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Francis Galton, l’homme qui voulait améliorer l’espèce humaine

Scientifique de haute volée, le cousin de Darwin, Francis Galton, a forgé les concepts de base qui fondent toujours les statistiques sociales. Convaincu du caractère partiellement héréditaire des traits humains, il s’inquiétait de voir les pauvres et les « faibles d’esprit » proliférer et a lancé le mouvement eugéniste pour favoriser la reproduction des meilleurs éléments. Une vision dévoyée par ses héritiers.


©Paul D. Stewart/SPL/Cosmos

En combinant les photographies de plusieurs individus de même profil ethnique ou culturel, Galton prétendait mettre en évidence les « types ». Ici, le « type juif ».

Dans les années 1880, les habitants de différentes villes britanniques remarquèrent peut-être un vieux monsieur chauve, à favoris, qui louchait sur toutes les jeunes filles qu’il croisait dans la rue, tout en manipulant quelque chose dans sa poche. Ce qu’ils voyaient alors n’était pas la luxure en action, mais la science. Dans sa poche, notre homme dissimulait un appareil qu’il avait baptisé « perceur », une aiguille montée sur un dé à coudre et un morceau de papier en forme de croix. En perçant des trous à différents endroits du papier, il pouvait enregistrer discrètement la note qu’il attribuait à la silhouette de la passante, sur une échelle allant de « séduisante » à « repoussante ». Après de nombreux mois passés à manier son perceur et à compiler les résultats, il put établir une « carte de la beauté » dans les îles Britanniques. Londres en était l’épicentre, Aberdeen l’exact opposé.

Ce genre de recherche allait comme un gant à Francis Galton, qui avait pris pour devise : « Chaque fois que tu peux, dénombre. » Il fut l’un des grands découvreurs victoriens, explora des régions inconnues d’Afrique, fut un pionnier de la prévision météorologique et du relevé d’empreintes digitales. Il découvrit des règles statistiques qui révolutionnèrent la méthodologie scientifique. Pourtant, on se souvient surtout de lui aujourd’hui pour une invention qui le montre sous un jour résolument sinistre : l’eugénisme, science (ou pseudoscience) de « l’amélioration » de l’espèce humaine par croisements sélectifs.

La biographie de Martin Brookes intègre ce versant sinistre dans son titre même : « Sombres visions et brillantes idées. » L’auteur a travaillé au Laboratoire Galton de l’University College de Londres (qui, avant d’être pudiquement rebaptisé en 1965, s’appelait Laboratoire Galton d’eugénisme national). Il est manifestement impressionné par la curiosité foisonnante du scientifique et par l’ampleur de ses découvertes. Néanmoins, il ne peut s’empêcher de trouver un peu loufoque cet homme en proie à l’obsession du dénombrement et des mesures, « l’un des principaux représentants de la dinguerie scientifique de l’époque victorienne ». Si Brookes voit juste, Galton fut détourné du droit chemin non seulement par les préjugés de son temps, mais aussi par son incapacité à comprendre les notions statistiques dont il était pourtant le concepteur.

 

Né en 1822 dans une riche famille de quakers distingués – son grand-père maternel était Erasmus Darwin, médecin et botaniste respecté qui écrivit des poèmes sur la vie sexuelle des plantes –, Galton bénéficia d’une éducation libérale. Enfant, il se délectait de sa propre précocité : « J’ai 4 ans et je peux lire n’importe quel livre anglais. Je peux réciter tous les substantifs, adjectifs et verbes actifs latins, en plus de 52 vers de poésie latine. Je peux faire toutes les additions et multiplier par 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8 et 10. Je sais aussi réciter la table des pence (1).Je lis un peu le français et je connais l’heure. » Lorsque Galton eut 16 ans, son père décida qu’il devrait embrasser la carrière de médecin, comme son grand-père. Placé en apprentissage dans un hôpital, le jeune homme fut dégoûté par les cris des patients opérés sans anesthésie. Quand il consulta son cousin Charles Darwin, qui revenait de son expédition à bord du Beagle, celui-ci lui conseilla d’« étudier les mathématiques comme un forcené ». Il partit donc pour Cambridge où, malgré l’invention d’une « machine à ranimer le courage » qui lui faisait ruisseler de l’eau sur la tête, il ne résista pas au surmenage.

