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L’avenir de l’intelligence artificielle selon Yuval Noah Harari

À en croire l’historien Yuval Noah Harari, l’intelligence et les biotechnologies vont nous transformer. Et une race de nouveaux hommes-dieux dominera le monde, laissant la piétaille dans une obscurité blafarde. On n’en sait rien, lui rétorque un éminent historien des sciences.


© Charlie Surbey / retouche : Htandrun

Dans Homo deus, Yuval Noah Harari imagine l’avènement du « dataïsme », une religion nouvelle où les notions de bien et de mal sont supplantées par la valeur suprême que représente le flux d’informations.

Le mari de Hedda Gabler, Jørgen Tesman, est un historien universitaire appliqué, bien qu’un peu laborieux. Il prépare un livre dont il espère qu’il fera du bruit et qu’il lui assurera la chaire qu’il convoite, ainsi que les moyens de financer le goût de sa femme pour la vie dans la bonne société d’Oslo. Quand sa tante lui demande de quoi parlera le livre, ­Tesman répond qu’il portera sur l’artisanat dans le Brabant médiéval. « Quand je pense que tu peux écrire un livre sur un sujet pareil ! » s’exclame-t-elle (1). Ejlert Løvborg est le rival de Tesman à l’université – et l’ancien amant de Hedda. Il a récemment publié un ouvrage qui parle de rien de moins que « l’évolution des civilisations – d’une manière générale ». L’ouvrage a été reçu avec enthousiasme. Løvborg passe chez Tesman avec dans la poche le manuscrit d’un nouveau livre sensationnel. Tesman lui demande de quoi il traite. Løvborg lui explique qu’il s’agit de « la suite ». Le premier volume retraçait l’histoire de la civilisation de ses origines à nos jours ; le suivant portera sur le futur. « Mais, mon Dieu, lance Tesman, on n’en sait rien ! ». Certes, admet Løvborg, « et pourtant, il y a des choses à en dire ». L’ouvrage, explique-t-il, parlera des « puissances culturelles du futur » et de « l’évolution des civilisations ». Tesman est stupéfait : « Je n’aurais jamais eu l’idée d’écrire des choses pareilles. » Hedda se dit que l’histoire du futur de Løvborg est allé­chante : son mari, lui, n’est qu’un ­ennuyeux « spécialiste ». L’historien israélien Yuval Noah Harari est l’Ejlert Løvborg actuel. Son Sapiens. Une brève histoire de l’humanité est paru en anglais en 2014, après sa publication en hébreu trois ans plus tôt. Retraçant en 400 pages incisives « l’évolution des civilisations » du néolithique à nos jours, le livre est un best-seller planétaire. Il existe pour ce genre d’ouvrages un lectorat nouveau et de plus en plus fourni. Les humanités sont, dit-on, « en crise » : les étudiants s’en détournent et les monographies ne se vendent pas. De plus en plus soumis aux « forces du marché », certains historiens tentent de satisfaire la demande de « livres-qui-­expliquent-tout », au risque de subir le regard ­désapprobateur de leurs confrères. Ils sont encouragés par les ­récentes incitations à produire des études portant sur la longue durée. Dans The History Manifesto (2), les historiens Jo Guldi et David Armitage s’inquiètent : en consacrant des recherches à des micro-­événements, les historiens s’exclu­raient des débats politiques et culturels brûlants (à propos du changement climatique, de la production durable, de la gouvernance internationale, etc.), dans lesquels une perspective de longue durée serait précieuse. La signification d’un événement au niveau local devrait céder la place à une perspective historique globale. Les « grandes histoires » n’étaient pas rares à l’époque d’Ibsen. Mais, au milieu du XXe siècle, les démarches comme celle de Løvborg en étaient venues à sembler ridicules. La tendance est peut-être à nouveau en train de s’inverser aujourd’hui. Le dernier chapitre de Sapiens évoquait l’évolution probable de l’humanité. Harari l’a étoffé pour en faire le cœur d’Homo deus. Comme il l’explique, notre espèce a déjà accompli de grandes choses. D’autres bien plus grandes ­encore, qu’on ne peut imaginer, sont probablement à venir. Il y a des raisons de se réjouir. Autrefois, on accep­tait l’âge de 70 ans comme