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La démangeaison d’écrire

Le désir de se distinguer conduit à un déluge de livres mal pensés, mal aboutis et parfois injurieux. Cette cause de distraction reflète un manque de respect pour le public. Extrait.

Quoi que nous ayons une infinité de livres qui nous donnent des préceptes pour nous apprendre l’art de bien parler, nous n’en avons presque point qui nous apprennent celui de bien faire les livres. Il est vrai qu’il faut beaucoup plus d’art pour l’éloquence. Il y faut plus de figures et de mouvements, et les raisons y doivent être plus vives et plus serrées que sur le papier. Mais comme la censure des yeux est beaucoup plus sûre et plus rigoureuse que celle des oreilles, il faut plus de conduite et un plus grand fond d’esprit pour bien écrire. Le loisir que le lecteur a de repasser et de considérer de tous côtés les choses qu’on lui présente, fait que l’on a besoin d’une plus grande solidité pour soutenir son examen et ses regards : au lieu qu’il suffit que l’orateur éblouisse un moment les yeux de ses auditeurs.

Nous serions donc fort redevables à M. Saldenus, à La Haye, de nous donner des instructions là-dessus 1. Son dessein a pourtant été plutôt de recueillir celles qu’il a trouvées dans ses lectures, que d’en produire de son chef ; et s’il y a ici du génie, il y a encore plus de travail et de savoir […].

Il commence par faire une satire très âpre contre la démangeaison d’écrire qui règne aujourd’hui. Il applique à notre temps tout ce que l’on a dit autrefois sur cette contagion qui semble avoir infecté tous les siècles. Juvénal se plaignait de « l’insatiable désir d’écrire ». M. Saldenus rapporte que Drufius a comparé les auteurs aux musiciens, que l’on ne saurait faire taire dès qu’ils ont une fois commencé ; et l’on ne saurait désavouer que l’on n’ait vu dans ces dernières années une espèce de déluge, et un débordement de livres qui menace d’inonder la République des Lettres. Il prétend que cette multitude distrait et partage trop l’esprit ; et il en est comme de l’estomac, dont l’appétit étant consumé par des mets mal apprêtés, n’a plus de goût pour ceux dont il tirerait une nourriture plus solide et plus agréable.

D’autres soutiennent que la lecture amollit le courage, et que la politesse des Belles Lettres est incompatible avec une certaine férocité nécessaire pour l’exercice des armes. C’est pourquoi les Goths, cette nation si belliqueuse, ayant dressé un bûcher pour brûler tous les livres qu’ils avaient trouvés parmi leur butin, résolurent de les conserver pour les répandre chez leurs ennemis, comme autant d’amusements qui les empêcheraient de s’endurcir aux fatigues de la guerre et du corps. À la vérité les savants accoutumés à l’ombre et au repos n’aiment pas beaucoup la poussière et le sang, et les braves du Parnasse ne passent pas pour des soldats fort redoutables. […]

L’auteur représente la retenue que l’on devrait avoir à produire [les livres]. Il remet devant les yeux Pythagore et Socrate, qui n’ont jamais rien écrit, et qui craignant les divers jugements du public, n’ont point voulu hasarder leur réputation sur le papier. Il parle d’un nommé Lazare Bonamicus fort habile homme, lequel ne voulut point se faire auteur, malgré tous les efforts d’Érasme qui le défiait au combat par cette application un peu cavalière des paroles de Jésus Christ, « Lazare, sors du tombeau ».

La cause de cette précipitation qui fait que la plupart échouent par l’impression est, selon lui, que l’on ne regarde pas le public avec assez de respect ; et qu’au lieu d’examiner si l’on travaille pour quelque fin utile, l’on ne considère que sa propre gloire et l’on n’écoute qu’un désir impatient de se distinguer. Il veut donc qu’un auteur ne paraisse qu’avec beaucoup de prudence, et qu’il se hâte lentement : c’est-à-dire, qu’après avoir repassé et médité son ouvrage avec soin, il ne s’empresse point trop de le publier, de peur que ce ne soit fait comme un avorton que la nature n’a pas eu le temps d’achever. Passons vite sur une réflexion dont nous avons la témérité de profiter si peu, et dont nous ne reconnaissons que trop la nécessité.

M. Saldenus n’approuve point que l’on désigne les personnes dans les matières odieuses et que l’on écrive en termes pleins d’amertume et de fiel. On peut bien réfuter ses adversaires par des raisons, sans les repousser par des injures, et pour ainsi dire, à coups de caillou. […]

Ne peut-on pas avoir des opinions différentes, sans que cette opposition refroidisse l’amitié ? Et sied-il bien d’être si peu endurant, que de ne pouvoir souffrir la contradiction ? S’il ne faut pas être insensible aux insultes, il est dangereux de l’être trop, et il y a de la gloire à se mettre au-dessus des injures.

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