« Éolien: une belle illusion », un numéro spécial de Books à ne pas manquer ! Découvrez son sommaire.

Tous capables d’attention

L’inégale capacité d’attention des hommes n’est pas due à d’inégales facultés naturelles. La force de l’esprit est fonction des distractions. Extrait.

 

J’ai fait voir que ce n’est point de la perfection plus ou moins grande, et des organes des sens et de l’organe de la mémoire, que dépend la grande inégalité des esprits. On n’en peut donc chercher la cause que dans l’inégale capacité d’attention des hommes.

Comme c’est l’attention, plus ou moins grande, qui grave plus ou moins profondément les objets dans la mémoire, qui en fait apercevoir mieux ou moins bien les rapports, qui forme la plupart de nos jugements vrais ou faux ; et que c’est enfin à cette attention que nous devons presque toutes nos idées ; il est, dira-t-on, évident que c’est de l’inégale capacité d’attention des hommes que dépend la force inégale de leur esprit.

En effet, si le plus faible degré de maladie, auquel on ne donnerait que le nom d’indisposition, suffit pour rendre la plupart des hommes incapables d’une attention suivie, c’est, sans doute, ajoutera-t-on, à des maladies, pour ainsi dire, insensibles, et par conséquent à l’inégalité de force que la nature donne aux divers hommes, qu’on doit principalement attribuer l’incapacité totale d’attention qu’on remarque dans la plupart d’entre eux, et leur inégale disposition à l’esprit : d’où l’on conclura que l’esprit est purement un don de la nature.

Quelque vraisemblable que soit ce raisonnement, il n’est cependant point confirmé par l’expérience.

Si on en excepte les gens affligés de maladies habituelles, et qui contraints, par la douleur, de fixer toute leur attention sur leur état, ne peuvent la porter sur des objets propres à perfectionner leur esprit, ni, par conséquent, être compris dans le nombre des hommes que j’appelle bien organisés ; on verra que tous les autres hommes, même ceux qui, faibles et délicats, devraient, conséquemment au raisonnement précédent, avoir moins d’esprit que les gens bien constitués, paraissent souvent, à cet égard, les plus favorisés de la nature.

Dans les gens sains et robustes qui s’appliquent aux arts et aux sciences, il semble que la force du tempérament, en leur donnant un besoin pressant du plaisir, les détourne plus souvent de l’étude et de la méditation, que la faiblesse du tempérament, par de légères et fréquentes indispositions, ne peut en détourner les gens délicats. Tout ce qu’on peut assurer, c’est qu’entre les hommes à peu près animés d’un égal amour pour l’étude, le succès sur lequel on mesure la force de l’esprit paraît entièrement dépendre des distractions plus ou moins grandes occasionnées par la différence des goûts, des fortunes, des états, et du choix plus ou moins heureux des sujets qu’on traite, de la méthode plus ou moins parfaite dont on se sert pour composer, de l’habitude plus ou moins grande qu’on a de méditer, des livres qu’on lit, des gens de goût qu’on voit, et enfin des objets que le hasard présente journellement sous nos yeux […].

Tous les hommes que j’appelle bien organisés sont capables d’attention, puisque tous apprennent à lire, apprennent leur langue, et peuvent concevoir les premières propositions d’Euclide. Or, tout homme, capable de concevoir ces premières propositions, a la puissance physique de les entendre toutes : en effet, en géométrie comme en toutes les autres sciences, la facilité plus ou moins grande avec laquelle on saisit une vérité, dépend du nombre plus ou moins grand de propositions antécédentes que, pour la concevoir, il faut avoir présentes à la mémoire. Or, si tout homme bien organisé […] peut placer dans sa mémoire un nombre d’idées fort supérieur à celui qu’exige la démonstration de quelque proposition de géométrie que ce soit ; et si, par le secours de l’ordre et par la représentation fréquente des mêmes idées, on peut, comme l’expérience le prouve, se les rendre assez familières et assez habituellement présentes pour se les rappeler sans peine ; il s’ensuit que chacun a la puissance physique de suivre la démonstration de toute vérité géométrique […].

Maintenant, il faut examiner si le degré d’attention nécessaire pour concevoir la démonstration d’une vérité géométrique ne suffit pas pour la découverte de ces vérités qui placent un homme au rang des gens illustres […]. Je ne tire point mon exemple de la géométrie, dont la connaissance est étrangère à la plupart des hommes ; je le prends dans la morale, et je me propose ce problème : Pourquoi les conquêtes injustes ne déshonorent-elles point autant les nations que les vols déshonorent les particuliers. […]

Si tous les hommes sont capables d’apprendre à lire, et d’apprendre leur langue, ils sont tous capables non seulement de l’attention vive, mais encore de l’attention continue qu’exige la découverte d’une vérité.

LE LIVRE
LE LIVRE

De l’Esprit de Claude-Adrien Helvétius

SUR LE MÊME THÈME

Dossier Masculinité toxique : « Un garçon ça ne pleure pas »
Dossier Du nouveau sur le chromosome Y
Dossier La masculinité toxique

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.