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Gonzo jusqu’au bout

Jusqu’à la fin de ses jours, Hunter S. Thompson a cherché à prouver que la bonne fiction est bien plus objective que n’importe quel article de presse. Avec plus ou moins de succès.

Aux États-Unis dans les années 1960, l’éclosion de la contre-culture a bouleversé toutes les donnes, y compris littéraires. Pour porter la voix des flower people et de leurs excès, Jack Kerouac, Allen Ginsberg et William Burroughs ont ainsi inventé une nouvelle forme de fiction. Mais, pour décrire en profondeur et avec justesse ces phénomènes sociaux inédits, il faudra attendre les années 1970 et l’avènement du journalisme « gonzo », incarné par un Hunter S. Thompson se jetant avec armes (un Magnum .44 et un magnétophone) et un minimum de bagages (mais des quantités de whisky et d’hallucinogènes) sur les hauts-fonds et les bas-fonds de l’époque. Notamment la déjanterie stupéfiée des communautés hippies originelles, la voyoucratie malodorante et macho des Hell’s Angels ou l’explosion à Las Vegas du rêve américain dans un bouquet final de vices extravagants et de psychotropes (tout compte fait peu nécessaires, « car la réalité à Las Vegas est encore plus tordue que dans les trips »).

Ce n’est pas Hunter S. Thompson (HST) qui a inventé le terme gonzo, « nigaud » en italien – et par extension « cinglé » en argot italo-américain ou « dernier à rester debout lors d’une beuverie » en argot irlando-américain, deux définitions aussi adéquates l’une que l’autre. Mais c’est bien lui qui incarnera le mouvement, même si Truman Capote, Tom Wolfe, Norman Mailer et Gay Talese font fleurir à la même époque ce qu’on appellera le nouveau journalisme – « la vérité avant les faits ».

Le gonzo, c’est autre chose : une façon ultrasubjective et volontiers offensive d’évoquer des phénomènes, de préférence déplorables, dont la description suppose qu’on s’y associe jusqu’à la fusion-absorption. C’est aussi un style quasi célinien, autant parlé qu’écrit (HST est un des premiers utilisateurs du magnétophone ou du fax en littérature), une suite de digressions hallucinées – dans tous les sens du terme – et de vitupérations tragi-comiques sur fond de notes griffonnées, d’interviews transcrites telles quelles, de jaillissements de courants de conscience (bien souvent altérée), le tout se fondant, dit HST, sur l’idée faulknérienne que la bonne fiction est bien plus véridique que n’importe quelle forme de journalisme. Mais attention : HST est aussi un styliste acharné, qui recopie la prose de Francis Scott Fitzgerald « juste pour connaître l’impression que ça fait sur le système neurologique d’écrire comme ça ». C’est aussi un épistolier stakhanoviste, qui inonde son immense réseau de connaissances de lettres dont il trimbale la copie carbone partout avec lui.

HST s’immerge avec délices et dégoût tour à tour dans la forêt colombienne, les dépotoirs des favelas de Rio, le chaudron de sorcière des derniers jours de Saigon, et, pire que tout, la folle violence d’une campagne présidentielle américaine (Nixon contre McGovern, en 1972), un affrontement « d’élans en rut […], de dealers intoxiqués par leur propre drogue ».

Ce qui l’intéresse, ce sont moins les flétrissures elles-mêmes que l’effet qu’elles produisent sur lui, et qu’il décrit avec une précision enfiévrée doublée d’une complaisance sans bornes. Sauf pour le sexe, « car difficile de rester marié quinze ans en racontant ses orgies » (et, marié, HST l’est bel et bien, quinze ans d’affilée, et a un enfant par-dessus le marché, le petit Juan, qui ne connaîtra guère son père car l’un vit le jour et l’autre la nuit).

La notoriété venue, HST fait bientôt figure d’allégorie parfaite des excès des sixties. Il proclame à tout-va : « Fais la grasse matinée, rigole bien, déconne, bois du whisky et conduis à toute allure dans des rues vides sans autre crainte que de tomber amoureux ou d’être arrêté par les flics », largement prédestiné par son histoire personnelle au mode de vie qu’il promeut.

