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La Fifa, ou la corruption en toute impunité

À partir des années 1980, l’instance dirigeante du football mondial a érigé la corruption en système. La justice américaine a fini par s’y intéresser. Mais tant que des États fortunés entendront faire du foot un instrument d’influence, les pratiques ne sont pas près de changer.


Sepp Blatter, octobre 2014/ Mohammad Hassanzadeh, Tasmin News, CC 4.0
Le 27 mai 2015, à l’aube, la ­police suisse fait une descente dans un hôtel cinq étoiles de Zurich, le Baur au Lac, et ­arrête sept hauts responsables de la ­Fédération internationale de football association (Fifa). « Le personnel atten­tionné de l’hôtel conduisit certains d’entre eux par la porte de service aux voitures qui les attendaient, en les protégeant des photographes avec des draps de lit », raconte le journaliste du Guardian David Conn. L’opération a été menée en colla­boration avec le FBI. Son directeur, James Comey, accuse les prévenus d’avoir « alimenté une culture de corruption et de cupidité ». Comme le ­relate Conn dans The Fall of the House of FIFA, l’enquête, commencée en 2011, portait sur les conditions d’attribution de l’orga­nisation des Coupes du monde de football 2018 et 2022, respectivement à la Russie et au Qatar. Sur le moment, ces interpellations ont rassuré beaucoup d’observateurs : le gendarme de la planète que sont les États-Unis était encore en mesure d’appréhender des délinquants internationaux. Mais, trois ans plus tard, le sentiment est tout autre. La Fifa n’a pas abandonné ses mauvaises habitudes, et les pays occidentaux n’ont visiblement pas les moyens d’imposer des changements. Conn montre dans son livre que la saga de l’instance dirigeante du football mondial depuis les années 1970 a préfiguré les bouleversements géo­politiques à venir, notamment la fin de la domination économique et politique de l’Occident. La plupart des sports d’équipe ­modernes ont été codifiés en Grande-Bretagne au XIXe siècle, entre autres dans l’espoir de détourner les garçons de la masturbation. Mais les Britanniques ne voyaient guère l’intérêt de jouer contre des étrangers, et la plupart des grandes instances sportives internationales ont été créées par les Français. La Fifa a été fondée à Paris en 1904 par sept pays d’Europe continentale. Elle avait pour vocation de veiller au respect des règles du football et de chapeauter les fédérations nationales. Elle n’a jamais eu beaucoup de pouvoir réglementaire et n’a pas autorité sur les clubs professionnels. Elle tire son pouvoir d’un événement prestigieux, la Coupe du monde masculine, qui se déroule tous les quatre ans et a été disputée pour la première fois en 1930, en Uruguay. En 1932, le siège de la Fifa est transféré en Suisse, pays central et neutre. Jusque dans les années 1970, la fédération reste un club de gentlemen euro­péens, dirigé par de vieux messieurs qui adhérent aux idéaux du fair-play et du sport amateur. Sir Stanley Rous, le professeur de sport britannique qui devient président de la Fifa en 1961, exerce ses fonctions bénévolement. Le football féminin est vu d’un mauvais œil : la ­Fédération anglaise de football l’interdit de 1921 à 1971. Après la décolonisation, des pays d’Afrique et d’Asie rejoignent les rangs de la Fifa. Rous, qui défend l’apartheid en Afrique du Sud, ne sent pas le vent tourner. En 1974, il se fait ravir la présidence par l’homme d’affaires brésilien João Havelange, qui a fait campagne sur un programme tiers-mondiste. Rous prend sa retraite, refuse qu’on lui verse une pension et, selon l’historien du sport David Goldblatt, s’oppose à l’idée que le trophée de Coupe du monde porte son nom. Avec