L’épidémie de nostalgie
par Zygmunt Bauman

L’épidémie de nostalgie

Une épidémie de nostalgie s’étend dans le monde entier en ce début de XXIe siècle. L’avenir, autrefois porteur d’espoirs, est devenu le réceptacle de tous nos cauchemars. Nous nous réfugions dès lors dans un passé fantasmé.

Zygmunt Bauman Publié dans le magazine Books, avril 2019. Par Zygmunt Bauman
Voici (au cas où vous l’auriez oublié) ce qu’écrit Walter Benjamin au début des années 1940 dans Sur le concept d’histoire, au sujet du message délivré par l’Angelus Novus (renommé « l’Ange de l’Histoire ») dessiné par Paul Klee en 1920 : [caption id="attachment_58411" align="alignleft" width="800"] Angelus Novus (1920). Ce tableau de Paul Klee est exposé au musée d’Israël, à Jérusalem.[/caption]   L’Ange de l’Histoire […] a tourné le visage vers le passé. Là où une chaîne de faits apparaît devant nous, il voit une unique catastrophe dont le résultat constant est d’accumuler les ruines sur les ruines et de les lui lancer devant les pieds. Il aimerait sans doute rester, réveiller les morts et rassembler ce qui a été brisé. Mais une tempête se lève depuis le Paradis, elle s’est prise dans ses ailes et elle est si puissante que l’Ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement dans l’avenir auquel il tourne le dos tandis que le tas de ruines devant lui grandit jusqu’au ciel. Ce que nous appelons le progrès, c’est cette tempête 1. À examiner le dessin de Klee, presque un siècle après que Benjamin eut couché sur le papier cette réflexion d’une profondeur insondable et, de fait, incomparable, l’Ange de l’Histoire en plein vol ne peut certes pas nous échapper. Ce qui pourrait cependant nous frapper, c’est la direction désormais empruntée par cet Ange, diamétralement opposée – le visage de l’Ange de l’Histoire, en pleine volte-face, n’est plus tourné vers le passé mais vers l’avenir, et ses ailes ne sont plus poussées en avant mais en arrière par une tempête venue cette fois d’un avenir infernal, imaginé, anticipé et craint d’avance, par une tempête le poussant cette fois vers le Paradis du Passé (tel qu’il est, rétrospectivement, sans doute fantasmé, après avoir été perdu et être tombé en ruines) – ses ailes restant soumises à la même pression considérable, à une violence si terrible que « l’ange ne peut plus les refermer ».   L'avenir, à mettre au pilori ? Ce dessin, pourrait-on en conclure, saisit le passé et le futur à l’instant où ils échangent leurs vertus et vices respectifs tels que Klee, nous dit Benjamin, les avait envisagés il y a cent ans de cela. En effet, c’est désormais l’avenir qui, après avoir été d’abord décrié pour sa médiocre fiabilité, pour son indocilité, inspire les plus grandes craintes et semble devoir être mis au pilori. Et c’est maintenant le passé qui semble devoir être unanimement encensé, au motif (légitime ou non) que l’exercice du libre choix y était encore possible et l’espoir encore permis – un espoir non encore discrédité. Comme l’écrivait Svetlana Boym, professeure de littérature slave et comparée à Harvard décédée il y a peu, la nostalgie « est un sentiment de perte et de dépla­cement, mais elle est aussi une histoire d’amour que l’on noue avec son propre imaginaire » 2. Alors qu’au XVIIe siècle la nostalgie était traitée comme une maladie éminemment curable, que les médecins suisses, par exemple, recommandaient de soigner à grand renfort d’opium, sangsues et marches en montagne, « cette affection qui, jusqu’alors, avait été considérée comme passagère est devenue au XXIe siècle la condition ­moderne, incurable par excellence. Le XXe siècle a débuté avec une utopie futuriste et s’est terminé dans la nostalgie ». Boym concluait sa démonstration en diagnostiquant « une épidémie globale de nostalgie, un ardent désir de communauté porteuse d’une mémoire collective, une quête éperdue de continuité dans un monde éclaté ». Elle proposait en outre d’envisager cette épidémie comme « un mécanisme de défense dans une époque caractérisée par une accélération des rythmes de vie et par des bouleversements historiques ». Ce « mécanisme de défense » consiste essentiellement, nous dit-elle, en « la promesse de reconstruire le foyer idéal – une promesse qui est au cœur de nombreuses idéologies contemporaines, fort puissantes, et qui incite à renoncer à la pensée critique au profit de liens émotionnels ». Boym nous met ainsi en garde : « Si la nostalgie est dangereuse, c’est parce qu’elle tend à confondre foyer réel et foyer imaginaire. » Et nous aide à repérer ce danger en pointant du doigt la nostalgie spécifiquement « restauratrice » qui caractérise aujourd’hui « les renouveaux nationaux et nationalistes à l’œuvre dans le monde entier, qui sont à l’origine d’une fabrication mythique antimoderne de l’histoire, via un retour aux symboles et aux mythes nationaux et, à l’occasion, à des théories de la conspiration parfaitement interchangeables ». Notons que la nostalgie n’est qu’un élément parmi d’autres de la famille plutôt étendue des nombreux rapports d’affection que l’on peut entretenir avec un « ailleurs », quel qu’il soit. Ce type d’affection (et donc, par extension, l’ensemble des tentations et autres pièges que Svetlana Boym décelait dans l’actuelle « épidémie globale de nostalgie ») est endémique et absolument inséparable de la condition humaine, au moins depuis que l’homme a pris conscience de l’optionalité de ses choix (un moment historique qu’il est délicat de situer avec exactitude), ou – pour le dire plus exactement – depuis la découverte que la conduite humaine est et ne peut qu’être affaire de choix, et que le monde de l’ici et maintenant n’est que l’un des innombrables mondes possibles, passés, présents et futurs. Dans cette course de relais qu’est l’Histoire, l’« épidémie globale de nostalgie » a pris le relais de « l’épidémie de frénésie progressiste » (jusqu’à s’étendre, progressivement, mais irrésistiblement, à la planète entière). […]   Double négation de l'utopie Cinq cent ans après que Thomas More eut donné le nom d’« utopie » au rêve millénaire de retour au Paradis ou de son instauration ici-bas, les projets de bonheur humain – qui, depuis More, étaient liés à un topos (à un lieu fixe, une polis, une cité, un État souverain, chacun placé sous l’autorité d’un dirigeant avisé et bienveillant) – ont perdu toute fixité, ont cessé d’être liés à tel ou tel topos particulier, pour devenir des projets individualisés, privatisés et personnalisés (« sous-traités », portés par les individus comme un escargot porte sa carapace). Une double négation est ici à l’œuvre, sur le point de parachever sa révolution : ce que ces projets de bonheur humain avaient vaillamment tenté de nier, sans grand succès d’ailleurs, vient maintenant les nier à leur tour. C’est cette double négation de l’utopie « à la More » – négation de sa négation – qui génère actuellement des « retrotopias », des visions qui, au lieu d’être liées, à l’instar de leurs « ancêtres », à un futur non encore né et donc inexistant, prennent racine dans un passé perdu/enfui/abandonné mais toujours existant, à titre fantomatique. […] La privatisation/individualisation des idées de « progrès » et d’amélioration continue de l’existence a été vendue par les pouvoirs en place comme une libération et acceptée comme telle par la plupart de leurs administrés : il s’agirait de s’affranchir des lourdes contraintes qu’imposent la subordination et la discipline – et ce, aux dépens des politiques sociales et de la protection jusqu’alors offerte…
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