Freeman Dyson, savant iconoclaste

Pionnier de la physique quantique puis de l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire, concepteur de projets excentriques, le physicien anglo-américain est aussi un littéraire, convaincu qu’il y a d’autres sources de savoir humain que la science.


© Karol Jalochowski

Freeman Dyson (ici en 2016 dans le documentaire Space Dreamer). Le public a découvert son allure singulière, avec son nez aquilin et ses grandes oreilles pointues qui lui donnent l’air d’un elfe.

«Excentrique », « iconoclaste », « anticonformiste », « héré­tique » : ces qualificatifs fréquemment employés à propos du célèbre mathématicien et physicien anglo-américain Freeman Dyson reflètent à l’évidence un trait essentiel de sa personnalité. Son intérêt pour des sujets très variés, dont certains à la limite de la science-­fiction, comme la colonisation de l’espace ou la vie extraterrestre, ses prédictions ­audacieuses sur l’avenir de la biotechnologie, sa sympathie pour les savants « rebelles » et marginaux, sa conception de la science comme un ­savoir subversif plus proche de l’art que de la philosophie, ses vues peu orthodoxes sur les rapports de la science et de la religion (qu’il ne juge pas problématiques), le diplôme de doctorat (qu’il voudrait supprimer) ou le changement climatique (dont il considère qu’on exagère les risques) donnent de Dyson l’image d’une sorte de joyeux touche-à-tout inspiré et provocateur. Il l’est assurément, mais il est aussi et avant tout l’un des plus brillants physiciens du XXe siècle, un penseur d’une grande profondeur et la plus fine plume scientifique des ­cinquante dernières années. En 1981, sous le titre Les Dérangeurs de l’Univers, il publiait un magnifique livre de souvenirs rapidement ­devenu un classique de l’autobiographie scientifique (1). Pour faire le récit de sa vie, il s’était appuyé sur les lettres qu’il envoyait chaque semaine à ses parents et qu’il avait demandé à sa mère de conserver soigneusement, après avoir découvert que c’était grâce à une correspondance semblable que James Watson avait pu raconter dans La Double Hélice les différentes étapes de sa découverte, avec Francis Crick, de la structure de l’ADN. À l’âge de 94 ans, Freeman Dyson vient de décider de publier une importante ­sélection de cette correspondance, accompagnée de commentaires. Le recueil, qui s’arrête en 1978 et ne comprend que des lettres à sa famille, constitue une sorte de complément à son autobiographie ainsi qu’à l’excellente biographie que lui a consacrée Phillip Schewe. Né dans une famille d’intellectuels et d’artistes britanniques (son père était compositeur et chef d’orchestre et sa mère une juriste exceptionnellement lettrée), Freeman Dyson a manifesté des dons précoces pour la littérature et les mathématiques. À l’âge de 8 ans, il rédigeait dans une langue étonnante de richesse et de maîtrise, dans le style des romans de Jules Verne, un récit de science-fiction resté inachevé. À 15 ans, il passait ses vacances d’été à résoudre chaque jour, de 6 heures à 22 heures, les 700 problèmes du livre d’équations différentielles du mathématicien britannique H. T. H. Piaggio. À cette époque, il suivait des cours au collège de Winchester, un des établissements d’enseignement secondaire les plus exigeants et réputés du système méritocratique anglais. Il entra ensuite au Trinity College de l’université de Cambridge. Comme à Winchester, à côté de l’étude et de la lecture, son passe-temps favori, conformément à une tradition locale, y était d’escalader la nuit les façades des bâtiments. Ses professeurs étaient de prestigieuses figures : en physique Paul Dirac ; en mathématiques G. H. Hardy, J. E. Littlewood et A. Besicovitch. De ce dernier il hérita un style de démonstration particulier qui consistait, comme il l’expliquera plus tard dans les remarquables « commentaires » à ses propres articles scientifiques, à « construire à partir d’éléments simples une structure architecturale complexe et délicate, souvent dotée d’une organisation hiérarchique, qui, quand elle est achevée, conduit, à l’aide de quelques arguments, à une conclusion inattendue » (2).   