Galton allait conserver toute sa vie cette alternance d’activité intellectuelle frénétique et d’effondrement nerveux. La mort de son père l’avait pourtant affranchi, dès ses 22 ans, de toute nécessité de gagner sa vie. Désormais à la tête d’un héritage substantiel, il put s’adonner à un certain hédonisme sportif. En 1845, il descendit le Nil pour chasser l’hippopotame, puis traversa le désert de Nubie à dos de chameau. Il apprit seul l’arabe, et une prostituée lui transmit apparemment une maladie vénérienne ; selon son biographe, cela pourrait expliquer un net refroidissement de ses ardeurs pour les femmes.

 

Le monde comptait alors de vastes territoires encore vierges, et leur exploration semblait être une vocation appropriée pour un riche célibataire victorien. En 1850, Galton s’embarqua pour le sud de l’Afrique et s’aventura dans des régions de l’intérieur des terres qu’aucun Blanc n’avait vues jusque-là. Avant de partir, il acheta à un théâtre de Drury Lane une couronne qu’il prévoyait de placer « sur la tête du plus grand potentat ou du plus éloigné que je rencontrerai ». Cette biographie offre un récit captivant des 1 500  kilomètres qu’il parcourut dans la brousse. Improvisant une tactique de survie en cours de route, il dut affronter la chaleur accablante, le manque d’eau, les guerres tribales, les lions affamés, les essieux cassés, les guides trompeurs et les porteurs indigènes dont les superstitions alimentaires mutuellement conflictuelles empêchaient d’établir un menu satisfaisant pour tous avec les moutons et les bœufs du garde-manger mobile de la caravane.

Galton apprit à maîtriser le sextant, qu’il utilisa même un jour pour mesurer de loin les courbes d’une autochtone particulièrement rebondie, « une Vénus parmi les Hottentots ». Le point d’orgue du voyage fut son entrevue avec le roi Nangoro, dirigeant tribal considéré localement comme « l’homme le plus gros au monde ». Fasciné par la peau blanche et les cheveux raides de l’Anglais, Nangoro ne fut que modérément ravi quand celui-ci posa sur son crâne la ridicule couronne de théâtre. Mais quand le monarque envoya sa nièce, couverte de beurre et d’ocre rouge, dans la tente de son visiteur en guise d’épouse pour la nuit, Galton, vêtu de son unique costume propre, en lin blanc, jugea la princesse nue « aussi apte qu’un rouleau d’imprimeur bien encré à laisser une trace sur tout ce qu’elle touchait… Je la fis donc éjecter sans grande cérémonie ».

Les exploits de Galton le rendirent célèbre : à son retour en Angleterre, les journaux fêtèrent l’explorateur trentenaire et la Royal Geographical Society lui remit une médaille d’or. Mais, après avoir écrit un best-seller sur l’art de survivre dans la brousse africaine, le voyageur décida qu’il en avait assez de la vie aventureuse. Il se maria avec une femme sans grâce, issue d’une famille d’intellectuels illustres, avec qui il ne parvint jamais à avoir d’enfants, et s’établit dans le quartier londonien de South Kensington pour mener une vie de scientifique dilettante.