le peu souriant Havelange, qui a dirigé la Fifa pendant près d’un quart de siècle jusqu’en 1998, débute une ère très différente. Cet ancien nageur, qui a participé aux jeux Olympiques de 1936 à Berlin, est revenu dans son pays impressionné par l’efficacité de l’Allemagne nazie. Il introduit de la rigueur dans l’organisation de l’équipe nationale de football brésilienne, qui volera de victoire en victoire à la fin des ­années 1950 et dans les années 1960. Depuis qu’il est président, déclare un jour Havelange, « on peut dire que la Fifa est parfaitement gérée ». Il traite tout le monde comme des sous-fifres. « Quand ­Rupert Murdoch s’invita dans la loge VIP lors de la Coupe du monde 1994 pour tenter de rencontrer ­Havelange, raconte Goldblatt, ce dernier lui opposa un mépris glacial et l’envoya paître. » Havelange mesure bien pourtant le pouvoir des médias et, sous son règne, la télévision transforme le football. Il perçoit que ce sport peut faire des adeptes dans toutes les sociétés. Un siècle aupa­ravant déjà, les Britanniques avaient exporté le football à une vitesse stupéfiante. Pour ne citer qu’un exemple, en 1889, Frederick Rea, un Anglais de 21 ans, débarqua sur l’île écossaise de South Uist pour prendre ses fonctions de directeur d’école. Quelques années plus tard, deux de ses frères qui lui rendaient visite lui apportèrent un ballon de cuir. En moins de deux décennies, le football conquit South Uist. Le shinty, sport de crosse qu’on y pratiquait depuis mille quatre cents ans, « fut effacé de la face de l’île comme la craie sur un tableau noir », écrit le journaliste britannique Roger Hutchinson.   Le football est un sport peu onéreux et simple à comprendre, malgré sa complexité tactique. Les joueurs évoluent sur le terrain avec la grâce de danseurs. Quand on observe un grand footballeur comme l’Argentin Lionel Messi, on voit se manifester un génie humain plus facile à comprendre que celui d’Einstein ou de Picasso. Chaque pays possède son propre style de jeu, dont on est persuadé qu’il reflète le tempérament national : l’énergie guerrière en Angleterre ou la danse au pied léger au Brésil. Quand leur équipe participe à la Coupe du monde, les ressortissants d’un pays sentent que leur nation s’y ­incarne. Ces onze jeunes gens en maillot en fibres synthétiques sont plus vivants que le drapeau, plus tangibles que le produit intérieur brut. Le pays s’incarne aussi sur un canapé : dans de nombreux pays, les matchs de Coupe du monde disputés par l’équipe nationale battent tous les records ­d’audience à la télévision. L’amour du sport s’est toujours mêlé à la quête de prestige national. La Coupe du monde offre une autre hiérarchie internationale : cette fois, les États-Unis sont des ­minus et le Brésil est une super­puissance. ­Depuis Mussolini, les dirigeants se cramponnent au prestige de leur équipe ­gagnante. Et, maintenant que le football s’est étendu au monde entier, des pays qui ne peuvent pas imaginer gagner le tournoi se mettent en tête de l’organiser. À partir des années 1980, Havelange élargit la compétition aux équipes africaines et asiatiques, ce qui fait grimper la valeur des droits de diffusion et de sponsoring de la Coupe du monde. Mais l’équipe restreinte de la Fifa n’a pas les compétences ­nécessaires pour les commercialiser (en 1974, le siège de l’organisation à ­Zurich emploie en tout et pour tout 12 ­salariés). Horst Dassler, dont le père a fondé la marque de chaussures de sport Adidas, une grosse affaire comparée à la Fifa, achète de nombreux droits directement à Havelange. Dassler lui verse des dessous-de-table, et le Brésilien transporte des mallettes de billets en première classe entre Zurich et Rio.  