Dyson a commencé sa carrière comme mathématicien. Après avoir publié quelques travaux en analyse et en théorie des nombres, frustré par le manque de liens des mathématiques pures avec le monde réel, il décidait d’abandonner cette discipline pour se tourner vers la physique. Ce changement d’orientation le conduisit à émigrer aux États-Unis. Sa première étape y fut l’université Cornell, où Hans Bethe, dans le prolongement des travaux de Dirac, s’employait à jeter les bases de ce qui allait devenir l’électro­dynamique quantique, une théorie permettant de combiner la mécanique quantique et la relativité restreinte. Il y fit la connaissance du jeune physicien prodige ­Richard Feynman, qui devint son ami. Esprit indépendant et original, Feynman était occupé à réinventer toute la physique quantique à l’aide d’une méthode de calcul extraordinairement efficace et rapide mais qu’il était le seul à comprendre et à pouvoir utiliser, parce qu’elle était fondée, non sur des équations mais sur des schémas de nature picturale (les fameux « diagrammes de Feynman »). Au même moment, deux autres physiciens, Julian Schwinger (à Harvard) et Sin-Itiro Tomonaga (au ­Japon) s’efforçaient de résoudre les mêmes problèmes que lui par les moyens analytiques classiques. Dans des circonstances qu’il a souvent racontées, au cours d’un voyage en bus de retour d’Albuquerque où il s’était rendu en compagnie de Feynman, Dyson réalisa, dans un moment d’illumination, que les méthodes employées par les trois physiciens étaient mathématiquement équivalentes. Il le démontra dans deux articles devenus des classiques, en même temps que la possibilité de « renormaliser » les calculs concernés, c’est-à-dire d’éliminer, par un procédé technique, des quantités infinies pouvant y apparaître. Entre-temps, il avait rejoint l’Institute of Advanced Studies de Princeton auquel (sans jamais avoir obtenu de doctorat) il est encore attaché aujourd’hui. L’établissement était alors dirigé par Robert Oppenheimer, à qui Bethe l’avait envoyé en le présentant comme le meilleur étudiant qu’il ait jamais eu. Oppenheimer n’avait pas d’intérêt pour l’électrodynamique quantique et éprouvait peu de sympathie envers Feynman. Dyson, qui soutenait la supériorité pratique de la méthode de son ami, dut donc se battre pour imposer son point de vue. Avec l’aide de Bethe, il finit par faire rendre les armes à Oppenheimer. Schwinger, Feynman et Tomonaga obtinrent le prix Nobel de physique en 1965. De l’avis général, Dyson l’aurait partagé avec eux si le règlement n'avait pas limité à trois le nombre de lauréats. Il n’en conçut pas d’amertume. De toute façon, soulignait-il volontiers, il n’avait pas le profil d’un prix Nobel, parce que, s’intéressant à trop de choses, il était incapable de travailler dix ans sur le même sujet.   Dans les années qui suivirent, ­Freeman Dyson tenta sans succès de résoudre mathématiquement les problèmes posés par une autre catégorie d’interaction physique, l’interaction forte. Rapportant avec honnêteté les commentaires d’une très grande sévérité que lui firent à ce sujet Wolfgang Pauli et Enrico Fermi, il reconnaîtra plus tard que, en l’absence de théories physiques appropriées (qui ne seront développées que plusieurs années après), sa tentative d’étendre son approche mathématique à l’ensemble de la théorie quantique des champs, qui couvre toutes les interactions sauf la gravité, était prématurée. À partir des années 1950, il se consacra donc à d’autres domaines : la mécanique statistique, la physique de l’état solide, la cosmologie. Parallèlement, il s’engagea dans plusieurs projets technologiques, très illustratifs de l’enthousiasme que suscitaient, au début de la seconde moitié du XXe siècle, les perspectives d’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire. Le premier, auquel il a travaillé en collaboration avec le physicien Edward Teller, était la mise au point d’un réacteur nucléaire de petite taille pour la production d’isotopes à des fins médicales, baptisé Triga. Appréciés pour leur sécurité intrinsèque qui leur permet de fonctionner en l’absence d’enceinte de confinement, la combustion s’interrompant spontanément en cas d’emballement, des réacteurs fondés sur ce concept ont été fabriqués à des dizaines d’exemplaires. Beaucoup plus ambitieux, le projet Orion, qui ne s’est jamais concrétisé, visait à concevoir un véhicule spatial propulsé à l’énergie nucléaire. L’idée en avait été proposée par le mathématicien Stanislaw Ulam (père, avec Teller, de la bombe H américaine). ­Dyson, que les voyages interplanétaires avaient toujours fait rêver, l’embrassa avec enthou­siasme. La technique envisagée consistait à lâcher en chapelet, à ­l’arrière d’un vaisseau équipé d’un bouclier protecteur, des dizaines de bombes dont l’explosion engendrerait une très forte poussée. De nombreuses versions ont été imaginées, avec des bombes atomiques ou à hydrogène. Le projet fut abandonné au bout de quelques années en raison de la crainte des retombées radioactives et de la signature du traité