La Fifa, ou la corruption en toute impunité
par Simon Kuper

La Fifa, ou la corruption en toute impunité

À partir des années 1980, l’instance dirigeante du football mondial a érigé la corruption en système. La justice américaine a fini par s’y intéresser. Mais tant que des États fortunés entendront faire du foot un instrument d’influence, les pratiques ne sont pas près de changer.

Publié dans le magazine Books, septembre/octobre 2018. Par Simon Kuper

Sepp Blatter, octobre 2014/ Mohammad Hassanzadeh, Tasmin News, CC 4.0
Le 27 mai 2015, à l’aube, la ­police suisse fait une descente dans un hôtel cinq étoiles de Zurich, le Baur au Lac, et ­arrête sept hauts responsables de la ­Fédération internationale de football association (Fifa). « Le personnel atten­tionné de l’hôtel conduisit certains d’entre eux par la porte de service aux voitures qui les attendaient, en les protégeant des photographes avec des draps de lit », raconte le journaliste du Guardian David Conn. L’opération a été menée en colla­boration avec le FBI. Son directeur, James Comey, accuse les prévenus d’avoir « alimenté une culture de corruption et de cupidité ». Comme le ­relate Conn dans The Fall of the House of FIFA, l’enquête, commencée en 2011, portait sur les conditions d’attribution de l’orga­nisation des Coupes du monde de football 2018 et 2022, respectivement à la Russie et au Qatar. Sur le moment, ces interpellations ont rassuré beaucoup d’observateurs : le gendarme de la planète que sont les États-Unis était encore en mesure d’appréhender des délinquants internationaux. Mais, trois ans plus tard, le sentiment est tout autre. La Fifa n’a pas abandonné ses mauvaises habitudes, et les pays occidentaux n’ont visiblement pas les moyens d’imposer des changements. Conn montre dans son livre que la saga de l’instance dirigeante du football mondial depuis les années 1970 a préfiguré les bouleversements géo­politiques à venir, notamment la fin de la domination économique et politique de l’Occident. La plupart des sports d’équipe ­modernes ont été codifiés en Grande-Bretagne au XIXe siècle, entre autres dans l’espoir de détourner les garçons de la masturbation. Mais les Britanniques ne voyaient guère l’intérêt de jouer contre des étrangers, et la plupart des grandes instances sportives internationales ont été créées par les Français. La Fifa a été fondée à Paris en 1904 par sept pays d’Europe continentale. Elle avait pour vocation de veiller au respect des règles du football et de chapeauter les fédérations nationales. Elle n’a jamais eu beaucoup de pouvoir réglementaire et n’a pas autorité sur les clubs professionnels. Elle tire son pouvoir d’un événement prestigieux, la Coupe du monde masculine, qui se déroule tous les quatre ans et a été disputée pour la première fois en 1930, en Uruguay. En 1932, le siège de la Fifa est transféré en Suisse, pays central et neutre. Jusque dans les années 1970, la fédération reste un club de gentlemen euro­péens, dirigé par de vieux messieurs qui adhérent aux idéaux du fair-play et du sport amateur. Sir Stanley Rous, le professeur de sport britannique qui devient président de la Fifa en 1961, exerce ses fonctions bénévolement. Le football féminin est vu d’un mauvais œil : la ­Fédération anglaise de football l’interdit de 1921 à 1971. Après la décolonisation, des pays d’Afrique et d’Asie rejoignent les rangs de la Fifa. Rous, qui défend l’apartheid en Afrique du Sud, ne sent pas le vent tourner. En 1974, il se fait ravir la présidence par l’homme d’affaires brésilien João Havelange, qui a fait campagne sur un programme tiers-mondiste. Rous prend sa retraite, refuse qu’on lui verse une pension et, selon l’historien du sport David Goldblatt, s’oppose à l’idée que le trophée de Coupe du monde porte son nom. Avec le peu souriant