Galton pensait depuis toujours que son vrai métier était de mesurer les choses. Dans ce cadre, il procéda à des expériences complexes sur la science du thé, en rédigeant des équations pour aboutir à un breuvage parfait. Et finit par s’intéresser à un sujet réellement important : le climat. À cette époque, la météorologie ne méritait guère le nom de science et, par ses efforts de prévision, le premier météorologue en chef du gouvernement britannique s’était attiré de telles moqueries qu’il finit par se trancher la gorge. Prenant l’initiative, Galton sollicita des rapports sur les conditions climatiques de toute l’Europe, puis créa le prototype de la carte météorologique moderne. Il découvrit aussi un système de hautes pressions qu’il appela « anticyclone ».

Galton aurait pu se contenter jusqu’à la fin de ses jours d’un rôle mineur de scientifique amateur si un événement spectaculaire n’en avait décidé autrement : la parution en 1859 du livre de Darwin, De l’origine des espèces. En lisant l’ouvrage de son cousin, Galton eut la révélation de son objectif dans la vie. Il fut particulièrement frappé par l’évocation, pour illustrer le fonctionnement de la sélection naturelle, des croisements de plantes et d’animaux domestiques par les paysans qui cherchent à améliorer l’espèce. Peut-être l’évolution humaine pouvait-elle être guidée de la même manière ? Mais, là où Darwin songeait surtout à l’évolution des caractéristiques physiques, comme les ailes et les yeux, Galton appliqua la même logique de l’hérédité à des qualités mentales, comme le talent et la vertu. « Si l’on consacrait à l’amélioration de la race humaine un vingtième du coût et des efforts prodigués pour l’amélioration des chevaux et du bétail, quelle galaxie de génies ne pourrait-on créer ! », écrivit-il en 1864 dans un article de magazine, sa première salve eugéniste. Il n’inventera le mot qu’une vingtaine d’années plus tard, à partir du mot grec signifiant « bien né ».

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Galton est aussi le père de la formule « nature vs culture », encore au cœur des débats contemporains (il la devait sans doute à La Tempête, de Shakespeare, où Prospero se désole que son esclave Caliban soit « Un démon, un diable-né, car à sa nature/La culture ne saurait adhérer ») (2). À Cambridge, le chercheur avait remarqué que les parents des meilleurs étudiants avaient eux aussi brillé à l’université ; cette réussite familiale ne pouvait résulter du pur hasard, estimait-il. Cette intuition fut confortée au cours de ses voyages, qui lui inspirèrent une conscience très nette de ce qu’il appelait « les particularités mentales des différentes races ». Galton se donna beaucoup de mal pour trouver des preuves à l’appui de sa foi en la supériorité de l’inné sur l’acquis. Dans son livre de 1869, « Le génie héréditaire », il dresse de longues listes d’hommes « éminents » (juges, poètes, savants, et même rameurs et lutteurs) pour montrer que l’excellence se transmet de génération en génération. Afin de répondre à l’objection selon laquelle cela tenait peut-être à des avantages sociaux plutôt qu’à la biologie, il prit comme groupe de contrôle les fils adoptifs des papes. Son argumentation provoqua des comptes rendus sceptiques mais impressionna Darwin. « En un sens, vous avez fait d’un adversaire un converti, lui écrivit-il, car j’ai toujours soutenu qu’à l’exception des imbéciles les hommes ne diffèrent guère par l’intellect, mais seulement par l’application et l’ardeur au travail. »

Pour Galton, les difficultés ne faisaient pourtant que commencer. Si son utopie eugéniste devait se changer en possibilité concrète, il lui fallait en apprendre davantage sur le fonctionnement de l’hérédité. Sa foi en l’eugénisme le poussa donc à tenter de découvrir les lois de la transmission génétique. Et cela le mena à la statistique.

