L’avenir de l’intelligence artificielle selon Yuval Noah Harari
par Steven Shapin

L’avenir de l’intelligence artificielle selon Yuval Noah Harari

À en croire l’historien Yuval Noah Harari, l’intelligence et les biotechnologies vont nous transformer. Et une race de nouveaux hommes-dieux dominera le monde, laissant la piétaille dans une obscurité blafarde. On n’en sait rien, lui rétorque un éminent historien des sciences.

Publié dans le magazine Books, février 2019. Par Steven Shapin

© Charlie Surbey / retouche : Htandrun

Dans Homo deus, Yuval Noah Harari imagine l’avènement du « dataïsme », une religion nouvelle où les notions de bien et de mal sont supplantées par la valeur suprême que représente le flux d’informations.

Le mari de Hedda Gabler, Jørgen Tesman, est un historien universitaire appliqué, bien qu’un peu laborieux. Il prépare un livre dont il espère qu’il fera du bruit et qu’il lui assurera la chaire qu’il convoite, ainsi que les moyens de financer le goût de sa femme pour la vie dans la bonne société d’Oslo. Quand sa tante lui demande de quoi parlera le livre, ­Tesman répond qu’il portera sur l’artisanat dans le Brabant médiéval. « Quand je pense que tu peux écrire un livre sur un sujet pareil ! » s’exclame-t-elle (1). Ejlert Løvborg est le rival de Tesman à l’université – et l’ancien amant de Hedda. Il a récemment publié un ouvrage qui parle de rien de moins que « l’évolution des civilisations – d’une manière générale ». L’ouvrage a été reçu avec enthousiasme. Løvborg passe chez Tesman avec dans la poche le manuscrit d’un nouveau livre sensationnel. Tesman lui demande de quoi il traite. Løvborg lui explique qu’il s’agit de « la suite ». Le premier volume retraçait l’histoire de la civilisation de ses origines à nos jours ; le suivant portera sur le futur. « Mais, mon Dieu, lance Tesman, on n’en sait rien ! ». Certes, admet Løvborg, « et pourtant, il y a des choses à en dire ». L’ouvrage, explique-t-il, parlera des « puissances culturelles du futur » et de « l’évolution des civilisations ». Tesman est stupéfait : « Je n’aurais jamais eu l’idée d’écrire des choses pareilles. » Hedda se dit que l’histoire du futur de Løvborg est allé­chante : son mari, lui, n’est qu’un ­ennuyeux « spécialiste ». L’historien israélien Yuval Noah Harari est l’Ejlert Løvborg actuel. Son Sapiens. Une brève histoire de l’humanité est paru en anglais en 2014, après sa publication en hébreu trois ans plus tôt. Retraçant en 400 pages incisives « l’évolution des civilisations » du néolithique à nos jours, le livre est un best-seller planétaire. Il existe pour ce genre d’ouvrages un lectorat nouveau et de plus en plus fourni. Les humanités sont, dit-on, « en crise » : les étudiants s’en détournent et les monographies ne se vendent pas. De plus en plus soumis aux « forces du marché », certains historiens tentent de satisfaire la demande de « livres-qui-­expliquent-tout », au risque de subir le regard ­désapprobateur de leurs confrères. Ils sont encouragés par les ­récentes incitations à produire des études portant sur la longue durée. Dans The History Manifesto (2), les historiens Jo Guldi et David Armitage s’inquiètent : en consacrant des recherches à des micro-­événements, les historiens s’exclu­raient des débats politiques et culturels brûlants (à propos du changement climatique, de la production durable, de la gouvernance internationale, etc.), dans lesquels une perspective de longue durée serait précieuse. La signification d’un événement au niveau local devrait céder la place à une perspective historique globale. Les « grandes histoires » n’étaient pas rares à l’époque d’Ibsen. Mais, au milieu du XXe siècle, les démarches comme celle de Løvborg en étaient venues à sembler ridicules. La tendance est peut-être à nouveau en train de s’inverser aujourd’hui. Le dernier chapitre de Sapiens évoquait l’évolution probable de l’humanité. Harari l’a étoffé pour en faire le cœur d’Homo deus. Comme il l’explique, notre espèce a déjà accompli de grandes choses. D’autres bien plus grandes ­encore, qu’on ne peut imaginer, sont probablement à venir. Il y a des raisons de se réjouir. Autrefois, on accep­tait l’âge de 70 ans comme l’horizon de la vie dont nous avait fait don le ciel ; on se disait qu’il n’y avait pas grand-chose à faire pour prévenir ou vaincre les épidémies ; on voyait dans la pauvreté et la famine des coups du sort ou la malédiction divine ; on pensait que la guerre était dans la nature des choses ; et on croyait que le bonheur était une affaire de chance. Maintenant, dit ­Harari, tous ces problèmes apparaissent comme ­autant de projets à gérer, des questions qui relèvent de la volonté politique et ne sont pas limitées par nos lacunes ou par la technique. Nous sommes devenus les maîtres de notre destin. La notion même de « destin » devrait d’ailleurs être repensée comme un programme d’action. C’est tout le sens de l’« anthropocène », comme nous qualifions l’ère qui est la nôtre : notre espèce, Homo sapiens, joue désormais un rôle déterminant dans la création des conditions naturelles de son existence. Il fut un temps où les dieux se jouaient de nous. À l’avenir, « nous allons chercher à hisser les hommes au rang de dieux, à transformer Homo sapiens en Homo deus. »   Il y a une