Havelange, qui a dirigé la Fifa pendant près d’un quart de siècle jusqu’en 1998, débute une ère très différente. Cet ancien nageur, qui a participé aux jeux Olympiques de 1936 à Berlin, est revenu dans son pays impressionné par l’efficacité de l’Allemagne nazie. Il introduit de la rigueur dans l’organisation de l’équipe nationale de football brésilienne, qui volera de victoire en victoire à la fin des ­années 1950 et dans les années 1960. Depuis qu’il est président, déclare un jour Havelange, « on peut dire que la Fifa est parfaitement gérée ». Il traite tout le monde comme des sous-fifres. « Quand ­Rupert Murdoch s’invita dans la loge VIP lors de la Coupe du monde 1994 pour tenter de rencontrer ­Havelange, raconte Goldblatt, ce dernier lui opposa un mépris glacial et l’envoya paître. » Havelange mesure bien pourtant le pouvoir des médias et, sous son règne, la télévision transforme le football. Il perçoit que ce sport peut faire des adeptes dans toutes les sociétés. Un siècle aupa­ravant déjà, les Britanniques avaient exporté le football à une vitesse stupéfiante. Pour ne citer qu’un exemple, en 1889, Frederick Rea, un Anglais de 21 ans, débarqua sur l’île écossaise de South Uist pour prendre ses fonctions de directeur d’école. Quelques années plus tard, deux de ses frères qui lui rendaient visite lui apportèrent un ballon de cuir. En moins de deux décennies, le football conquit South Uist. Le shinty, sport de crosse qu’on y pratiquait depuis mille quatre cents ans, « fut effacé de la face de l’île comme la craie sur un tableau noir », écrit le journaliste britannique Roger Hutchinson.   Le football est un sport peu onéreux et simple à comprendre, malgré sa complexité tactique. Les joueurs évoluent sur le terrain avec la grâce de danseurs. Quand on observe un grand footballeur comme l’Argentin Lionel Messi, on voit se manifester un génie humain plus facile à comprendre que celui d’Einstein ou de Picasso. Chaque pays possède son propre style de jeu, dont on est persuadé qu’il reflète le tempérament national : l’énergie guerrière en Angleterre ou la danse au pied léger au Brésil. Quand leur équipe participe à la Coupe du monde, les ressortissants d’un pays sentent que leur nation s’y ­incarne. Ces onze jeunes gens en maillot en fibres synthétiques sont plus vivants que le drapeau, plus tangibles que le produit intérieur brut. Le pays s’incarne aussi sur un canapé : dans de nombreux pays, les matchs de Coupe du monde disputés par l’équipe nationale battent tous les records ­d’audience à la télévision. L’amour du sport s’est toujours mêlé à la quête de prestige national. La Coupe du monde offre une autre hiérarchie internationale : cette fois, les États-Unis sont des ­minus et le Brésil est une super­puissance. ­Depuis Mussolini, les dirigeants se cramponnent au prestige de leur équipe ­gagnante. Et, maintenant que le football s’est étendu au monde entier, des pays qui ne peuvent pas imaginer gagner le tournoi se mettent en tête de l’organiser. À partir des années 1980, Havelange élargit la compétition aux équipes africaines et asiatiques, ce qui fait grimper la valeur des droits de diffusion et de sponsoring de la Coupe du monde. Mais l’équipe restreinte de la Fifa n’a pas les compétences ­nécessaires pour les commercialiser (en 1974, le siège de l’organisation à ­Zurich emploie en tout et pour tout 12 ­salariés). Horst Dassler, dont le père a fondé la marque de chaussures de sport Adidas, une grosse affaire comparée à la Fifa, achète de nombreux droits directement à Havelange. Dassler lui verse des dessous-de-table, et le Brésilien transporte des mallettes de billets en première classe entre Zurich et Rio.   