l’horizon de la vie dont nous avait fait don le ciel ; on se disait qu’il n’y avait pas grand-chose à faire pour prévenir ou vaincre les épidémies ; on voyait dans la pauvreté et la famine des coups du sort ou la malédiction divine ; on pensait que la guerre était dans la nature des choses ; et on croyait que le bonheur était une affaire de chance. Maintenant, dit ­Harari, tous ces problèmes apparaissent comme ­autant de projets à gérer, des questions qui relèvent de la volonté politique et ne sont pas limitées par nos lacunes ou par la technique. Nous sommes devenus les maîtres de notre destin. La notion même de « destin » devrait d’ailleurs être repensée comme un programme d’action. C’est tout le sens de l’« anthropocène », comme nous qualifions l’ère qui est la nôtre : notre espèce, Homo sapiens, joue désormais un rôle déterminant dans la création des conditions naturelles de son existence. Il fut un temps où les dieux se jouaient de nous. À l’avenir, « nous allons chercher à hisser les hommes au rang de dieux, à transformer Homo sapiens en Homo deus. »   Il y a une centaine d’années, les prédictions des historiens étaient dictées par leur conception des lois du changement : les principes accessibles à la raison qui expliquaient les événements du passé et rendaient possible de prédire l’avenir. L’histoire providentielle (qui invoquait le dessein de Dieu dans les affaires des hommes) avait ­cessé de faire autorité au XVIIIe siècle, remplacée aux XIXe et XXe siècles par des schémas laïcs : la conception progressiste de l’histoire attachée à la doctrine whig ; la loi des trois étapes successives de l’histoire de l’humanité développée par Auguste Comte (l’étape théologique laissant place à l’étape ­métaphysique puis au ­positivisme, ou âge scientifique) ; le récit de l’évolution des civilisations (du mythe à la science) offert par des anthro­pologues comme Edward Burnett Tylor, Lewis Henry Morgan et James George Frazer ; le rôle déterminant de la lutte des classes dans le marxisme ; les théories du « défi environnemental et de la riposte » [challenge and response] d’auteurs allant de Montesquieu à ­Arnold Toynbee en passant par Thomas Malthus ; les contraintes de la sélection identifiées par les tenants du darwinisme social. Le titre de l’ouvrage de Herbert Butterfield, « L’interprétation whig de l’histoire » (1931) est aujourd’hui géné­ralement utilisé comme un raccourci pour mettre en garde contre toutes les théories historiques tenant le progrès pour inévitable. Mais le livre était en réalité essentiellement une condamnation iconoclaste de ce que Butterfield appelait l’« histoire générale », c’est-à-dire toute tentative de réduire le changement aux mécanismes d’un « processus historique » ­identifiable. Chez Harari, ni le passé ni les ­futurs qu’il imagine n’ont à voir avec de quelconques processus immanents qui auraient force de loi : pour lui, c’est l’appa­rition spontanée de la science et de la technique – des innovations sorties de l’esprit d’une élite technicienne visionnaire – qui mène la danse. Nulle histoire sociale « vue d’en bas » ici : l’histoire est « souvent façonnée par des petits groupes de visionnaires tournés vers l’avenir plutôt que par les masses tournées vers le passé. » Les révo­lutions dans la lutte contre les bactéries patho­gènes et la production de vaccins anti­viraux ont beaucoup ­réduit la mortalité, et ­Harari assure qu’en 2050 « la médecine saura traiter [les germes qui apparaissent] plus efficacement qu’aujourd’hui ». Si nous ne parvenons pas à faire face à de nouvelles souches de grippe ou à la prolifération de ­microbes résistants, ce ne sera pas parce que le problème est insurmontable ou que la science ne peut y répondre, mais par manque de volonté politique ou de mobilisation adéquate des ressources. Nous pouvons avoir bon espoir que l’espérance de vie va continuer à croître : « Au XXe siècle, celle-ci a presque doublé pour passer de quarante à soixante-dix ans ; au XXIe siècle, nous devrions au moins pouvoir la doubler encore et atteindre cent cinquante ans », écrit-il.  

