Eva Illouz : « Nous vivons dans la douleur de notre liberté amoureuse »
par Sandrine Tolotti

Eva Illouz : « Nous vivons dans la douleur de notre liberté amoureuse »

Affranchi des cadres sociaux qui l’enserraient, l’amour est devenu l’indicateur par excellence de la valeur de soi, le cœur battant de nos projets de vie. C’est bien pourquoi il ne nous a jamais tant fait souffrir. Écartelé entre idéal romantique, désir d’autonomie et standardisation des sentiments, l’individu moderne est désemparé par les nouvelles règles du jeu.

Publié dans le magazine Books, novembre 2012. Par Sandrine Tolotti
Vous creusez depuis près de vingt ans un sillon original en sociologie, qui consiste à montrer la place centrale qu’occupent les émotions dans les sociétés modernes. Qu’est-ce qui vous a poussée vers cet axe de recherche inédit ? De nombreux chercheurs vont chercher dans leur biographie les sujets qui les préoccupent. En ce qui me concerne, c’est sans doute lié au fait d’avoir vécu dans quatre ou cinq pays : au Maroc, en France, aux États-Unis, en Israël et de façon plus épisodique en Allemagne. Cela m’a appris que, si les cultures diffèrent, c’est d’abord dans leur style émotionnel : à quelles émotions pense-t-on, quelles émotions sont régulées, quel danger représentent-elles ? Le déclencheur précis fut probablement mon étonnement face à la grande méfiance qu’entretient la société américaine à l’égard de la colère, sentiment que j'associais jusque-là à la capacité de défendre la justice et la morale, comme le dit l'expression « sainte colère ». Or, aux yeux des Américains, ce sentiment est une atteinte à l'intégrité de l'autre, le signe d'une psyché mal formée et immature, voire dangereuse. Cette méfiance vis-à-vis  de la colère prend ses sources dans le protestantisme, mais elle est aussi liée au développement du capitalisme : au début du XXe siècle, les psychologues furent invités par les managers à améliorer la discipline et la productivité dans les usines et à formuler les règles nécessaires à la mission nouvelle du management. C’est alors que cette profession en pleine ascension restructure les normes et le discours sur la colère, et bien d’autres sentiments. Menant des expériences dans les usines de la Western Electric Company au cours des années 1920, le psychanalyste Elton Mayo découvre que la productivité augmente quand les relations de travail tiennent compte des émotions des salariés. En suggérant que les résistances rencontrées dans l’entreprise sont le produit de sentiments complexes, de facteurs individuels et de conflits psychologiques non résolus, Mayo introduit l’imaginaire psychanalytique au cœur même du langage de l’efficacité économique. Et le vocabulaire des « relations humaines » s’empare du management. Les psychologues font de la maîtrise de soi une condition sine qua non de la santé mentale et du droit à contrôler les autres dans l’entreprise ; c’est ainsi que s’élabore petit à petit  la notion de « compétence émotionnelle ». Alors que chez Aristote, l'homme vertueux doit exercer sa colère, le problème étant de savoir choisir les circonstances appropriées, cette émotion devient inintelligible et illégitime – dans les relations professionnelles mais aussi et au sein du couple. C’est cette découverte qui m’a poussée à m’intéresser d’une manière plus générale au rôle que jouent les structures sociales et certains groupes professionnels comme les psychologues dans la formulation et la reformulation des normes émotionnelles.   Comment expliquez-vous cette disqualification de la colère ? Est-ce simplement l’expression de l’intérêt bien compris des psychologues et des entreprises, ou l’effet d’une évolution sociale plus globale ? Rappelons d’abord que cela ne s’est pas inscrit dans un vide culturel : dans l’Occident chrétien, la colère fait partie des sept péchés capitaux. Et le protestantisme accorde depuis toujours une grande importance au contrôle de soi. Mais, historiquement, la colère n’était pas jugée négativement ; c’était plutôt une émotion socialement clivée. Les « grands », les puissants, avaient le droit et même le devoir de se mettre en colère, celle-ci étant canalisée et exprimée par des rituels dont le meilleur exemple est sans doute le duel. Cette forme de colère est non seulement légitimée, mais aussi stylisée, à travers des formes de masculinité qui la rendent héroïque et noble. Ce qui est réprouvé, en revanche, c’est la colère des « petits » vis-à-vis des grands ou des autres petits ; voilà ce que la société s’efforçait de gérer. Ce n’est donc pas la culture psychologique en soi, ou la modernité en soi, qui a inventé la méfiance vis-à-vis de la colère. Mais, au début du XXe siècle, la société a de nouvelles raisons de vouloir la contrôler. D’abord, celle-ci est considérée comme un facteur d’inefficacité dans le travail, elle est contre-productive. La colère devient affaire de rentabilité. Et ce discours a été introduit par les psychologues (d’entreprise et autres) qui nous ont ainsi habitués à penser nos émotions non pas en termes d’obligations morales (vis-à-vis de nous-mêmes, des autres ou de Dieu), mais du point de vue de notre intérêt bien compris. Nous avons ainsi