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Le futur du passé simple

Bien difficile de tenir à jour la liste de tous les bouleversements qu’a apportés Internet dans notre paysage intellectuel. ­A-­t-on par exemple considéré le sort de notre belle grammaire française – « la première partie de l’art de penser », selon Condillac ? L’anglais domine le Web (52 % de contenu en anglais contre 4 % en français) et déborde ses digues avec des mots comme like, post et tweet.
Par-dessus le marché, comme les internautes préfèrent les phrases courtes et syncopées, le bon français avec ses phrases longues ­savamment balancées possède sur le Net un véri­table handicap. Quel geek serait prêt à consentir aux souffrances d’un Emil Cioran qui avouait : « J’ai hurlé la grammaire à la main – tragédie du métèque ! » ? Pour ne rien arranger, à la différence de l’anglaise, la grammaire française est « sexo­spécifique » (les choses y sont dotées d’un genre – le soleil, la lune). Or, montre une étude ­récente, les locuteurs des langues qui divisent le monde arbitrairement entre les deux sexes en profitent pour marginaliser davantage celui dit faible, notamment dans l’accès au monde du travail, au détriment de « la croissance et de ­l’efficacité », ­reconnaît un économiste de la Banque mondiale, Markus Goldstein (1). Non seulement la grammaire française est peu propice à la navigation sur le Web, mais elle est même contraire à l’esprit de progrès et de liberté qui avait présidé aux débuts d’Internet.
À vrai dire, en France la grammaire n’a pas attendu l’ère numérique pour se trouver plutôt mal vue. On a ­encore connu, au XXe siècle, quelques écrivains puristes, comme Claudel – qui vomissait Stendhal (« Un idiot, l’idole des pions »), en partie parce que ­celui-ci avait « pour la grammaire un mépris ducal ». Paul Valéry déplorait quant à lui le triste sort réservé à l’adjectif : « L’épithète est (désormais) dépréciée. L’inflation de la publicité a fait tomber à rien la puissance des adjectifs les plus forts ». Mais on en a connu d’autres qui dédaignaient et la belle grammaire et son partenaire, le beau style. Parfois de façon radicale, comme Pierre Lazareff, qui, dans son bureau de patron de France Soir, ­affichait ces instructions stylistiques : « Sujet-verbe-complément ; pour les adjectifs, m’en parler avant ; et au premier adverbe, vous êtes viré. » Bien avant l’avènement d’Internet, « la petite phrase légère et court-­vêtue » qu’évoquait Michel Butor avait déjà pris son envol dans la littérature. Un roman pourrait désormais ne pas avoir de style mais être « pourtant bien écrit », comme disait Roland Barthes à propos de L’Étranger, de Camus. Plus besoin de fioritures ni de prouesses syntaxiques ; bye-bye l’imparfait du subjonctif cher à Paul Valéry.
À l’heure où sonne leur glas, il convient pourtant de verser une larme de compassion sur tous les anciens forçats du style et de la grammaire, notamment sur leur porte-flambeau, Flaubert. Celui-ci se plaignait à longueur de correspondance des « affres » que lui faisaient subir le style et la grammaire ; mais il n’hésitait pourtant pas à bafouer les convenances – et la physiologie – en proclamant que l’écrivain devait s’acharner à « masturber le vieil art jusque dans le plus profond de ses jointures… pour en faire éjaculer des phrases ».

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