Sepp Blatter a compris très tôt que le pouvoir mondial se déplaçait vers l’est

Havelange a les coudées franches. Très peu de journalistes s’intéressent à la gestion des compétitions sportives. Et la Suisse, avec sa tradition de discrétion et de secret bancaire, laisse agir à leur guise les fédérations ­sportives implantées sur son territoire. Les auto­rités helvètes traitent la Fifa un peu comme s’il s’agissait d’une asso­ciation communale de chasse. Des dizaines d’autres fédérations sportives, dont le Comité international olympique, ­choisissent d’ailleurs de s’établir dans ce pays efficace et complaisant. Beaucoup d’entre elles se laissent corrompre, tandis qu’une caste de gestionnaires suisses en prend les rênes. En 1975, le jeune Sepp Blatter, originaire du canton rural du Valais, bourreau de travail et protégé de Horst Dassler, devient directeur technique de la Fifa. Quand Havelange prend sa retraite, en 1998, le congrès de la Fédération, ­réuni à Paris, élit Blatter pour lui succéder. Le président de chacune des fédé­rations nationales de football dispose d’une voix. L’île antil­laise de Montserrat, avec ses 4 900 habi­tants, pèse donc ­autant que la Chine. Plusieurs présidents de fédérations natio­nales s’avèrent corruptibles. Dans son livre de 1999, « Comment ils ont ­détourné le foot » (1), David Yallop raconte que l’émir du ­Qatar (pays alors peu connu) expédia en jet privé 1 million de dollars en ­liquide à Paris, où vingt électeurs ­reçurent apparemment chacun une enveloppe pleine de dollars. Cette élection donne un avant-goût de ce que sera la présidence de Blatter. Les Coupes du monde rapportent des sommes de plus en plus élevées : les ­recettes de la Fifa passent de 308 millions de dollars durant la ­période 1994-1998 à 5,7 milliards pour la ­période 2010-2014. C’est qu’à présent le monde entier, de la Chine aux États-Unis, regarde le tournoi à la télé. Blatter s’attribue néanmoins le mérite d’avoir « développé » le sport, comme la Fifa en a censément la mission. Il redistribue une grosse partie du butin aux barons nationaux et continentaux du football, à des fins de « développement ». Les versements, souvent remis par un collaborateur de Blatter à la veille d’une élection à la présidence de la Fifa, ont en théorie pour but de financer des équipements sportifs dans le pays en question. Certaines fédérations nationales, surtout en Afrique, n’ont en effet même pas les moyens de se payer une ligne
téléphonique. Mais, comme personne ne contrôle l’usage qui est fait des fonds, un patron de fédération peut se mettre l’argent dans la poche sans que personne n’y trouve rien à redire. Personne n’a autant profité de ce système que le Trinidadien Jack Warner, passé de modeste universitaire à grand manitou du football mondial. Warner regroupe 31 fédérations nationales des Caraïbes, pour la plupart minuscules, dans l’Union caribéenne de football (CFU). Dans un congrès réunissant un peu plus de 200 pays, ce groupe ­détient souvent la clé du scrutin. Et c’est ainsi que, comme Conn en apporte la preuve, Warner reçoit au moins 26 millions de dollars de la Fifa pour construire un Centre d’excellence João-Havelange dans son pays natal, sur un terrain dont on découvrira plus tard qu’il lui appartient (aujourd’hui suspendu à vie, ­Warner continue à mener une vie prospère à Trinidad). La Fifa peut se permettre ce gâchis parce que, hormis les salaires confidentiels de ses 400 salariés et les billets d’avion de première classe auxquels ils ont droit, ses frais de fonctionnement sont modiques. À chaque Coupe du monde, elle encaisse presque tous les droits de diffusion télévisée et de sponsoring, tandis que le pays hôte finance les infrastructures requises. Seule une infime partie des sommes versées à Warner ont servi à aménager des terrains de foot pour la population ou à construire des stades en dur ; et Trinité-et-Tobago est resté un nain footballistique. Warner préfère utiliser le Centre d’excellence pour organiser de très rentables « mariages, banquets et spectacles », écrit Conn. C’est une pratique que l’on retrouve dans bien des pays pauvres. Si l’Europe occidentale, qui ne représente que 5 % de la population mondiale, a produit les quatre derniers champions du monde, c’est parce que qu’elle est la seule ­région de la planète où la plupart des enfants disposent de bons terrains et de bons entraîneurs à proximité. Les Coupes du monde se gagnent dans les pays ­sociaux-démocrates. Dans les autres, elles enrichissent beaucoup de responsables de fédérations – ce n’est que justice à leurs yeux puisqu’ils sont