centaine d’années, les prédictions des historiens étaient dictées par leur conception des lois du changement : les principes accessibles à la raison qui expliquaient les événements du passé et rendaient possible de prédire l’avenir. L’histoire providentielle (qui invoquait le dessein de Dieu dans les affaires des hommes) avait ­cessé de faire autorité au XVIIIe siècle, remplacée aux XIXe et XXe siècles par des schémas laïcs : la conception progressiste de l’histoire attachée à la doctrine whig ; la loi des trois étapes successives de l’histoire de l’humanité développée par Auguste Comte (l’étape théologique laissant place à l’étape ­métaphysique puis au ­positivisme, ou âge scientifique) ; le récit de l’évolution des civilisations (du mythe à la science) offert par des anthro­pologues comme Edward Burnett Tylor, Lewis Henry Morgan et James George Frazer ; le rôle déterminant de la lutte des classes dans le marxisme ; les théories du « défi environnemental et de la riposte » [challenge and response] d’auteurs allant de Montesquieu à ­Arnold Toynbee en passant par Thomas Malthus ; les contraintes de la sélection identifiées par les tenants du darwinisme social. Le titre de l’ouvrage de Herbert Butterfield, « L’interprétation whig de l’histoire » (1931) est aujourd’hui géné­ralement utilisé comme un raccourci pour mettre en garde contre toutes les théories historiques tenant le progrès pour inévitable. Mais le livre était en réalité essentiellement une condamnation iconoclaste de ce que Butterfield appelait l’« histoire générale », c’est-à-dire toute tentative de réduire le changement aux mécanismes d’un « processus historique » ­identifiable. Chez Harari, ni le passé ni les ­futurs qu’il imagine n’ont à voir avec de quelconques processus immanents qui auraient force de loi : pour lui, c’est l’appa­rition spontanée de la science et de la technique – des innovations sorties de l’esprit d’une élite technicienne visionnaire – qui mène la danse. Nulle histoire sociale « vue d’en bas » ici : l’histoire est « souvent façonnée par des petits groupes de visionnaires tournés vers l’avenir plutôt que par les masses tournées vers le passé. » Les révo­lutions dans la lutte contre les bactéries patho­gènes et la production de vaccins anti­viraux ont beaucoup ­réduit la mortalité, et ­Harari assure qu’en 2050 « la médecine saura traiter [les germes qui apparaissent] plus efficacement qu’aujourd’hui ». Si nous ne parvenons pas à faire face à de nouvelles souches de grippe ou à la prolifération de ­microbes résistants, ce ne sera pas parce que le problème est insurmontable ou que la science ne peut y répondre, mais par manque de volonté politique ou de mobilisation adéquate des ressources. Nous pouvons avoir bon espoir que l’espérance de vie va continuer à croître : « Au XXe siècle, celle-ci a presque doublé pour passer de quarante à soixante-dix ans ; au XXIe siècle, nous devrions au moins pouvoir la doubler encore et atteindre cent cinquante ans », écrit-il.   Les craintes de Yuval Noah Harari Voilà pour la bonne nouvelle. La mauvaise n’est pas ce qu’on pourrait imaginer. Le changement climatique, l’effondrement écologique et la menace réitérée d’une guerre nucléaire sont rapi­dement évoqués. (Sur le réchauf­fement : « Il nous faudra faire mieux. » Sur le désastre écologique : « Nous pourrions amoindrir le danger en ralentissant le rythme du progrès et de la croissance. » Quant aux armes nucléaires, elles ont contraint les superpuissances « à trouver d’autres moyens pacifiques de résoudre les conflits ».) Les craintes de Harari ne portent pas tant sur l’anéantissement de l’espèce que sur sa transformation. Là encore, la science et la technologie seront déter­minantes. Homo sapiens cessera peut-être d’exister. Non que la Terre sera devenue inhabitable ou que ­Donald Trump ou Kim Jong-un auront ­appuyé sur le bouton nucléaire. Mais nous ­serons devenus des êtres d’un genre nouveau : notre corps, notre esprit, notre relation à l’environnement et aux appa­reils mécaniques auront été radi­calement transformés. Notre capacité de savoir et de faire a toujours dépendu de nos outils. Mais ces outils ont désormais le potentiel de transformer ce qu’être humain veut dire. De nouveaux outils feront partie intégrante de notre corps : nous serons dotés de mains, de pieds et d’yeux bioniques ; des nano­robots patrouilleront dans nos veines à la recherche de maladies et répareront les dégâts du temps et les blessures ; des dispositifs portables ou implantables décupleront nos facultés sensorielles et modifieront notre humeur ; des dispositifs biologiques infiltreront nos cellules, réécriront nos gènes et nous doteront d’une peau, de sang et de neurones neufs et de meilleure qualité. Là réside la principale menace pour Homos sapiens : la technologie censée nous « hisser » au rang de dieux pourrait modifier dans le même temps les facultés humaines. Harari est prompt à répéter ici les leçons du matérialisme scientifique de l’époque victorienne. Quoi qu’en dise la légende religieuse, nous n’avons rien de spécial au sein du règne animal : notre âme n’est pas immortelle ; il n’existe pas par essence de « moi » humain ; nos pensées et nos émotions sont le produit…
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