d’interdiction des essais nucléaires dans l’atmosphère et dans l’espace. Dyson le regretta ­toujours (3). Durant la Seconde Guerre mondiale, le jeune Freeman avait travaillé au service de recherche opérationnelle du Royal Air Force Bomber Command, qu’il décrira plus tard comme « une gigantesque organisation s’employant à incendier des villes et tuer des gens, et le faisant mal ». Très bureaucratique, le Bomber Command, dirigé par le ­célèbre commandant Arthur « Bomber » Harris, ne parvint jamais à atteindre ses objectifs. Des dizaines de milliers d’habitants de Hambourg et de ­Dresde périrent dans les flammes des tempêtes de feu déclenchées par les bombes incen­diaires, et des centaines de jeunes aviateurs de la RAF trouvèrent la mort dans leurs appareils abattus par la DCA allemande, sans guère d’effet sur l’effort de guerre adverse. Dyson, qui faisait partie de l’équipe chargée de réduire les pertes d’équipages et de bombardiers Lancaster, développa à cette fin des outils statistiques de « méta-analyse » comparables à ceux qui sont aujourd’hui utilisés en médecine et en sociologie. En vain, parce que les recommandations des chercheurs n’étaient pas prises en considération.   Pacifiste avant la guerre, patriote ­durant celle-ci, à l’ère des armements nucléaires il se convainquit de la nécessité, pour éviter les tragédies inutiles, d’un dialogue constant entre autorités politiques et militaires et entre pays. Dans le cadre de l’Arms Control ­Disarmament Agency (ACDA), créée par le gouvernement américain, ainsi que du groupe de scientifiques militants baptisé « comité Jason », Freeman ­Dyson, qui maîtrisait le langage des polito­logues et des généraux aussi bien que celui des ingénieurs, ne ­cessa de plaider – en ­accord avec les vues de son ami le diplomate George Kennan – pour l’abandon de la doctrine de ­destruction mutuelle assurée (DMA), ou équilibre de la ­terreur, puis de l’idée de « first use », l’utilisation d’armes nucléaires tactiques en ­réponse à une attaque non nucléaire (par exemple au Vietnam), ainsi qu’en faveur des accords de désarmement et des initiatives de ­désarmement ­unilatéral. À Cambridge, il avait eu l’occasion de demander à G. H. Hardy la raison pour laquelle il avait arrêté ses recherches pour se mettre à rédiger des ouvrages de souvenirs et de réflexion. « Les jeunes gens, lui avait répondu le mathématicien, doivent prouver des théorèmes, les hommes âgés écrire des livres. » Dyson, toujours prompt à souligner qu’il savait faire deux choses, « calculer et écrire de la prose anglaise », a suivi ce conseil. Jusqu’à un certain point : si sa production scientifique s’est ralentie avec le temps, elle ne s’est jamais complètement tarie. Durant sa huitième décennie de vie, en collaboration ou seul, il a publié plusieurs articles sur des questions pointues de mathématique et de physique. Lors du colloque organisé à l’occasion de son 90e anniversaire, il a présenté une communication sur le problème de l’existence des gravitons (les particules élémentaires hypothétiques censées transmettre la gravité) et les moyens possibles de les détecter. Dans l’ensemble, l’essentiel de son ­activité durant la seconde partie de sa longue existence a cependant consisté à donner des conférences et à rédiger des arti­cles pour une grande variété de ­revues et de magazines, en premier lieu The New York Review of Books. Ces conférences et ces articles forment la matière de plusieurs livres. On y trouve de nombreux portraits, parfois critiques, souvent émouvants, toujours brillants, de savants qu’il a côtoyés : John von Neumann « aussi à l’aise en physique qu’en mathématiques, dans les humanités que dans les sciences », une qualification qu’il pourrait aussi bien s’appliquer à lui-même ; Edward Teller, dont il fait une description nuancée, plus positive qu’il n’est de coutume ; Richard Feynman, « moitié génie, moitié bouffon », dont il admirait l’extraordinaire inventivité et les talents d’amuseur mais aussi les grandes qualités humaines et la sagesse. Et Robert Oppenheimer, incomparable organisateur sans qui le projet de fabrication de la bombe atomique à Los Alamos n’aurait pas pu être mené à bien aussi rapidement, mais ­figure tourmentée qu’il compare non sans justesse à Lawrence d’Arabie, et dont il dit avec beaucoup de finesse que la véritable tragédie de sa vie ne fut pas la perte de son habilitation de sécurité, à l’époque du maccarthysme, du fait de ses liens supposés avec le communisme, mais son échec à devenir un scientifique de tout premier plan en raison de son anxiété et de son manque de patience.  

