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Au paradis des agrumes

Dorés, juteux et parfumés, ils font depuis des siècles les délices des cuisiniers, des parfumeurs et des apothicaires. Une Britannique passionnée d’horticulture retrace l’étonnante histoire de ces fruits mythiques.


On ne connaît aujourd’hui Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe que pour cette phrase, tirée d’une ballade que chante Mignon, la fille d’un musicien ambulant : « Connais-tu la contrée où les citronniers fleurissent ? » Ainsi commence sa mystérieuse chanson, évocation d’un pays rêvé, fait de ciel bleu, de statues de marbre et de cascades grondantes, mais dont la beauté cache une sourde menace. Quand Wilhelm lui demande de quel pays vient sa comptine, Mignon lui répond : « L’Italie ! Si tu vas en Italie, tu me prendras avec toi : j’ai froid ici. » La chanson imaginée par Goethe exprime au plus haut point l’imaginaire romantique de ce « pays des pays » qu’exaltait Browning. Les agrumes, comme Helena Attlee l’a parfaitement compris, sont la métaphore suprême de l’objet de désir qu’est l’Italie pour nous autres mortels, grelottant du mauvais côté des Alpes. À l’époque de Goethe, les habitants du nord de l’Europe qui en avaient les moyens construisaient d’élégantes orangeries, refuges douillets où les arbres précieux passaient l’hiver, avant que des jardiniers en sueur ne les traînent sur la terrasse pour quelques semaines de soleil pâle. Ces bâtiments étaient des jardins des Hespérides virtuels. Mais les véritables « pommes d’or » poussaient plus au sud, là où la sagesse ancestrale des paysans, cuisiniers, parfumeurs, ingénieurs et autres hommes d’affaires avait transformé les agrumes en archétype de la prodigalité méditerranéenne, aux côtés du raisin et de l’olive. Pourtant, aucun de ces fruits ne vient de ces régions. Le citron est né dans les sous-bois des forêts himalayennes, l’orange et le cédrat [ancêtre du citron] dans les jungles de Birmanie et d’Assam, les mandarines en Chine (d’où leur nom) et le pomelo ou pamplemousse dans les îles de Malaisie. Acheminés vers l’ouest le long des routes commerciales, les agrumes furent introduits par les conquérants musulmans en Andalousie et en Sicile. Le savoir-faire arabe en matière d’irrigation, de taille et de greffe permit de les acclimater à l’aridité extrême du sol. Attlee montre comment le jargon des planteurs d’agrumes sicilie
ns est directement issu de l’arabe. Dans les environs de Palerme, au temps des émirs et des princes normands, des vergers paradisiaques d’orangers et de citronniers embaumaient l’air au milieu du miroitement des fontaines et des canaux. Un nouveau genre, le « poème de jardin », exaltait les couleurs intenses des fruits et du feuillage, l’éclat de l’orange sur le fond vert émeraude des frondaisons, et les citrons « semblables aux pâles figures d’amants / Qui auraient pleuré toute la nuit ».   Tueurs à gages Dans la Conca d’Oro, l’écrin doré de terres fertiles qui s’étend entre Palerme, les montagnes et le littoral, le paysage est aujourd’hui nettement moins fascinant. Car c’est là que la Mafia est née, et a bridé toute initiative indépendante des cultivateurs d’oranges en contrôlant tout, de l’approvisionnement en eau au marketing, sans oublier le transport et le chargement des fruits sur les bateaux. Des tueurs à gages embusqués dans les allées étroites et sous les hauts murs des vergers abattaient les paysans assez téméraires pour refuser de payer l’impôt de la protection. Les dégâts provoqués par les bombardements alliés dans le centre de Palerme permirent à la Mafia d’achever le travail destruction : le boom immobilier de l’après-guerre, écrasa la Conca d’Oro sous les grandes routes et les banlieues de pacotille. Les plantations de mandarines servaient de façades à des raffineries d’héroïne finançant d’autres activités mafieuses. Le jardin paradisiaque était devenu un « paysage étrange, lacéré de routes, défiguré par les usines et les tours, jonché d’épaves de voitures, de vieux vêtements et de frigos hors service ». Attlee se replie avec effroi sur la Ligurie. Là, elle rencontre une famille de petits propriétaires dont les plantations sont comme une encyclopédie miniature des agrumes : le pamplemousse rose y pousse ainsi que le citron vert et l’orange de Pernambouc, la limette douce et l’hybride mandararance. On y éloigne les nuisibles au moyen d’anchois en boîte qu’on fait macérer dans l’ammoniaque. C’est le pays du « chinotto di Savona », la petite orange chinoise (on pense  qu’elle vient du Vietnam) qui donne leur goût aux amari, digestivi et autres breuvages effervescents. Quant au « pays où fleurissent les citronniers », il s’agit sans doute du cirque montagneux qui entoure le lac de Garde, d’où les précieux fruits étaient transportés sur des chemins muletiers jusqu’à la première étape d’un voyage qui s’achevait en Hongrie, en Pologne ou en Russie. Attlee appréhende la variété extrêmement acide de cédrat du lac de Garde à travers le regard des connaisseurs du XIXe siècle, venus d’aussi loin que Cracovie, Prague ou Lvov. C’est grâce à leur passion que les familles vivant en bordure du lac se sont construit de magnifiques villas, jusqu’au jour où les maladies et la Grande Guerre provoquèrent la quasi-disparition de l’activité. Plus au sud, en Calabre, les cultivateurs de citrons ont connu moins de déboires, grâce aux juifs hassidiques. Ceux-ci croient que Moïse envoya des messagers dans la région pour lui rapporter un spécimen parfait de citron, le fruit de l’« arbre divin » que les juifs utilisent pour la fête de Souccot. Des rabbins Loubavitch venus du monde entier supervisent la récolte annuelle, examinant chaque fruit à la recherche d’éventuelles taches blanches, veillant à ce qu’il ait sa tige, avant de le juger digne de rejoindre les rameaux de dattier, de saule et de myrte durant les sept jours de célébrations. Le récit d’Attlee a tout d’une enquête de terrain : l’auteure s’introduit à l’intérieur d’une orangerie désaffectée de Toscane en escaladant un mur, cherche les vestiges d’un jardin de la Renaissance sous un parking génois et pénètre dans le saint des saints de l’industrie calabraise de la bergamote pour y goûter l’« or vert », la précieuse huile qu’on extrait de l’agrume au parfum le plus entêtant.  C’est le meilleur livre que j’aie lu cette année. Chaque page de ce subtil mélange d’histoire et d’horticulture m’a donné, comme à Mignon, le sentiment qu’il était temps de faire à nouveau mes bagages pour l’Italie.   Cet article est paru dans la Literary Review en avril 2014. Il a été traduit par Arnaud Gancel.
LE LIVRE
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La contrée où les citronniers fleurissent de Au paradis des agrumes, Particular Books

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