Sepp Blatter a compris très tôt que le pouvoir mondial se déplaçait vers l’est Havelange a les coudées franches. Très peu de journalistes s’intéressent à la gestion des compétitions sportives. Et la Suisse, avec sa tradition de discrétion et de secret bancaire, laisse agir à leur guise les fédérations ­sportives implantées sur son territoire. Les auto­rités helvètes traitent la Fifa un peu comme s’il s’agissait d’une asso­ciation communale de chasse. Des dizaines d’autres fédérations sportives, dont le Comité international olympique, ­choisissent d’ailleurs de s’établir dans ce pays efficace et complaisant. Beaucoup d’entre elles se laissent corrompre, tandis qu’une caste de gestionnaires suisses en prend les rênes. En 1975, le jeune Sepp Blatter, originaire du canton rural du Valais, bourreau de travail et protégé de Horst Dassler, devient directeur technique de la Fifa. Quand Havelange prend sa retraite, en 1998, le congrès de la Fédération, ­réuni à Paris, élit Blatter pour lui succéder. Le président de chacune des fédé­rations nationales de football dispose d’une voix. L’île antil­laise de Montserrat, avec ses 4 900 habi­tants, pèse donc ­autant que la Chine. Plusieurs présidents de fédérations natio­nales s’avèrent corruptibles. Dans son livre de 1999, « Comment ils ont ­détourné le foot » (1), David Yallop raconte que l’émir du ­Qatar (pays alors peu connu) expédia en jet privé 1 million de dollars en ­liquide à Paris, où vingt électeurs ­reçurent apparemment chacun une enveloppe pleine de dollars. Cette élection donne un avant-goût de ce que sera la présidence de Blatter. Les Coupes du monde rapportent des sommes de plus en plus élevées : les ­recettes de la Fifa passent de 308 millions de dollars durant la ­période 1994-1998 à 5,7 milliards pour la ­période 2010-2014. C’est qu’à présent le monde entier, de la Chine aux États-Unis, regarde le tournoi à la télé. Blatter s’attribue néanmoins le mérite d’avoir « développé » le sport, comme la Fifa en a censément la mission. Il redistribue une grosse partie du butin aux barons nationaux et continentaux du football, à des fins de « développement ». Les versements, souvent remis par un collaborateur de Blatter à la veille d’une élection à la présidence de la Fifa, ont en théorie pour but de financer des équipements sportifs dans le pays en question. Certaines fédérations nationales, surtout en Afrique, n’ont en effet même pas les moyens de se payer une ligne téléphonique. Mais, comme personne ne contrôle l’usage qui est fait des fonds, un patron de fédération peut se mettre l’argent dans la poche sans que personne n’y trouve rien à redire. Personne n’a autant profité de ce système que le Trinidadien Jack Warner, passé de modeste universitaire à grand manitou du football mondial. Warner regroupe 31 fédérations nationales des Caraïbes, pour la plupart minuscules, dans l’Union caribéenne de football (CFU). Dans un congrès réunissant un peu plus de 200 pays, ce groupe ­détient souvent la clé du scrutin. Et c’est ainsi que, comme Conn en apporte la preuve, Warner reçoit au moins 26 millions de dollars de la Fifa pour construire un Centre d’excellence João-Havelange dans son pays natal, sur un terrain dont on découvrira plus tard qu’il lui appartient (aujourd’hui suspendu à vie, ­Warner continue à mener une vie prospère à Trinidad). La Fifa peut se permettre ce gâchis parce que, hormis les salaires confidentiels de ses 400 salariés et les billets d’avion de première classe auxquels ils ont droit, ses frais de fonctionnement sont modiques. À chaque Coupe du monde, elle encaisse presque tous les droits de diffusion télévisée et de sponsoring, tandis que le pays hôte finance les infrastructures requises. Seule une infime partie des sommes versées à Warner ont servi à aménager des terrains de foot pour la population ou à construire des stades en…
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