La discipline était alors un amas aride de recensements démographiques, de résultats commerciaux, et ainsi de suite. Elle était dénuée d’intérêt mathématique, en dehors de l’unique concept de courbe en cloche. Cette courbe fut observée pour la première fois quand des astronomes du XVIIIe siècle remarquèrent que les erreurs commises dans leurs mesures de la position des planètes et autres corps célestes avaient tendance à s’accumuler de manière symétrique autour de la véritable valeur. Sur un graphique, les erreurs prenaient la forme d’une cloche. Au début du XIXe siècle, un astronome belge, Adolphe Quetelet, constata que cette « loi des erreurs » s’appliquait aussi à de nombreux phénomènes humains. Rassemblant des informations sur le tour de poitrine de plus de 5 000 soldats écossais, par exemple, Quetelet s’aperçut que les données formaient une courbe en cloche avec pour centre la taille moyenne, d’environ 100 centimètres.

 

Du point de vue mathématique, la courbe en cloche apparaît systématiquement dès qu’une variable (comme la taille humaine) est déterminée par un ensemble de petites causes (les gènes, la santé, l’alimentation) fonctionnant de manière plus ou moins indépendante. Pour Quetelet, la courbe en cloche représentait les écarts accidentels par rapport à un idéal, « l’homme moyen ». Cependant, quand il prit connaissance des travaux de Quetelet, Galton vit avec enthousiasme cette courbe sous un jour tout autre : elle ne décrivait pas des accidents négligeables, mais des différences révélant la variabilité dont dépendait l’évolution. Sa quête des lois gouvernant la transmission de ces différences d’une génération à l’autre conduisit à ce que Brookes appelle à juste titre « deux des plus grands legs de Galton à la science » : la régression et la corrélation.

Même si le chercheur s’intéressait davantage aux facultés mentales héréditaires, il savait qu’elles seraient difficiles à mesurer. Il se concentra donc sur des traits physiques comme la taille. La seule règle d’hérédité alors connue était résumée par le dicton « Les chiens ne font pas des chats ». Les parents grands ont tendance à avoir des enfants grands, alors que les parents petits ont tendance à avoir des enfants petits. Mais les cas individuels étaient imprévisibles. Dans l’espoir de découvrir un modèle plus général, Galton créa en 1884 un « laboratoire anthropométrique » à Londres. Attirées par sa renommée, des milliers de personnes y affluèrent et laissèrent mesurer leur poids, leur taille, leur temps de réaction, leur force de traction, leur perception des couleurs, etc. Parmi eux, le Premier ministre William Gladstone : « M. Gladstone insista de manière amusante sur la taille de sa tête […], mais la circonférence se révéla finalement n’être pas si grande », nota Galton, très fier de son énorme crâne chauve.

Après avoir recueilli des données auprès de 205 couples et de 928 de leurs enfants adultes, Galton reporta les chiffres sur un graphique, la taille des parents étant indiquée sur un axe et celle des enfants sur l’autre. Puis il traça une ligne droite à travers le nuage de points pour saisir la tendance représentée. La pente était de 66 %. Cela signifiait que les parents exceptionnellement grands (ou petits) avaient, en moyenne, des enfants dont seulement les deux tiers étaient aussi exceptionnels. En d’autres termes, en matière de taille, les enfants avaient tendance à être moins exceptionnels que leurs parents. Comme Galton l’avait remarqué des années auparavant, cela semblait aussi être vrai pour « l’éminence » : les enfants de Jean-Sébastien Bach, par exemple, étaient peut-être meilleurs musiciens que la moyenne, mais moins remarquables que leur père. Galton qualifia ce phénomène de « régression vers la médiocrité ». L’analyse de la régression permettait de prédire une caractéristique (la taille d’un enfant) d’après une autre (la taille des parents) alors qu’il n’existait qu’un lien très partiel entre elles. Galton élabora une mesure de la force de ces liens flous, qui pouvait s’appliquer même quand les choses ainsi liées étaient de nature différente, comme la pluie et la récolte. À propos de cette technique plus générale, il parlait de « corrélation ».