Après une enfance proprette dans la proprette Louisville, dans le Kentucky, Hunter Stockton Thompson se retrouve à 15 ans orphelin de père, et dans la position funeste et révoltante de seul tireur de diable par la queue au sein d’une bande de gosses de riches. Alcoolique à 16 ans, auteurs de farces aux confins de la délinquance à 17, taulard puis militaire à 18, il est sauvé, si l’on peut dire, par une découverte : il a autant de plaisir à divaguer par écrit que les autres à lire ses divagations.

Mais ses débuts dans la carrière journalistique sont pathétiques : misère, débauche et succession de collaborations précaires brutalement interrompues par des accès de fureur, toujours dirigés contre le matériel du journal qui ose l’employer – la voiture du boss (Jersey Shore Herald), le distributeur de Coca (The New York Times), la machine à friandises (Daily Record), la fontaine à eau gazeuse (Rolling Stone), le téléphone (Playboy)…

Peu à peu, tandis que les écrivains découvrent la créativité langagière de HST et sa spontanéité (« le plus difficile à soutenir des effets de style »), les sociologues et même quelques politiques comprennent que cet olibrius leur donne accès aux inquiétantes sous-couches de la société. Quant aux philosophes (les vrais : ceux qui ont fait de la prison, comme dit Timothy Leary, le pape du LSD), ils identifient vite la source de cette fureur iconoclaste : la haine de l’injustice et de ceux qui saccagent le « grand rêve américain », en tête desquels Nixon, « celui qui ne m’a jamais déçu » 1. Enfin, les psychologues peuvent observer sur le vif les effets conjugués de l’alcool (bière, gin et whisky) et des drogues (rigoureusement toutes) sur un psychisme déjà passablement mal en point.

Le grand public américain dé- couvre pour sa part un style de vie à peine concevable, dont l’extravagance inspirera au moins quatre biographies plus deux films, et la quasi-déification d’HST sous les traits de l’inénarrable Dr Duke, le personnage paradoxal et dysfonctionnel du comic strip Doonesbury, de Garry Trudeau.

Avec la fin des années 1970, HST s’institutionnalise. Il devient de plus en plus écrivain et de moins en moins journaliste – juste quelques incursions, sur commande, pour explorer des événements particulièrement saugrenus (le marathon d’Honolulu) ou déplorables (le divorce à sensation des époux Pulitzer, le procès d’O. J. Simpson). D’ailleurs, le journalisme, il le tient en piètre estime : « Ce n’est pas une profession. C’est une session de rattrapage pour tarés et ratés – une frauduleuse voie d’accès au trou du cul de la vie, un petit trou dégueulasse et pisseux, tout juste assez profond pour qu’un soûlot puisse s’y faufiler et s’y masturber tranquillement comme un chimpanzé dans sa cage ».

En parallèle, HST multiplie les conférences sur les campus, où la nouvelle génération d’étudiants s’interroge sur la nécessité de devenir des adultes productifs. Ces conférences tournent en général au scandale voire au pugilat, HST déblatérant sur scène ivre mort ou complètement stone, ce qui en donne aux étudiants pour leur argent (ils s’insurgent quand par hasard il est sobre et que sa prestation est trop sérieuse). Cependant, la société se détraque chaque jour davantage – « nous sommes une nation de 200 millions de vendeurs de voitures d’occasion » –, et HST en vient même à regretter Nixon (« Par rapport aux nazis maintenant à la Maison-Blanche, il était sacrément de gauche »). En 2005, à 66 ans, écœuré et mal en point, il se suicide (« Fini les jeux, fini les bombes »), et ses cendres sont, comme il le souhaitait, dispersées d’un coup de canon. Gonzo jusqu’au bout.

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Notes

1. Dédicace de The Great Shark Hunt: Strange Tales from a Strange Time, 1979.

Pour aller plus loin

LE LIVRE
LE LIVRE

Fear and Loathing: On the Campaign Trail ’72 (« Peur et parano : la campagne présidentielle de 1972 ») de Hunter S. Thompson, Simon & Schuster, 2012. Première édition : 1973

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