membres de ce que Blatter appelait « la famille du football ». Du reste, c’est ainsi qu’on a toujours fait de la politique et des ­affaires dans leur pays. Au moment où Blatter est contraint de démissionner, en 2015, il perçoit un salaire de base annuel de près de 3 millions de francs suisses [2,7 millions d’euros]. La Fifa, qui révèle pour la première fois la rémunération de son ancien dirigeant, a engrangé cette ­année-là 1,15 milliard de dollars de ­recettes. Pourtant, le dénouement ­espéré des scandales de corruption au sein de l’organisation – la condamnation de Blatter – n’a jamais eu lieu. Quoi qu’il en soit, c’est moins l’argent qui intéressait Blatter que le pouvoir. Au prime abord, ce Suisse replet et enjoué ressemble à cet oncle qui nous fait honte avec ses propos intempestifs, comme quand il exhortait les footballeuses à porter des shorts plus moulants ou débitait des platitudes d’un autre temps sur le fair-play. Derrière les appa­rences se cache un fin manœuvrier qui a su construire un système clientéliste exemplaire. Il a veillé à s’entourer de corrompus, de sorte que, si l’un d’eux osait le contredire, il était sûr d’être dénoncé par le comité d’éthique de la Fifa, que Blatter contrôlait. Blatter a compris très tôt que le pouvoir mondial se déplaçait vers l’est. Cette prise de conscience fut favorisée par le fait qu’il était originaire d’un petit pays habitué à traiter avec les grandes puissances. Il incarne un personnage typiquement suisse, le concierge d’hôtel, der Portier en allemand, aimable, polyglotte et sans parti pris. Der Portier se rappelle toujours le nom des clients. Surtout, il sait lesquels ont de l’argent : au XIXe siècle, c’étaient les Britanniques, plus tard les Américains, ensuite les Russes, et à présent ce sont les pétro­monarchies de la péninsule Arabique. Le Qatar en particulier : cette monarchie héréditaire dépourvue de tradition footballistique mais ­dotée d’immenses gisements de gaz naturel, à l’origine de la fortune colossale de la famille ­régnante, les Al-­Thani, est devenue sous le règne de Blatter l’un des grands financiers de du football mondial. Les pays d’Amérique et d’Europe occidentale, jadis dominants, ne perçoivent le nouveau rapport de forces que le 2 décembre 2010, jour où le comité exécutif de la Fifa (ExCo) se réunit à Zurich pour désigner les pays organisateurs des Coupes du monde 2018 et 2022. Parmi les candidats figurent les États-Unis, l’Angleterre (en matière de football, les différentes nations du Royaume-Uni sont indépendantes les unes des autres), l’Australie et le duo Espagne-Portugal. Les vingt-deux membres de l’ExCo, des hommes âgés pour la plupart (deux autres membres soupçonnés de corruption ont été suspendus avant le vote), leur préfèrent la Russie et le Qatar. Nous savons à présent que Vladimir Poutine a rencontré une demi-douzaine d’entre eux dans les mois précédant le vote, mais le choix du Qatar est plus surprenant.   Ce minuscule État du Golfe dispose à peine de la superficie suffisante pour abriter tous les stades requis ; et ses températures estivales, qui dépassent largement les 40 degrés, font courir un risque mortel aux joueurs. « Je ne vois pas comment on pourrait climatiser un pays tout entier », proteste Chuck Blazer, membre américain de l’ExCo. Mais le Qatar semble prêt à le faire (la Fifa décide soudain que, contrairement aux usages, le Mondial 2022 se déroulera en novembre-décembre). Le Qatar se révèle vite une puissance montante, bien au-delà du football. Quinze jours après le vote de l’ExCo, une révolte populaire commence à se propager dans le monde arabe. Selon Kristian Coates Ulrichsen, spécialiste de la région du Golfe à l’Institut James-­Baker, les dirigeants du Qatar, « forts du succès que représentait leur désignation comme pays hôte […] de la Coupe du monde et du nouveau prestige que cela leur conférait sur la scène internationale », jouent un rôle dans la propagation des Printemps arabes, tant que le mouvement ne menace pas les monarchies de la péninsule Arabique. Le Qatar finance les partis islamistes en Tunisie et en Égypte et aide à chasser du pouvoir le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi. Quelques années plus tard, les pays occidentaux sont à nouveau pris de court, cette fois par la Russie – dont ils n’ont pas mesuré à quel point elle était déterminée à affirmer sa puissance, en annexant la Crimée en 2014 puis en s’ingérant dans l’élection présidentielle américaine de 2016 presque comme s’il s’agissait d’un vote de la Fifa pour désigner l’organisateur de la Coupe du monde. Pourtant, l’adhésion