 

Le résultat fut une avancée conceptuelle majeure. Jusque-là, la science se limitait quasiment aux lois déterministes des causes et des effets, qui sont difficiles à trouver dans le monde biologique, où des causes multiples se mêlent souvent de façon confuse. Grâce à Galton, les lois statistiques acquirent une respectabilité. Sa découverte de la régression vers la médiocrité (ou régression vers la moyenne, comme nous disons à présent) rencontra un écho plus large encore. Pourtant, si claire qu’elle puisse paraître, cette idée est un piège même pour les esprits subtils. L’erreur courante est de croire qu’elle implique la convergence au fil du temps. Si des parents très grands ont tendance à avoir des enfants un peu plus petits et les très petits parents à avoir des enfants un peu plus grands, cela ne veut-il pas dire qu’à la fin nous aurons tous la même taille ? Non, parce que la régression fonctionne aussi bien en avant qu’en arrière : les enfants très grands ont tendance à avoir des parents un peu plus petits, et les enfants très petits ont tendance à avoir des parents un peu plus grands. L’explication de ce paradoxe apparent tient au fait que la régression vers la moyenne se produit quand des facteurs durables se mêlent à des facteurs éphémères. Prenons l’exemple du sport, où l’on confond souvent régression vers la moyenne et baisse de niveau. Les scores phénoménaux obtenus la saison dernière par les meilleurs joueurs de base-ball sont le fruit de la compétence et de la chance conjuguées. Certains sont réellement de grands joueurs qui ont eu une année ordinaire, mais la majorité d’entre eux sont simplement de bons joueurs qui ont eu leur année de chance. Il n’y a pas de raison que ce second groupe ait autant de veine cette année, c’est pourquoi environ 80 % d’entre eux verront leur score décliner.

Prendre la régression vers la moyenne pour une force réelle qui conduit à l’atténuation progressive des talents ou des qualités, c’est être victime de l’« illusion de Galton », erreur très répandue. En 1933, un universitaire du nord-ouest de l’Angleterre, Horace Secrist, commit « Le triomphe de la médiocrité dans le commerce », un livre entier témoignant de cette illusion. Puisque les entreprises très rentables tendent à devenir moins rentables, affirmait-il, et puisque les firmes très peu rentables ont tendance à devenir plus rentables, toutes les entreprises seront bientôt médiocres. Il y a quelques décennies, l’armée de l’air israélienne conclut que le blâme devait être plus efficace que l’éloge pour la motivation des pilotes, puisque les pilotes médiocres que l’on critiquait faisaient ensuite de meilleurs atterrissages, alors que les très bons que l’on applaudissait se posaient ensuite moins bien (il est consternant de penser que nous avons tendance à surévaluer la critique et à sous-évaluer l’éloge à cause de l’illusion de la régression). Plus récemment, un éditorialiste du New York Times a prétendu à tort que les différences raciales en matière de QI disparaîtraient avec le temps, par le simple effet de la régression.

 

Galton était-il lui-même victime de l’illusion de Galton ? Brookes le soutient. Il « s’est entièrement mépris sur ses résultats en matière de régression », car il croyait à tort que la taille humaine tendait « à devenir de plus en plus moyenne à chaque génération ». Pire encore, affirme Brookes, la confusion de Galton sur ce point le poussa à rejeter la vision darwinienne de l’évolution, pour adopter une version plus extrême et plus sinistre de l’eugénisme. Imaginons que la régression fonctionne bel et bien comme une sorte de gravité, ramenant toujours les individus vers la moyenne. Il s’ensuivrait que l’évolution ne pourrait s’accomplir par une série progressive de petits changements, comme l’envisageait Darwin. Elle exigerait d’importantes transformations discontinues, exemptes de régression vers la moyenne. De tels bonds, pensait Galton, devaient avoir entraîné l’apparition d’organismes radicalement nouveaux, ou « caprices de la nature », capables de déplacer la courbe en cloche des facultés. Si l’eugénisme voulait avoir une chance de réussir, il devrait fonctionner de la même façon. Autrement dit, il faudrait mettre à contribution ces caprices de la nature pour créer une nouvelle race, condition indispensable pour avancer véritablement.