assisté à une sorte d’alliance entre le discours psychologique et le discours économique qui a voulu convaincre les hommes, depuis le  XVIIIe siècle, que la meilleure façon d’agir dans la société était de poursuivre son intérêt bien compris. La colère devient un problème a gérer au sein de l’entreprise. Ce discours n’était pas séduisant seulement pour les dirigeants auxquels il promettait d’organiser des relations non conflictuelles sur le lieu de travail, mais aussi pour les salariés, en raison de son caractère démocratique : pour être un bon manager, il fallait avoir une personnalité capable de ne pas se mettre en colère contre les autres et de les comprendre ; le rang hiérarchique ne donne plus droit à la rage. Cette transformation de la norme, cet impératif de contrôle de soi, est d’autant plus complexe qu’il n’est pas univoque, car la culture psychologique est également imprégnée de l’idée qu’il ne faut pas réprimer, contenir, dissimuler ses émotions. L’authenticité est devenue un impératif. Et nous vivons en permanence avec ces deux idées contradictoires, l’idée de régulation et l’idée d’authenticité.   Comment l’individu moderne navigue-t-il entre les deux impératifs antinomiques de régulation et d’authenticité ? Cette contradiction produite par les institutions de la modernité (les psychologues, l’entreprise qui a endossé ce discours, la famille nucléaire) est aussi gérée par ces institutions. Imaginons une personne qui se perçoit elle-même comme trop négative sur son lieu de travail, revêche, peu souriante et voit un(e) collègue beaucoup plus amène promu(e) au poste convoité ; dans de nombreux cas, cela va mener à un retour sur soi, avec le sentiment que sa personnalité ou le vécu de son enfance, par exemple, fait problème. Dans les sociétés modernes, l’individu est constamment amené à faire un travail d’évaluation de lui-même par rapport à une norme émotionnelle.   Nos émotions sont donc socialement déterminées, alors que nous les pensons « naturelles », voire instinctives ? Bien sûr que nos émotions sont socialement fabriquées, ce qui ne veut pas dire qu’on ne les vit pas comme « naturelles ». Un Juif pratiquant qui mange kasher (parce qu’un livre de lois et sa famille lui ont enseigné les interdits alimentaires) éprouve un sentiment instinctif de dégoût face aux poissons de mer ou au porc. Mais que nos émotions soient socialement constituées ne veut pas dire qu’il n’y ait pas des parcours individuels très différents. C’est là que la sociologie rencontre la psychologie. Vous n’allez pas vous mettre en colère comme je vais me mettre en colère : ni les modes d’expression ni le temps de réaction ne seront les mêmes ; mais cela restera intelligible et donc socialement et culturellement structuré... Si je lance en même temps dix boules de billard sur une table, elles vont toutes suivre des trajectoires différentes, mais elles vont toutes être contenues dans le cadre de la table de billard. Evidemment, quand vous êtes boule de billard, vous ne voyez pas le cadre. Vous voyez votre propre mouvement, vous voyez le mouvement des autres boules, et parfois vous avez conscience de rouler plus vite ou moins vite, plus droit ou moins droit, que la boule d’à côté ; mais c’est tout. L’existence de trajectoires individuelles n’est pas pour autant antinomique avec l’existence du social, du cadre, au contraire.  C’est ce qui les rend possible.   Mais en quoi les sociétés modernes sont-elles plus « émotionnelles » que les sociétés traditionnelles ? Après tout, une société humaine est sentimentale par nature... En tout lieu et en tout temps, les êtres humains ont ressenti des émotions. Mais le rapport social aux sentiments, aujourd’hui, ne ressemble plus à rien de ce que nous avons connu jusqu’à présent. Tout d’abord, le sujet moderne travaille à objectiver ses émotions, en faire un objet de savoir et de contrôle ; ensuite, nos sociétés conçoivent la vie bonne comme une vie émotionnelle, équation qui n’allait pas du tout de soi jusqu’à présent. Non seulement l’introspection, la connaissance de soi, l’autorégulation émotionnelles sont partie intégrante de l’existence des individus modernes, mais ce sont les projets de vie qui sont devenus émotionnels. Réussir sa vie aujourd’hui, ce n’est pas tant avoir de l’argent et un certain niveau de confort – jusqu’à un certain point. C’est se réaliser, avoir une sexualité épanouie, de bonnes relations avec son conjoint et ses enfants, etc. Nous vivons en fonction de projets de vie émotionnels. Et c’est un véritable parcours d’obstacles, car cela contraint à se demander en permanence ce que nous sommes, ce que nous voulons, ce que nous ressentons, et si nous ressentons bien ce que nous devrions ressentir, puisque la vie émotionnelle est, parallèlement, devenue très normée : je devrais être plus heureux ; je devrais aimer davantage ma femme, être moins colérique, plus sûr de moi, etc. Nous sommes donc assistés par une énorme industrie des émotions. J’y range à la fois la psychanalyse dans ses formes les plus élaborées, les guides de comportement en tout genre, les stages de « développement personnel », et les laboratoires pharmaceutiques, qui depuis deux ou trois