de la Fifa à ce nouvel ordre géopolitique n’est pas sans risques, et Blatter ne veut pas du ­Qatar comme pays organisateur du Mondial 2022 : il soutient la candidature des États-Unis. Alors âgé de 81 ans et souffrant, il raconte à Conn dans son inimitable anglais teinté d’accent suisse, au cours d’un déjeuner à Zurich, ce qu’il a ressenti en tirant de l’enveloppe le nom du Qatar : « Regardez la photo. Je n’ai pas l’air très souriant dessus. » Son bras droit, Jérôme Valcke, secrétaire général de la Fifa – désormais interdit de football, comme tant de personnages du récit de Conn –, a commenté en privé, avant le vote : « Si c’est la Russie et le Qatar, on est foutus. » En Europe et en Amérique du Nord, les observateurs en concluraient qu’il y a eu fraude. Effectivement, après le scrutin, Valcke estime dans un courriel que le Qatar a « ac­heté » la Coupe du monde 2022. Lorsque la presse en fait état, il affirme que ses propos ont été mal interprétés. Avant même que le comité exécutif se réunisse, fin 2010, des journalistes britanniques ont commencé à enquêter sur un possible trucage du vote. Après la désignation de la Russie et du Qatar, Blatter et d’autres responsables de la Fifa traitent leurs accusateurs de mauvais perdants qui ne digèrent pas que leur pays n’ait pas obtenu la Coupe du monde. Ce n’est pas tout à fait faux, mais les mauvais perdants font quelques révélations croustillantes. On apprend ainsi que des dirigeants corrompus de fédérations des deux Amériques ont eu l’imprudence de faire transiter des fonds par des comptes bancaires aux États-Unis, en particulier à Miami. Les fils de Warner, par exemple, ont à plusieurs reprises déposé des sommes tout juste inférieures au seuil de 10 000 dollars à partir duquel les banques doivent faire un signalement aux autorités américaines. Quiconque possède un compte bancaire aux États-Unis relève de la justice américaine. Le FBI commence une enquête pour savoir si la Fifa a commis une infraction à la loi sur le racket et la corruption dans les opérations sur ­valeurs (dite loi Rico). L’informateur du FBI est le New-Yorkais Chuck Blazer, un dirigeant de la Fifa ayant découvert le football dans les années 1970 par son fils, qui jouait dans un club de Queens. Conn fait sa connaissance en 2009, à l’Emirates ­Palace d’Abu Dhabi, un hôtel « autoproclamé sept étoiles » que Blazer arpente à toute allure sur son scooter pour obèse. Il raconte à Conn qu’il a fait fortune en inventant le célèbre smiley jaune que l’on voyait partout, souvent sous la forme d’autocollants, avant l’ère des émoticônes. En fait, il s’est enrichi en tant que secrétaire général – sous la présidence de Warner – de la Confé­dération de football d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des ­Caraïbes (Concacaf). À un moment, ­relate Conn, Blazer habitait un étage ­entier de la ­Trump Tower à Manhattan, dont il réservait un des appartements à ses chats. Mais, un jour de 2011, alors que Blazer descend la 56e Rue Est sur son scooter, il se fait interpeller par des agents du fisc. Le voilà qui refait bientôt la tournée des hôtels de luxe, mais cette fois en tant que taupe du FBI, muni d’un porte-clés avec micro. Blazer est décédé en juillet 2017, à l’âge de 72 ans. Les enquêtes du FBI et d’autres montrent que l’attribution de la Coupe du monde a déjà donné lieu à des achats de voix par le passé. L’Allemagne aurait versé des dessous-de-table pour le Mondial de 2006, tout comme l’Afrique du Sud pour celui de 2010. Warner, Blazer et un troisième membre du comité exécutif ont touché de ce dernier pays 10 millions de dollars, présentés comme un don destiné à aider la « diaspora africaine » des Caraïbes. Warner exige aussi que Nelson Mandela, âgé de 85 ans et malade, fasse le déplacement jusqu’à Trinité-et-Tobago pour le supplier de voter pour l’Afrique du Sud. Sur les vingt-deux hommes qui ont voté pour la Russie et le Qatar en 2010, sept ont depuis été inculpés ou accusés de corruption par la justice américaine ; un huitième, le héros du foot allemand Franz Beckenbauer, fait l’objet d’une enquête en Suisse et en Allemagne concernant l’attribution du Mondial à son pays en 2006 ; le président de la Fédération espagnole de football Ángel María Villar a été arrêté en juillet 2017 dans le cadre d’une enquête anticorruption ; et cinq autres dirigeants ont été sanctionnés par le comité d’éthique de la Fifa. Havelange a démissionné en 2013 de ses fonctions de président d’honneur, à la suite de révélations sur des pots-de-vin qu’il aurait touchés. Il est mort centenaire en 2016.  

