le réduisant à un moins qu’humain. Et la population peut à grand-peine éprouver un sentiment de revanche satisfai­sant quand l’État se livre, de fait, à l’extermination d’un élément aberrant et abstrait, à la manière du chirurgien qui enlève une tumeur maligne. Au XIXe siècle, lorsque l’État améri­cain mit fin aux exécutions publiques, les responsables s’étaient retrouvés devant un dilemme comparable. L’historien Louis P. Masur explique comment, sans les sermons moralisateurs qui accompagnaient les pendaisons publiques, la population aurait « été libre de construire sa propre interprétation plutôt que de s’en remettre uniquement à la version officielle ». On s’inquiétait donc de savoir si les exécutions à huis clos n’allaient pas instiller le doute sur le fait que justice soit rendue : le prisonnier était-il vraiment coupable et le procès équitable ? Autrement dit, le condamné était-il bien un monstre irrécupérable ? Désireuses de reprendre le contrôle du discours sur la peine capitale, les autorités virent alors le parti qu’elles pouvaient tirer de la nouvelle presse populaire pour informer l’opinion sur les exécutions. Les articles donnaient le sentiment que les citoyens contrôlaient encore un tant soit peu les assassinats commis en leur nom. Daniel LaChance, maître assistant d’histoire à l’université Emory (Atlanta), affirme que le rituel du dernier repas – et le fait de permettre de prononcer quelques derniers mots – s’est perpétué dans ce processus, par ailleurs dénué de toute émotion, précisément parce qu’il rend aux condamnés une part d’humanité. Une part suffisante pour satisfaire le désir qu’a l’opinion d’un châtiment conforme au crime. Il contribue ainsi à assurer un soutien permanent à la peine de mort. « L’État, à travers les médias, alimente une acception de l’individu comme acteur libre, non entravé par les circonstances ou la condition sociale, explique LaChance. Et pourtant, à travers une myriade d’autres procédures destinées à objectiver, pacifier et manipuler le criminel, l’État signale sa capacité à maintenir l’ordre et satisfaire nos envies vengeresses sûrement et humainement. » Ga­gnant-gagnant. Le pouvoir, il est vrai, doit distinguer la violence de son châtiment de celle qu’il punit. En concédant au condamné un dernier repas et une déclaration finale, il lui accorde une dignité et une compassion que le criminel n’a pas témoignées à ses victimes. Le fait que les contribuables paient l’addition de ces requêtes parfois pantagruéliques ne fait que renforcer la juste indignation de l’opinion. Mais, et c’est l’ultime tour de passe-passe, les prisonniers n’ont généralement pas ce qu’ils demandent. Seule la requête est communiquée à la presse et au public, non ce qui est réellement servi, pour ne rien dire de ce qui est vraiment consommé – souvent peu de chose, voire rien. La plupart des États fixent en effet une limite aux plats qui peuvent être offerts et en quelle quantité, une limite monétaire ou fondée sur les produits disponibles à l’économat de la prison ce jour-là. Alors, ce filet mignon et cette queue de homard ? Ils ont des chances de se métamorphoser en viande hachée et bâtonnets de poisson, selon Brian Price, un détenu qui a cuisiné les derniers repas des autres prisonniers au Texas pendant plus de dix ans avant d’être libéré sur parole en 2003 et d’écrire un livre sur son expérience. Le Texas a fini par voter en 2011 une loi stipulant que l’État cessait d’offrir un dernier repas spécial après que Lawrence Russell Brewer a commandé deux escalopes de poulet, une livre de viande grillée, un triple bacon cheeseburger, une pizza « meat lover », trois fajitas, une omelette, un bol de gombos, un demi-litre de glace Blue Bell, des caramels au beurre de cacahouète avec éclats de cacahouètes et trois bières pression – pour ne finalement rien manger du tout. Voilà qui a incité un sénateur furieux à menacer d’interdire le dernier repas si l’administration pénitentiaire ne mettait pas fin à la pratique. Pour sa répression de ces gueuletons aux frais du contribuable, le sénateur s’est sûrement attiré les poignées de main chaleureuses d’électeurs sensibles au discours sécuritaire. Mais il est d’une certaine manière bienvenu que l’imposture du dernier repas, au Texas du moins – un État qui a exécuté des centaines de personnes de plus que n’importe quel autre au cours des trente dernières années –, ait pu entrer dans l’histoire avec son faisceau de contradictions intact, enterré par la dénon­ciation calculatrice d’un politicien qui ne voulait pas rater une occasion de caresser son électorat dans le sens du poil. À présent, dans l’État à l’étoile soli­taire, les hommes et les femmes tués par le gouvernement mangent ce qui est au menu de la prison ce jour-là. Justice sera rendue.   Cet article est paru dans le Lapham’s Quarterly à l’automne 2013. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.
LE LIVRE
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Des repas à mourir de Brian D. Price, Artnik, 2005

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