Dans son récit, Brookes donne l’impression que Galton avait les idées moins claires qu’en réalité. Il lui fallut près de deux décennies pour élucider les subtilités de la régression, exploit qui, selon Stephen M. Stigler, statisticien à l’université de Chicago, « est comparable aux plus grands événements individuels dans l’histoire de la science, au même niveau que la découverte de la circulation du sang par William Harvey ou de la séparation de la lumière par Isaac Newton ». En 1889, quand Galton publia son livre le plus influent, « L’héritage naturel », il était parvenu à une maîtrise quasi totale du sujet (3). Il savait que la régression n’avait rien à voir avec la vie ou l’hérédité. Il savait qu’elle était indépendante du passage du temps. La régression vers la moyenne existe même entre frères, a-t-il remarqué ; les hommes particulièrement grands ont tendance à avoir des frères un peu moins grands. En fait, Galton put montrer, par un raisonnement géométrique limpide, que la régression est purement mathématique et n’a rien d’une force empirique. Pour dissiper tout doute, il présenta la question de la taille héréditaire comme un problème de mécanique et le soumit à un mathématicien de Cambridge qui, pour sa plus grande joie, confirma sa découverte.

Alors même qu’il posait les bases de l’étude statistique de l’hérédité humaine, Galton continuait à poursuivre bien d’autres intérêts intellectuels, les uns importants, les autres simplement excentriques. Il inventa des lunettes sous-marines lui permettant de lire immergé dans son bain, et il suscita une controverse en employant la statistique pour enquêter sur l’efficacité de la prière (il en conclut que les requêtes adressées à Dieu étaient impuissantes à protéger les hommes de la maladie). Inspiré par le passage de Mars près de la Terre, il conçut un système de signaux célestes pour communiquer avec les Martiens. Plus utilement, il conféra des fondements rigoureux à la pratique naissante du relevé d’empreintes digitales en classant les motifs et en prouvant que chaque être humain possède des empreintes uniques, ce qui fit considérablement progresser le travail de la police victorienne.

 

Galton déploya jusqu’à la fin du siècle une activité incessante. En 1900, l’eugénisme acquit un prestige considérable quand parut l’ouvrage de Gregor Mendel sur l’hérédité des petits pois. Le déterminisme héréditaire devint soudain la dernière mode en sciences. Bien que désormais affecté par la surdité et l’asthme (qu’il soignait en fumant du haschisch), Galton prononça en 1904 une conférence majeure. « Ce que la nature fait aveuglément, lentement et impitoyablement, l’homme peut le faire avec prévoyance, rapidité et bienveillance », déclara-t-il. Un mouvement eugéniste international se créa, dont Galton apparut comme le héros. En 1909, il fut anobli. Deux ans plus tard, à 88 ans, il mourut.

Au cours de sa longue carrière, Galton ne parvint pas à prouver l’axiome central de l’eugénisme : en matière de talent et de vertu, la nature l’emporte sur la culture. Il ne douta pourtant jamais de sa véracité, et de nombreux savants en vinrent à partager cette conviction. Darwin lui-même, dans La Descendance de l’homme, écrivait : « Les travaux admirables de M. Galton nous ont maintenant appris que le génie […] tend à être héréditaire. » Partant de cet axiome, il existe deux façons de mettre l’eugénisme en pratique : la manière « positive », qui consiste à inciter les êtres supérieurs à procréer davantage, et la manière « négative », qui consiste à obliger les êtres inférieurs à procréer moins. Pour l’essentiel, Galton était un eugéniste positif. Il soulignait l’importance de mariages précoces et d’une fertilité élevée parmi l’élite génétique, fantasmant sur de somptueuses noces financées par l’État, dans l’abbaye de Westminster, où la reine conduirait les élus à l’autel, en guise d’encouragement.