La corruption est le mode de fonctionnement même de la Fifa

De nouvelles affaires de corruption ne cessent de faire surface. En juin 2017, un rapport de 430 pages sur les conditions d’attribution des Coupes du monde fuite dans le quotidien alle­mand Bild. Au nom de la « transparence », la Fifa décide aussitôt de rendre public ce document rédigé par le procureur américain Michael Garcia et remis trois ans plus tôt au comité d’éthique de l’instance du football mondial. Selon ce rapport, un consultant au service du Qatar, Sandro Rosell, lui-même accusé de blanchiment d’argent, a effectué un virement de 2 millions de livres sterling à destination de la fille de 10 ans de Ricardo Teixeira, membre brésilien de l’ExCo connu pour son avarice et ex-gendre d’Havelange. L’auteur du rapport précise toutefois qu’« aucune preuve » ne « relie le Qatar au virement de 2 millions de livres ». Le document indique aussi que, peu après la désignation du Qatar, un ancien membre du comité exécutif a envoyé une lettre aux autorités qatariennes pour les remercier d’un virement de plusieurs centaines de milliers d’euros. Le Qatar a de toute évidence arrosé les responsables du football mondial, mais d’autres pays en ont fait autant. Les candidats européens et américains ont simplement pris soin de le faire par des moyens légaux. Pour beaucoup de membres de l’ExCo, les pots-de-vin sont la raison d’être de la désignation des pays organisateurs de la Coupe du monde. La corruption est le mode de fonctionnement même de la Fifa. Pourtant, l’essentiel des reproches retombent sur le Qatar. Conn attribue cela en partie au racisme anti-arabe. Mais expliquer la victoire qatarienne par les seuls dessous-de-table, c’est oublier l’immense pouvoir d’influence dont jouit l’émirat du fait des liens économiques qu’il a tissés avec les pays occidentaux, surtout au lendemain de la crise financière de 2008. En fait, le vote en faveur du Qatar s’est probablement décidé lors d’un déjeuner quelques semaines plus tôt à l’Élysée. Le président de la République Nicolas Sarkozy reçoit à sa table le fils de l’émir du Qatar et Michel Platini, le président de l’UEFA, l’Union des associations ­européennes de football. Avant ce déjeuner, Platini a l’intention de soutenir la candidature des États-Unis pour 2022, mais Sarkozy le convainc de voter pour l’émirat. L’enjeu ? Les accords commerciaux franco-qatariens et l’éventualité du rachat du PSG, mal en point, par le Qatar. Platini fait dûment basculer le vote de quatre pays européens en faveur du ­Qatar, ce qui suffit à faire pencher la ­balance. L’année suivante, la branche sport du fonds souverain du Qatar ­acquiert le PSG et ­finance l’achat de superstars du foot. Mieux encore, le réseau qatarien de chaînes de télévision sportives beIN Sports, qui faisait jadis partie du groupe Al-Jazeera, consent à payer la somme record de 607 millions d’euros par an pour les droits de diffusion des matchs de championnat français. Le Qatar continue à subventionner le football français. BeIN, qui diffuse dans de nombreux pays allant de l’Égypte aux États-Unis, est sans doute aujourd’hui un instrument du soft power qatarien aussi important qu’Al-Jazeera. Et, pour contenter tout le monde, le fils juriste de Platini se fait embaucher par un équipementier sportif appartenant au fonds souverain du Qatar. Il faut replacer cette affaire dans le cadre plus vaste de la cooptation des élites occidentales par des régimes autocratiques. Il arrive encore que des dirigeants du football achètent des non-Européens, mais c’est de plus en plus l’inverse qui se produit. Après cette avalanche de scandales, la police suisse mène les perquisitions à Zurich en 2015. Mais, quelques jours plus tard, alors que les cadres de la Fifa passent à la broyeuse des documents conservés au siège, Blatter, 79 ans, est réélu pour un cinquième mandat, au terme d’un scrutin digne d’une république bananière. Certains délégués photographient leur bulletin, censé rester ­secret, pour lui prouver leur loyauté. À ce stade, la pression des médias, du FBI et de la Suisse (qui en a assez d’être mise dans l’embarras par la Fifa) est ­devenue insoutenable. Quatre jours après sa réélection, Blatter démissionne. En décembre 2015, Platini et lui sont interdits de toute activité dans le football. Leur chute leur ressemble tout à fait : Blatter a accordé un paiement suspect de 2 millions de francs suisses à Platini.   