Les craintes de Yuval Noah Harari

Voilà pour la bonne nouvelle. La mauvaise n’est pas ce qu’on pourrait imaginer. Le changement climatique, l’effondrement écologique et la menace réitérée d’une guerre nucléaire sont rapi­dement évoqués. (Sur le réchauf­fement : « Il nous faudra faire mieux. » Sur le désastre écologique : « Nous pourrions amoindrir le danger en ralentissant le rythme du progrès et de la croissance. » Quant aux armes nucléaires, elles ont contraint les superpuissances « à trouver d’autres moyens pacifiques de résoudre les conflits ».) Les craintes de Harari ne portent pas tant sur l’anéantissement de l’espèce que sur sa transformation. Là encore, la science et la technologie seront déter­minantes. Homo sapiens cessera peut-être
d’exister. Non que la Terre sera devenue inhabitable ou que ­Donald Trump ou Kim Jong-un auront ­appuyé sur le bouton nucléaire. Mais nous ­serons devenus des êtres d’un genre nouveau : notre corps, notre esprit, notre relation à l’environnement et aux appa­reils mécaniques auront été radi­calement transformés. Notre capacité de savoir et de faire a toujours dépendu de nos outils. Mais ces outils ont désormais le potentiel de transformer ce qu’être humain veut dire. De nouveaux outils feront partie intégrante de notre corps : nous serons dotés de mains, de pieds et d’yeux bioniques ; des nano­robots patrouilleront dans nos veines à la recherche de maladies et répareront les dégâts du temps et les blessures ; des dispositifs portables ou implantables décupleront nos facultés sensorielles et modifieront notre humeur ; des dispositifs biologiques infiltreront nos cellules, réécriront nos gènes et nous doteront d’une peau, de sang et de neurones neufs et de meilleure qualité. Là réside la principale menace pour Homos sapiens : la technologie censée nous « hisser » au rang de dieux pourrait modifier dans le même temps les facultés humaines. Harari est prompt à répéter ici les leçons du matérialisme scientifique de l’époque victorienne. Quoi qu’en dise la légende religieuse, nous n’avons rien de spécial au sein du règne animal : notre âme n’est pas immortelle ; il n’existe pas par essence de « moi » humain ; nos pensées et nos émotions sont le produit d’impulsions électrochimiques qui peuvent, en principe, être modélisés par ces règles formelles d’analyse des problèmes que nous appe­lons algorithmes ; notre enve­loppe charnelle et nos capacités intellectuelles ont évolué au fil du temps, et rien n’est figé dans notre « nature ». La seule chose que l’on puisse prédire avec certitude à propos de la nature humaine est qu’elle va changer. En nous rapprochant de plus en plus des machines, nous nous rapprocherons de plus en plus des dieux, à mesure que les capacités des premières ressembleront à celles des seconds. Telle est la prédiction de Harari. L’avenir de l’humanité est entre les mains de techniciens experts en biotechnologies, en intelligence artificielle, en sciences ­cognitives et en informatique. C’est un fait, affirme Yuval Noah Harari : les « derniers jours » d’Homo sapiens « appro­chent à vue d’œil ». Sauf catastrophe imprévisible, notre espèce sera remplacée par « des êtres entièrement nouveaux qui posséderont non seulement un physique différent, mais aussi un univers intellectuel et psychologique très différent ». La version actuelle ­d’Homo ­sapiens sera de trop au regard des ­besoins économiques et militaires. Les guerres seront menées par des drones, le travail accompli par des robots : « Tôt ou tard, prédisent certains économistes, les humains non augmentés deviendront totalement inutiles. » Les algorithmes inscrits dans le silicium et le métal remplaceront les algorithmes inscrits dans la chair, qui, nous rappelle Harari, sont ce à quoi la biologie et la science informatique nous réduisent de toute façon. Dans le jargon de la Silicon Valley, les êtres humains désormais inutiles ne sont que des « marionnettes de chair ». De nouvelles formes de vie vont apparaître, lesquelles briseront la chaîne qui – ­depuis les orga­nismes unicellulaires jusqu’à Homo sapiens – a fait dépendre la vie de composés exclusivement orga­niques. Harari voit dans tout cela le signe d’un grand « découplage » entre l’intelligence et la conscience. ­Découplage annoncé par les avancées de l’intelligence ­artificielle. L’intelligence des ordinateurs a fait d’immenses progrès au cours des dernières décennies. Mais aucunement leur conscience, constate Harari. On constate aujourd’hui de fortes disparités dans l’utilité pratique et la valeur marchande des différents types de capacités mentales. Si l’on s’en tient à l’économie politique, « l’intelligence est obligatoire, la conscience optionnelle ». Les humains cesseront d’être des agents ; leur autorité sera remplacée par des ­algorithmes, au départ écrits par des êtres humains, à terme par des ­machines. Confrontée aux nouvelles technologies « posthumanistes », la société libérale s’effondrera. Nous ne pourrons plus penser l’individu libre de ses actes et de ses jugements