Toujours hostile à la religion, il protestait contre l’Église catholique qui, au fil des siècles, avait toujours imposé le célibat à certains de ses membres les plus brillants. Grâce à la propagation des idées eugénistes, il espérait que les plus doués prendraient conscience de leur responsabilité de procréer pour le bien de la race humaine. Mais Galton ne pensait pas que l’eugénisme puisse être entièrement affaire de persuasion morale. Inquiet de voir que, dans l’Angleterre industrielle, les pauvres se reproduisaient de façon disproportionnée, il aurait voulu que l’action caritative se détourne d’eux au profit des « désirables ». Pour empêcher « la libre propagation de la masse de ceux qui sont gravement atteints de démence, de faiblesse d’esprit, de criminalité récurrente et de paupérisme », il appelait de ses vœux « une contrainte sévère », qui pourrait prendre la forme de restrictions sur les mariages ou même de stérilisation.

Les propositions de Galton étaient bien modestes par rapport à celles de contemporains célèbres qui se rallièrent à sa cause. H. G. Wells, par exemple, déclarait : « C’est dans la stérilisation des ratés, et non dans la sélection des succès en vue de croisements, que réside la possibilité d’une amélioration de la race humaine. » Même si Galton était conservateur, son credo fut adopté par des progressistes comme Harold Laski, John Maynard Keynes, George Bernard Shaw ou encore Sidney et Beatrice Webb. Aux États-Unis, ses disciples new-yorkais fondèrent la Galton Society, qui se réunissait régulièrement dans une salle de l’American Museum of Natural History, et des vulgarisateurs conduisirent le reste du pays à se passionner pour l’eugénisme. « Nous autres Américains, si soucieux du pedigree de nos cochons, de nos poulets et de notre bétail, jusqu’à quand continuerons-nous à laisser au hasard ou au sentiment “aveugle” l’ascendance de nos enfants ? » demandait une affiche lors d’une manifestation organisée à Philadelphie. Quatre ans avant la mort de Galton, l’Indiana fut le premier État à légaliser la stérilisation, « pour empêcher la procréation de criminels confirmés, d’idiots, d’imbéciles et de violeurs ». La plupart des autres États allaient bientôt en faire autant. Au total, quelque 60 000 stérilisations sur ordre judiciaire seront pratiquées sur des Américains jugés inadaptés d’un point de vue eugénique.

Mais c’est en Allemagne que l’eugénisme prit sa forme la plus abominable. Les idées de Galton visaient à élever l’ensemble de l’humanité ; même s’il partageait les préjugés courants à son époque, le concept de race ne jouait pas un grand rôle dans ses théories. Au contraire, l’eugénisme allemand se transforma vite en Rassenhygiene, en hygiène raciale. Sous Hitler, près de 400 000 personnes atteintes de maux hypothétiquement héréditaires (faibles d’esprit, alcooliques, schizophrènes) furent stérilisées de force. Et, au fil du temps, beaucoup furent tout simplement assassinées.

 

L’expérience nazie provoqua un rejet de l’eugénisme qui mit un terme au mouvement. Les généticiens le condamnèrent comme une pseudoscience, parce qu’elle exagérait le degré auquel l’intelligence et la personnalité sont déterminées par l’hérédité, et parce qu’elle simplifiait abusivement la façon mystérieuse et complexe dont de nombreux gènes entrent en interaction pour donner ses caractéristiques à un individu. En 1966, le généticien britannique Lionel Penrose affirmait : « Notre connaissance des gènes humains et de leur action est encore si imparfaite qu’il est présomptueux et absurde d’établir des principes catégoriques pour améliorer l’espèce. »