Ses positions sceptiques sur le changement climatique ont fait scandale

Les livres de Dyson se distinguent par la clarté, la simplicité et l’extrême lisibilité de leur style, qui permet à leur auteur de synthétiser en quelques lignes lumineuses des problèmes complexes ou d’énoncer des vérités parfois mal perçues, comme dans cette réflexion au ­sujet de théories proposées par des savants renommés qui se sont révélées erronées : « La science se compose de faits et de théories. […] Les faits sont censés être vrais ou faux. Ils sont découverts par l’observation ou l’expérimentation. Un scientifique qui affirme avoir découvert un fait qui se révèle être faux sera jugé sévèrement. […] Les théories [...] sont de libres créations de l’esprit humain destinées à décrire notre compréhension de la nature. Parce que celle-ci est incomplète, les théories sont provisoires. [...] Un scientifique qui invente une théorie qui se révèle être fausse sera jugé avec indulgence. » On trouve sous sa plume des idées plus étonnantes, qui consistent souvent à défendre des positions à contre-pied de l’opinion générale. Sur l’origine de la vie sur Terre, par exemple, contre la théorie largement admise que celle-ci est née avec le mécanisme de réplication des gènes et de l’ADN, il soutient la thèse minoritaire que le métabolisme cellulaire a précédé l’apparition des premiers génomes. Quand la recherche de la vie extraterrestre tend à se concentrer sur les planètes d’autres systèmes solaires de notre galaxie ou d’autres galaxies, il préconise d’en traquer les traces dans les comètes et les astéroïdes, où elle est plus facilement détectable et s’est sans doute plus probablement développée. C’est aussi sur ces corps célestes de petite taille qu’il recommande de faire nous-même prospérer la vie, en y plantant ce qu’on appelle des « arbres de Dyson » : des végétaux génétiquement manipulés pour y croître et fournir un écosystème habitable par l’homme. Dans un article sur les moyens de détection de l’existence d’organismes intel­ligents en dehors du système ­solaire, inspiré par une idée trouvée dans le ­roman de science-fiction d’Olaf Stapledon Créateur d’étoiles, il proposera un des concepts les plus fameux auxquels son nom est associé : celui d’une gigantesque structure établie par une civi­lisation extrêmement avancée autour d’un astre pour recueillir son énergie et y vivre, biosphère artificielle constituée d’un essaim discontinu d’objets en ­orbite baptisée « sphère de Dyson » dans la littérature d’anticipation et la série télévisée Star Trek. Ailleurs, se projetant des milliards d’années dans l’avenir, il examine la question du devenir de la vie et de l’intelligence aux derniers ­moments d’existence de notre univers. Sa conclusion est que leur persistance est possible sous une forme exotique qui ne serait pas celle d’organismes de chair et de sang, à condition toutefois que la vie soit de nature analogique et non numérique (ce qui exclut le transfert des états mentaux sur le silicium envisagé par les transhumanistes) et que l’Univers soit en expansion linéaire, non pas accélérée, une hypothèse qui ne fait pas l’unanimité. Parmi les positions de Dyson les plus controversées figurent celles qu’il a prises sur le changement climatique, et qui ont fait scandale lorsqu’il les a exposées publiquement en 2008 et 2009. Sans nier le phénomène d’augmentation du CO2 dans l’atmosphère, qu’il est d’ailleurs l’un des premiers à avoir étudié, il affirme qu’il est impossible d’en déterminer exactement les conséquences, parce que les ­modèles climatologiques s’appuient sur des connaissances incomplètes et ne prennent pas suffisamment en compte les interactions de l’atmosphère et de l’écosystème végétal. Il souligne aussi qu’elles ne seront pas toutes négatives. Au plan pratique, sa thèse est qu’il serait possible d’absorber une bonne partie du CO2 atmosphérique en plantant massivement des ­espèces végétales manipulées génétiquement pour accroître les besoins de leur métabolisme en dioxyde de carbone. Sur le plan philosophique, opposant les « humanistes », au nombre desquels il se compte, et les « environnementalistes », il affirme que « l’environnementalisme a remplacé le socialisme comme religion profane ». Ses détracteurs ont tendance à lui reprocher son optimisme, un trait de caractère qu’il se reconnaît volontiers et attribue au fait d’avoir survécu aux horreurs de la crise économique des ­années 1930 et aux atrocités de la ­Seconde Guerre mondiale.  