comme fondement de l’ordre social ­libéral : « Nous – ou nos héritiers – aurons probablement besoin d’un tout nouveau package de croyances religieuses et d’institutions politiques. » La religion nouvelle sera le dataïsme. Les frontières entre animaux, machines et systèmes sociaux seront abolies : tous deviendront des systèmes de traitement algorithmique de l’infor­mation. Les notions de bien et de mal seront supplantées par la valeur suprême qu’est le flux d’informations. Le « système cosmique de traitement des données » sera pareil à Dieu, omniprésent et omni­scient, sage et tout-puissant. « Il sera partout et contrôlera tout, et les êtres humains sont destinés à se fondre en lui. » Nous vénérerons l’Information et chérirons les Données. Harari ne sait pas très bien le temps qu’il nous reste avant que l’Information prenne le pouvoir (il énonce certaines de ses prédictions pour le milieu de ce siècle, d’autres pour le suivant). Il ne sait pas non plus si des membres de l’espèce humaine telle qu’elle existe en ce début de XXIe siècle existeront dans le nouveau monde. Pour autant que je puisse en juger, nous connaîtrons une phase de transition avant que le système de l’Information n’absorbe tout un chacun dans le trou noir créé par ses concepteurs humains. La richesse sera concentrée entre les mains de la « minus­cule élite qui possède les algo­rithmes tout-puissants ». Certains d’entre nous deviendront des sortes de dieux : des membres d’une espèce nouvelle, Homo deus, « une petite élite de sur­hommes améliorés » assez intelligents et riches pour contrôler pendant un temps le savoir qui régit le reste de l’humanité et maîtriser les ressources néces­saires à leur propre transformation par le biais d’outils intellectuels et de prothèses biologiques. « À terme, nous serons tous morts », disait Keynes. Si certaines des plus grandes ambitions des prophètes de la vie éternelle devenaient réalité, il faudrait reformuler la phrase de la sorte : « À terme, la plupart d’entre nous seront morts. »   Les êtres humains « non améliorés », Nibelungen d’un nouveau genre, erreront, désemparés, dans l’ombre de l’élite « améliorée », leurs biens ayant été préemptés par des néo-Siegfried, les ­cyborgs sachant manier les algorithmes. Il faudra nourrir et entretenir les masses (Harari ne va pas jusqu’à imaginer que les superhumains accepteront la logique d’une solution finale). Mais ni la race des maîtres, ni les rési­dus de l’humanité passée ne trouveront de but ou de sens à leur triste vie : « Les gens ont besoin de faire quelque chose, sous peine de ­devenir fous. » À quoi occu­peront-ils leurs journées ? Découvriront-ils les joies de l’art ? Probablement pas : les « masses inutiles » trouveront sans doute la satisfaction qu’ils pourront dans la consommation, les drogues, les jeux ­vidéo et les mondes de la réalité virtuelle, qui leur procureront « bien plus d’excitation et d’intensité émotionnelle que la glauque réalité extérieure ». Une sacrée histoire, racontée avec style et peps ! Le succès de l’auteur tient beaucoup à sa capa­cité à amuser, à ses bons mots : « Le sucre est devenu plus dangereux que la poudre à canon » ; « Épicure avait apparemment mis le doigt sur quelque chose : il n’est pas si facile d’être heureux » ; « le yang et le yin de la moder­nité sont la raison et l’émotion » ; « Dieu semble de retour. Mais c’est un mirage. Dieu est mort : c’est juste qu’il faut du temps pour se débar­rasser du corps. » Homo deus se veut ­didactique et même prophétique, mais, malgré l’avenir dystopique qu’il décrit, sa lecture est divertissante. ­Cependant, des questions reviennent sans cesse à l’esprit : qui peut prédire l’avenir ? Comment le prédire ? ­Comment évaluer la qualité des ­prédictions ? Les historiens universitaires actuels n’aiment pas en règle générale aborder l’avenir : la plupart estiment que ce n’est pas leur boulot. Ils ne sont pourtant pas les plus mal placés pour le faire. Beaucoup en connaissent un rayon sur les futurs du passé : l’histoire des utopies et des dystopies ; les récits d’ascension, de déclin et de chute ; les fins du monde, les mondes sans fin, les mondes de demain ; toutes sortes de ­futurs imaginaires. Les historiens savent aussi que tous ces futurs ont mal anticipé ce qui allait réellement advenir. Il n’est pas un présent qui n’imagine l’avenir, et la ­façon dont l’ont fait les présents du ­passé nous en dit long sur eux. Certaines prédictions extrapolent les tendances d’un passé connu à un futur inconnu. Là aussi, les historiens savent bien décrire ces tendances. Ces extrapolations ne sont ni plus ni moins bonnes que d’autres modes de prédiction. Sauf information contraire et avérée, la météo de demain ressemblera à celle d’aujourd’hui ; l’an prochain, il fera plus froid l’hiver que l’automne ; le temps qu’il faut pour ­courir un marathon continuera de dimi­nuer ; le coût des microprocesseurs et des cellules photo­voltaïques baissera. Des prévisions de ce genre ne sont pas certaines, mais elles ne sont pas ­mauvaises.  