La fin de la carrière de Blatter fait l’effet d’une catharsis, comme le déboulonnage de la statue de Saddam Hussein en Irak en 2003, mais la Fifa ne change rien ou presque à ses vieilles habitudes. En février 2016, le congrès élit président un autre fonctionnaire suisse, Gianni Infantino, qui a déclaré aux 209 présidents de fédérations nationales : « L’argent de la Fifa est le vôtre ! », formule qui, selon Conn, a suscité des « applaudissements spontanés ». Infantino rappelle Blatter par bien des côtés : son art du clientélisme, sa bonhomie polyglotte et sa certitude d’être dans son droit. Après Blatter, le congrès vote quelques réformes, mais, en mai 2017, la Fifa ne renouvelle pas le mandat des deux présidents de son comité d’éthique. Les agents du FBI ont dû hocher la tête d’un air entendu : le comité avait ­enquêté sur Infantino pour de nombreux cas de malversation, et il avait balayé les critiques des médias comme autant de fake news. La seule décision sur laquelle la Fifa pourrait revenir concerne la Coupe du monde 2022 au Qatar. Les dirigeants qatariens s’attendaient à un triomphe sur le plan de la propagande. Jusqu’ici, c’est plutôt un fiasco. Ce pays dont on ne parlait guère autrefois ne cesse de faire l’actualité pour des affaires de corruption et pour son système de kafala, qui s’apparente à de l’esclavage ­moderne : les travailleurs migrants ­indiens et népa­lais se voient confisquer leur passeport et risquent leur vie pour un salaire de ­misère sur des chantiers où règne une chaleur accablante. (La ­Russie a eu recours à des travailleurs forcés nord-coréens fournis par Pyongyang pour construire le stade de Saint-­Pétersbourg, mais la presse en a beaucoup moins parlé.) La Coupe du monde au Qatar est un projet colossal, qui doit être réalisé dans des délais très serrés et est très tributaire des importations et de la main-d’œuvre étrangère. Cela met le pays à la merci de ses voisins : l’embargo imposé par ­l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis fait des dégâts. La jalousie y joue un rôle. Les Saoudiens ont mis plus de temps que les Qatariens à comprendre le soft power du football ; ils ne s’attellent que maintenant à la création d’un ­réseau de chaînes panarabes concurrent de beIN Sports. La Fifa pourrait sortir de l’impasse en faisant de la Coupe du monde 2022 un événement à l’échelle du Golfe, en répartissant les matchs entre l’Arabie saoudite, les Émirats, le Koweït et d’autres. Cela soulagerait le ­Qatar, ­encouragerait les relations de bon voisinage et inci­terait l’ensemble des pays du Golfe à abolir la kafala, comme s’y emploie timidement le ­Qatar en ce moment. Un tournoi commun ­ferait écho à la réussite du Mondial 2002, coorganisé par les rivaux de longue date que sont le Japon et la Corée du Sud. Cela refléterait l’idée, chère à la Fifa, que le football rapproche les peuples (et sur laquelle se fondait Blatter pour prétendre au Prix Nobel de la paix). Le football est une force planétaire presque aussi puissante que le dit la Fifa, ce qui explique que les puissances montantes aient mis la main dessus.   — Cet article est paru dans The New York Review of Books le 28 septembre 2017. Il a été traduit par Laurent Bury.
LE LIVRE
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The Fall of the House of FIFA: The Multimillion-Dollar Corruption at the Heart of Global Soccer de David Conn, Nation Books, 2017

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