Depuis, la science a beaucoup appris sur le génome humain, et, grâce aux progrès de la biotechnologie, nous avons notre mot à dire dans la configuration génétique de nos descendants. Les tests prénatals, par exemple, peuvent signaler aux parents qu’un enfant à naître est atteint d’une maladie génétique comme la trisomie 21 ou la maladie de Tay-Sachs, ce qui offre la douloureuse possibilité d’avorter. La technique de « sélection des embryons » permet un contrôle plus grand encore. Plusieurs embryons sont créés in vitro à partir du sperme et des ovules des parents ; ils sont soumis à des tests génétiques, et celui qui possède les meilleures caractéristiques est implanté dans le ventre de la mère. Ces deux techniques peuvent être considérées comme des formes d’eugénisme « négatif », puisque les gènes discriminés sont associés à des maladies ou pourraient l’être à d’autres situations que les parents jugeraient indésirables (faible QI, obésité, homosexualité ou calvitie) (4).

 

À l’horizon se profile une possibilité eugénique plus radicale, au-delà de tout ce que Galton envisageait. Il s’agirait de modeler l’hérédité de nos descendants en agissant directement sur le matériau génétique de la cellule d’où ils seront issus. Cette technique, appelée « thérapie germinale », a déjà été utilisée sur plusieurs espèces de mammifères et, selon ses défenseurs, ce n’est qu’une question de temps avant que les hommes puissent en bénéficier [lire l’article d’Erik Parens, p. 37]. La perspective d’éliminer les maladies génétiques apparaît comme la justification habituelle de la thérapie germinale. Mais elle pourrait aussi servir à « améliorer » l’humain. Par exemple, si les chercheurs identifiaient les gènes associés à l’intelligence ou aux capacités sportives, la thérapie germinale pourrait offrir aux parents la possibilité de rendre leurs enfants plus performants de ce point de vue.

L’eugénisme galtonien était erroné parce qu’il s’appuyait sur une science défectueuse et reposait sur la coercition. Mais l’objectif de Galton – exclure par croisement la barbarie de l’humanité – n’avait rien d’immoral. Le nouvel eugénisme, en revanche, se fonde sur une science relativement sûre (même si elle est encore très incomplète) et n’a rien de coercitif ; les décisions sur le patrimoine génétique des enfants seraient laissées à leurs parents. C’est l’objectif de ce nouvel eugénisme qui est moralement douteux. Si ces technologies servent à façonner le patrimoine génétique d’enfants selon les désirs – et les moyens financiers – de leurs parents, le résultat pourrait être un groupe d’individus « à gènes riches », plus intelligents, plus sains et plus beaux que la sous-classe des « naturels ». Cet idéal d’amélioration individuelle, plutôt que de progrès de l’espèce, s’oppose clairement à la vision de Galton.

« L’amélioration de notre espèce me semble être l’un des plus hauts objectifs que nous puissions raisonnablement viser, déclara Galton dans sa conférence de 1904. Nous ignorons les destinées ultimes de l’humanité, mais nous sommes sûrs qu’il est aussi noble de vouloir en élever le niveau […] qu’il serait abject de vouloir le rabaisser. » Martin Brookes a peut-être raison de parler de « sermon stupide », mais ce discours possède une certaine droiture lorsqu’on le compare à celui des nouveaux eugénistes, sur l’avenir « post-humain » des bébés sur mesure. Galton, lui, avait au moins l’excuse de l’innocence historique.

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 24 janvier 2005. Il a été traduit par Laurent Bury.

Notes

1. Avant que le Royaume-Uni n’adopte le système décimal pour sa monnaie, le calcul des prix était un art délicat, puisqu’une livre était égale à 20 shillings et que chaque shilling valait 12 pence, le penny étant lui-même subdivisé en 4 farthings…

2. Le mot anglais est nurture.

3. Comme « Le génie héréditaire », ce livre n’a pas été traduit en français.

4. Il n’existe pas à ce jour de test génétique pour ce type de trait.

LE LIVRE
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Mesures extrêmes. Sombres visions et brillantes idées de Francis Galton de Martin Brookes, Bloomsbury, 2004

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