Ce qui ne peut être imaginé ne peut être prédit

Cela dit, certaines extrapolations à partir de tendances historiques se sont révélées erronées. L’électricité n’est pas devenue « trop bon marché pour que cela vaille la peine d’en relever la consommation » grâce aux centrales ­nucléaires, comme on nous le prédisait de longue date (3) ; les traitements contre le cancer se sont considérablement améliorés, mais, en dépit de décennies de lutte contre la maladie, elle reste l’une des principales causes de mortalité ; quant aux systèmes de missiles antibalistiques efficaces, ils demeurent un rêve excessivement onéreux. La loi de Moore, qui prédit que le nombre de transistors sur les puces double tous les deux ans, s’est confirmée pendant des décennies mais pourrait toucher à sa fin. Les prévisions de Malthus concernant la productivité agricole se sont révélées erronées. Les paris du milieu du XXe siècle sur l’augmentation de la ­vitesse dans le transport aérien, la déma­térialisation des documents, la colonisation de l’espace, l’inéluctabilité de la guerre nucléaire ou bien la fin de toute forme de guerre n’ont – jusqu’à présent – pas été remportés. (Les prédictions devraient avoir une date de péremption.) Les extra­polations de Harari sur l’accroissement de la vie ­humaine pourraient être tout aussi fragiles. Il y a d’autres difficultés encore à prédire l’avenir. L’une d’elles tient à l’inadéquation entre la fiabilité des prévisions et l’imprévisibilité des inno­vations scientifiques et technologiques. H. G. Wells avait anticipé l’invention d’une sorte de bombe atomique et beaucoup d’autres avaient vu venir des versions de l’avion ou du sous-­marin. Le personnage de bande dessinée Dick Tracy portait à son poignet un émetteur-­récepteur radio, ce qui, lorsque nous étions enfants, nous semblait de l’invention pure et simple. Mais personne n’avait prévu des innovations qui ont changé le monde telles que la réaction en chaîne par polymérase (la technique de duplication de l’ADN qui est au cœur de l’industrie des biotechnologies), l’ordinateur personnel omni­présent ou Internet. Prédire l’avenir est déjà suffisamment compliqué, mais, lorsqu’on fait à ce point dépendre les prévisions de sciences et de technologies émergentes, cela devient impossible. On sous-estime aussi, ce faisant, le choc des vraies nouveautés. Ce qui ne peut être imaginé ne peut être prédit. Un problème tient enfin à la nature récursive de certaines prévisions, dont le résultat n’est en réalité pas étranger à la prévision elle-même. Il existe des prophéties autoréalisatrices : si les gens pensent que certaines choses peuvent arriver, ou vont arriver, ils sont susceptibles d’y consacrer des ressources et de coordonner leurs efforts pour les faire advenir. Dans le cas de la loi de Moore, on pourrait dire que l’augmentation de la puissance de calcul est autant le produit de compétences techniques que d’une prophétie autoréalisatrice : l’augmentation du nombre des semiconducteurs s’est maintenue à un rythme qui « vérifiait la loi » en partie parce que les experts avaient la conviction que de telles choses pouvaient se produire et que cette conviction a permis de ­mobiliser des ressources. Il existe aussi des prophéties autodestructrices. Si l’on estime, par exemple, que les systèmes automatisés sont sûrs, on risque d’oublier de prendre des précautions et d’être vigilant, et donc de rendre ces systèmes dangereux. Si l’on pense à l’inverse que des immeubles peuvent être à la merci des séismes, ou que les centrales nucléaires sont par nature dangereuses, on prendra peut-être des mesures pour s’assurer de leur intégrité, les rendant ainsi plus sûrs. Quelle confiance accorder aux prévisions de Harari ? Quelle confiance leur accorde-t-il, lui ? Certains peuvent en déduire, en