décennies fabriquent de plus en plus de médicaments émotionnels (lire « À qui profitent les psychotropes », Books n°29, février 2012). Tout cela participe de cette industrie des émotions et de la personne qui occupe une place centrale dans nos sociétés. Un psychologue allemand déclarait même récemment que les personnes qui n’ont pas de page Facebook ont une très forte probabilité de souffrir de dysfonctionnement mental ! Tout au long du XXe siècle, sur le terrain de la psyché, on n’a ainsi cessé d’élargir le champ des pathologies : ressentir des émotions négatives comme la tristesse, la colère ou la dépression, ne pas avoir confiance en soi, tout cela est devenu synonyme de déséquilibre ou de dysfonctionnement mental. Avec en filigrane l’idée qu’il faut optimiser la personne humaine et ses émotions. Car c’est par rapport à un modèle d’une vie « pleinement réalisée » (que l’on serait bien en peine de caractériser) que sont définis les « comportements malsains ». C’est comme si l’on considérait comme malade, dans le domaine de la santé physique, toute personne n’utilisant pas la totalité de son potentiel musculaire.  C’est totalement absurde. Et en plus, dans le discours psychologique, la définition du « potentiel musculaire » n’est pas claire et varie continuellement. Cette situation est parfaitement inédite. Comment la réalité émotionnelle de nos sociétés s’articule-t-elle avec leur extrême rationalité ? Les deux phénomènes ne sont-ils pas contradictoires ? Justement pas ! L’intensification de la vie émotionnelle s’est produite précisément en même temps que le processus de rationalisation de la conduite de la vie dont parle Max Weber, qui est de plus en « méthodique », systématique et contrôlée par l’intellect. La vie sentimentale a été restructurée de l’intérieur par cette rationalité qui se traduit par l’utilisation accrue de catégories abstraites, scientifiques, pour comprendre nos sentiments. Par exemple, on parle moins d’attirance amoureuse, avec ce que cela comportait de mystérieux, et davantage de phéromones. Désormais, les sentiments sont vus de plus en plus souvent comme un sous-produit des hormones ou réduits à réaction chimique (on parle volontiers d’ocytocine, de dopamine, etc.) Nous avons changé de langage et pensons nos émotions à travers des catégories abstraites : c’est mon complexe d’Œdipe, c’est ma libido… Les mots des experts sont utilisés par les individus ordinaires pour comprendre et gérer leur vie émotionnelle. Autre élément emblématique de ce processus de rationalisation : les émotions ne sont pas tant vécues pour elles-mêmes que pour servir un but. Nous avons créé des techniques pour que nos sentiments épousent nos objectifs (être promu, ne tomber amoureuse que d’hommes qui m’aiment en retour, etc.) Et voilà encore une forme de  rationalisation : les sentiments doivent être bien placés, rentables, c’est-à-dire apporter plus de plaisir que de souffrance. Un utilitarisme s’est insinué au cœur de la vie émotionnelle, qui a rendu inintelligible la souffrance, devenue symptôme d’une maladie que l’on doit déchiffrer et éradiquer. Le sacrifice de soi est inacceptable comme projet de vie, ou de formation d’une personne « saine » et  « mûre ». Dans le passé, la douleur occupait une place centrale, par exemple, dans certaines cultures religieuses : s’identifier à la passion du Christ est essentiel à l’identité morale du chrétien. C’est pour cela que la souffrance amoureuse était parfaitement légitime et normale, jusqu’au XIXe siècle ; on valorisait cette expérience de dépassement de soi, signe d’une dévotion désintéressée ou d’une âme élevée.   Il existe pourtant aujourd’hui un véritable culte de la souffrance ; même les gens riches et célèbres se gargarisent de souffrir ou d’avoir souffert, comme en témoignent les autobiographies des célébrités. N’est-ce pas contradictoire avec le caractère illégitime de la souffrance dont vous parlez ? C’est tout le paradoxe de la culture psychologique que de privilégier la douleur, alors qu’elle est d’abord censée la soulager, la comprendre, la dépasser, pour permettre de mieux vivre. Car pour alléger la souffrance, il faut en identifier la source : on crée donc des catégories, des classifications pour en parler, classifications que les individus vont ensuite utiliser pour comprendre leur existence. Prenons l’exemple de ce bestseller, Ces femmes qui aiment trop : une femme qui manifeste trop – que signifie ce trop ? Aucune idée ! – d’amour ou d’intérêt pour un homme, possède un moi névrosé, sans doute lié au développement d’une dépendance très forte, elle-même liée au fait qu’elle a éprouvé un sentiment d’abandon dans l’enfance, qu’on n’a pas pris suffisamment soin d’elle... On pourrait pourtant considérer qu’il s’agit d’une qualité charmante, que d’être capable de montrer son intérêt pour un homme ; de même qu’on pourrait trouver charmantes les femmes qui sont dépitées, inquiètes ou furieuses de ne pas recevoir l’appel qu’elles attendent de l’homme qu’elles aiment. Barthes parle merveilleusement, dans Fragments d’un discours amoureux, de cette anxiété du coup de fil qui ne vient pas... Eh…
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