Le goût du paradoxe de Freeman Dyson

Dyson place beaucoup d’espoir dans les biotechnologies, qu’il voit jouer au XXIe siècle un rôle comparable à ­celui des technologies de l’infor­mation au XXe siècle. S’il insiste par moments sur la nécessité de limiter les altérations du patrimoine génétique au monde végétal, à d’autres il évoque en ne ­plaisantant qu’à moitié la ­possibilité, pour chaque famille, de fabriquer ses animaux ­domestiques ou de compagnie (ou des dinosaures jouets) à l’aide ­d’outils de manipulation de l’ADN, ­ainsi que la perspective d’une diversification délibérée de l’espèce humaine en une ­série de sous-espèces anatomiquement et physiologiquement ­différentes, qui essaimeraient dans l’Univers. Contrairement à beaucoup de ses collègues, Dyson ne cherche pas à étendre les lois gouvernant le monde quantique à la totalité de la réalité physique. Comme Bohr, il pense que les descriptions classique et quantique du monde sont toutes deux recevables et complémentaires. Il s’accommode parfaitement de la coexistence de la relativité générale – théorie de la gravitation, de l’espace et du temps – et de la ­mécanique quantique – théorie des interactions physiques à l’échelle atomique et subatomique –, et il considère avec scepticisme la théorie des cordes qui vise à les unifier dans un cadre unique. Mais, sur un plan plus général, il est ­extrêmement ouvert. Dans un article traitant de la théorie du « multivers » de Hugh ­Everett reprise par David Deutsch, une des théories d’univers multiples, purement spéculatives, aujourd’hui proposées par certains physiciens, il écrit significativement : « Je mets des limites étroites à la science, mais je reconnais qu’il y a d’autres sources de savoir humain que la science. Ces autres sources sont la ­littérature, l’art, l’histoire, la religion et la philosophie. Le multivers a sa place en philosophie et en littérature. » À la différence de son ami physicien Steven Weinberg, athée convaincu et militant, Dyson a une vision spirituelle du monde. Il considère avec sympathie le principe anthropique sous sa forme forte, selon lequel il n’est pas fortuit que les constantes physiques soient exactement celles qui sont nécessaires pour permettre la vie dans l’Univers. S’il fallait le situer au plan théologique dans la nomenclature du biologiste et athée de choc Richard Dawkins, fait judicieusement remarquer Phillip Schewe, ce serait quelque part entre le panthéisme et une forme de déisme pour lequel Dieu serait une sorte de conscience collective cosmique. Avec le goût du paradoxe qui le caractérise, Dyson se déclare toutefois « chrétien pratiquant mais non croyant ». À ses yeux, la reli­gion est moins un corps de doctrine qu’un style de vie. Dans l’ensemble, sa vision de la science est organisée autour d’une ­série d’oppositions binaires : « oiseaux » qui survolent de grands champs de savoir et « grenouilles » qui sautent de problème en problème, « hérissons » qui connaissent une seule grande chose et « renards » qui connaissent beaucoup de choses (un couple emprunté au poète grec antique Archiloque et popularisé par le philosophe Isaiah Berlin), théories et modèles, révolutions scientifiques fondées sur de nouveaux concepts et celles qu’engendrent de nouveaux ­outils, technologies grises (informatique) et vertes (biotechnologie). Dans le même esprit, il oppose la vision de la guerre, de l’éducation, de l’histoire et de la science de Napoléon (du haut vers le bas) et celle de Tolstoï (du bas vers le haut). S’il admet que les deux termes de toutes ces oppositions sont nécessaires, son cœur penche chaque fois pour le second. Il défend aussi les amateurs contre les professionnels (par exemple en astronomie), les petits projets spatiaux d’initiative privée contre les projets pharaoniques des États, les détecteurs passifs de rayons cosmiques contre les accélérateurs de particules géants. Dyson a souvent affirmé que les choses les plus importantes dans sa vie étaient, dans cet ordre, « la famille, les amis et le travail ». On aurait tort de voir là une coquetterie. Marié une première fois avec une brillante mathé­maticienne à la forte personnalité, une seconde fois avec une jeune femme allemande au carac­tère plus conforme à ce qu’il attendait d’une épouse, il est profondément un « homme de famille ». Les deux enfants issus de sa première union, les quatre filles qu’il a