suivant la logique de la prophétie autodestructrice, que l’on mettra un terme aux technologies ­incontrôlables. Mais l’auteur n’y croit pas. D’abord, on n’en sait pas suffisamment – sur la portée des nouvelles technologies, le cours de leur développement probable ou leurs conséquences – pour décider de « donner un coup de frein ». Ensuite, quand bien même on en saurait assez, le « capitalisme » nous interdirait d’appuyer sur la pédale de frein : un ralentissement du progrès technologique ferait s’effondrer l’économie « en même temps que notre ­société ». (Harari reconnaît là pour une fois, indirectement, que l’accélération de l’innovation technologique est liée à un ordre politique donné.) Quelques pages plus loin, il admet cependant que le futur dystopique qu’il prédit pourra peut-être, après tout, être évité : « Précisément parce que nous avons le choix concernant l’usage des nouvelles technologies, mieux vaut comprendre ce qui se passe et décider avant qu’elles ne décident pour nous. » Peut-être ­est-ce Harari lui-même qui a besoin de se décider.   Le futur qu’il envisage rejoint en grande partie celui des oracles de la Silicon Valley. Oracles qui, pour beaucoup, s’en font les supporteurs ­enthousiastes ; quelques-uns seulement s’inquiètent d’une catastrophe engendrée par la technologie. En 2000, ­l’informaticien Bill Joy, à l’époque ­directeur scientifique de Sun Microsystems, ­expliquait dans un ­article du magazine Wired inti­tulé « Pourquoi le futur n’a pas besoin de nous » que les machines vont non seulement supplanter l’intelligence et le travail humains, mais ­aussi usurper notre pouvoir. « Les ­espèces biologiques ne survivent presque ­jamais lorsqu’elles sont confrontées à des concurrents ­supérieurs », écrivait Bill Joy. Et Homo ­sapiens n’y parviendra pas davantage dans la lutte pour la vie qui l’oppo­sera aux machines que les humains ont créées. Les humains biologiques se verront « évincés », et le génie géné­tique pourrait bien transformer la nature humaine elle-même. « Je suis attaché à mon corps comme tout le monde, affirmait à peu près à la même époque un autre célèbre informaticien, ­Danny Hillis, mais, si je peux vivre jusqu’à 200 ans avec un corps en silicium, je prend le corps en silicium. » Bill Gates, Steve Wozniak – le cofondateur d’Apple – et Stephen Hawking ont exprimé ­depuis des craintes semblables à celles de Joy. Si la vision de Harari semble plausible, c’est peut-être parce qu’elle nous est familière : on nous avait prévenus. On peut toutefois trouver une preuve plus directe de sa vraisemblance. Je vis à proximité du Massachusetts Institute of Technology (MIT). Quand je retrouve un ami pour déjeuner dans le quartier, je passe devant des avant-postes de Google et de Microsoft ; devant de grands centres de recherche publics et privés, en biomédecine et en ingénierie, en séquençage du ­génome ou en bio-informatique, en biologie de synthèse, en intelligence artificielle et en robotique. Des cathédrales du dataïsme, des usines à algo­rithmes, des ateliers de production de futurs posthumains. Mais, avant d’y arriver, je passe aussi devant des gens qui dorment sur des cartons et des « inutiles » affamés qui font la manche. Des gens trop pauvres pour s’acheter des appareils de réalité virtuelle. Ce que semble désormais réclamer le marché, c’est un futur imaginaire suffisamment exotique pour être excitant, mais suffisamment familier pour être crédible. Homo deus offre exactement cela.   — Cet article est paru dans la London Review of Books le 13 juillet 2017. Il a été traduit par Delphine Veaudor.
LE LIVRE
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Homo deus. Une brève histoire de l’avenir de Yuval Noah Harari, Albin Michel, 2017

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