eues de son ­second mariage, la fille de sa première femme à laquelle il était très attaché et ses nombreux petits-enfants jouent un rôle central dans son existence. De tous les textes réunis dans un de ses recueils d’essais, son ­favori, n’hésite-t-il pas à déclarer, est une courte méditation intitulée « Sur les enfants et les petits-­enfants », dans laquelle il évoque les ­héros enfantins des célèbres romans de ­Richard ­Hugues (Un cyclone à la Jamaïque) et de William Golding (Sa Majesté des mouches), à la fois « impi­toyables et attachants » (4). À l’instar du neurologue Oliver Sacks, qui était ­devenu son ami et un de ses correspondants réguliers, il a par ailleurs notoirement « le don de l’amitié ». Sa clarté d’expression, ses idées peu banales et son humour pince-sans-rire ont fait de Freeman Dyson, autrefois adolescent timide puis jeune homme réservé, un conférencier apprécié. Ses entretiens filmés donnent de lui l’image d’un homme aimable et charmant, ­authentiquement modeste dans un ­milieu connu pour être un bruyant concert d’ego. Ces entretiens ont familiarisé le public américain avec son ­débit étrange, marqué par des hésitations et des temps d’arrêt au terme desquels sortent de sa bouche des phrases parfaitement formées, et ont fait ­découvrir son apparence singulière, dont l’âge n’a fait que renforcer les aspects les plus frappants : des costumes stricts en tweed ornés de cravates flamboyantes ou multicolores, un visage maigre et allongé d’où saillent un nez aquilin et de ­longues oreilles pointues qui lui donnent l’air d’un elfe ou d’un faune, des yeux ronds et brillants et un regard direct et intense sous des mèches de cheveux en désordre qui l’ont fait comparer à un vieil oiseau, un sourire à la fois enfantin et malicieux.   Peu d’observateurs ont relevé à quel point, établi depuis plus de soixante-dix ans aux États-Unis, il n’a cessé d’être profondément britannique par de nombreux traits : sa passion pour l’indépendance d’esprit, son attrait pour « les idées étranges et les gens bizarres », son goût de la poésie, son amour de la nature et des paysages façonnés par l’homme, sa conception de la religion comme instrument de lien social, sa fascination pour la magie de l’enfance, le merveilleux et le fantastique. Les auteurs qu’il cite le plus volontiers sont, avant les grands romanciers russes, Shakespeare, Milton et William Blake. Sous sa plume, les références sont fréquentes aux biologistes J. B. S. Haldane et J. D. Bernal ou à l’écrivain H. G Wells, tous les trois socialistes, préoccupés par l’avenir de l’humanité dans un monde dominé par la technique, et britanniques. Anglais, Freeman Dyson l’est, enfin et surtout, par son attachement aux faits et au savoir pratique, son peu de sympathie pour les grandes constructions théoriques et son approche empirique de la connaissance, qui en font l’héritier de toute une tradition remontant à Francis Bacon, dont il reprend volontiers, en les reformulant en langage moderne, les idées clés : la science ne peut être que réaliste, rigoureuse et basée sur l’expérimentation, sa vocation est l’amélioration de l’humanité, et les savants doivent rester modestes dans leurs prétentions, parce que la nature aura toujours plus d’imagination que nous.   — Michel André, philosophe de formation, a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Né et vivant en Belgique, il a publié en 2008 Le Cinquantième Parallèle. Petit essai sur les choses de l’esprit (L’Harmattan). — Cet article a été écrit pour Books.

Notes

1. Payot, 1986.

2. Selected Papers of Freeman Dyson with Commentary (American Mathematical Society, 1996).

3. L’histoire du projet Orion a été racontée par George Dyson, le fils de Freeman Dyson dans Project Orion (Penguin Books, 2003).

4. Birds and Frogs (World Scientific, 2015).

Pour aller plus loin

LIVRES
De Freeman Dyson :

  • Portrait du scientifique en rebelle (Actes Sud, 2011).
  • La Vie dans l’Univers. Réflexions d’un physicien (Gallimard, « Bibliothèque des sciences humaines », 2009).
  • Le Soleil, le génome et Internet (Flammarion, 2001).

Sur Freeman Dyson :

  • Maverick Genius: The Pioneering Odyssey of Freeman Dyson, de Phillip Schewe (Thomas Dunne Books, 2013).

 

VIDEOS

LE LIVRE
LE LIVRE

Maker of Patterns. An Autobiography Through Letters de Freeman Dyson, Liveright, 2018

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