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Houellebecq en son aquarium

En guerre contre l’« optimisme con », Houellebecq décrit crûment le vide existentiel, la vulgarité ambiante et l’impossibilité de relations humaines dignes de ce nom dans la société actuelle. Dans La Carte et le Territoire, cette description atteint son apogée. On y décèle aussi une peur morbide de l’amour.

Récemment, à Paris, j’ai vécu un moment très houellebecquien. J’étais assis dans un café, pour boire un verre ; sur le mur au-dessus de moi était fixé un écran de télévision que je ne pouvais ni regarder attentivement ni ignorer complètement. Une discussion sérieuse, ou du moins posée, à laquelle participait un journaliste de Libération, y était retransmise. On pouvait lire sur l’écran le sous-titre suivant : « Des stars accusées de plagiat. » Des stars ? Quel genre de stars, dans quel champ de l’activité humaine ? Ou bien le fait d’être une star est-il un champ d’activité en soi ? Et qui, ou quoi, ces stars plagiaient-elles, et comment ? Impossible de le savoir, car le son (Dieu merci !) avait été coupé. Sous la discussion, pendant ce temps-là, une bande défilante à rendre n’importe qui épileptique informait les téléspectateurs (à supposer qu’il y en eût) que l’Irlande venait d’accepter 85 milliards d’euros d’aide pour éviter un effondrement économique total (pas seulement en Irlande), et que la Corée du Nord promettait de riposter impitoyablement aux manœuvres militaires américaines et sud-coréennes. Nous vivons vraiment à l’ère de l’information, avec ce résultat que nos pensées semblent avoir été passées à travers une sorte de robot Moulinex mental ; nous ne sommes pas tant des citoyens bien informés que des consommateurs d’un velouté d’informations, dans lequel la perspective de la Troisième Guerre mondiale a exactement la même consistance que les aventures extraconjugales d’un ancien footballeur.   Les hommes modernes vivent séparés par des murs de verre Dans Lanzarote (1), le récit de Houellebecq, le narrateur déclare : « J’aime bien regarder la télé sans le son, c’est un peu comme un aquarium… » C’est une image caractéristique et puissante, qui laisse entendre que l’homme moderne vit, ou aimerait vivre, dans un aquarium dont il serait l’unique habitant, regardant au-dehors des gens qui vivent eux aussi, ou aimeraient vivre, dans un aquarium dont ils seraient les seuls habitants. Aucun lien réel entre les gens n’est possible ; ils sont séparés par des murs de verre, qu’ils soient littéraux ou métaphoriques. Le talent de Houellebecq est d’amener le lecteur à regarder le monde à travers son objectif, quelque grossissant et déformant qu’il puisse être. La phrase extraite de Lanzarote, par exemple, m’a fait penser à une scène à laquelle j’avais assisté peu de temps auparavant à Dubaï, ville qui pourrait à bon droit être rebaptisée Houellebecqville, s’agissant d’un paradis pour des gens sans but dans la vie, du genre à vouloir skier sur une piste couverte précisément parce que, et uniquement parce que, il fait + 50 °C à l’extérieur. Je me trouvais dans un tunnel au milieu d’un magnifique aquarium dans le plus grand centre commercial du Moyen-Orient, entouré de requins aux dents terrifiantes dont je n’étais séparé que par l’épaisseur du verre. Puis j’ai remarqué quelque chose d’étrange à propos des autres visiteurs : ils étaient tous occupés soit à parler, soit à envoyer des messages avec leur téléphone portable, et ne prêtaient pas la moindre attention aux requins. « Je suis à Dubaï, il fait très chaud ici, je rentre demain… » On aurait pu croire qu’ils avaient passé leur vie entière au milieu des requins, tellement ils s’y intéressaient peu ; seule la rupture du verre les tirerait, temporairement, de leur état d’automatisme autocentré. Ou encore, lorsque Houellebecq attire notre attention sur le caractère absurde ou factice du consumérisme moderne (dans La Carte et le Territoire, un policier achète « un wrap saveurs de Provence » dans un relais autoroutier, dont une partie a été fermée parce qu’un homme obèse vient d’y succomber d’une crise cardiaque, sans doute provoquée par la nourriture des relais autoroutiers), je pense à mes patients quand je les interrogeais sur ce qui les intéressait. Certains semblaient effrayés ou effarés par ma question, comme s’ils avaient l’impression qu’on les attaquait ; d’autres réfléchissaient pendant quelques instants, se creusant les méninges à la recherche d’une réponse comme s’il s’agissait d’un grenier abandonné, avant de dire : « Faire les magasins. » « Faire les magasins !, avais-je envie de m’exclamer. Mais vous n’avez aucun goût ! Vous vous attifez avec des fringues qu’on dirait récupérées sur des noyés repêchés dans la Tamise ! À côté de ça, vous n’avez pas d’argent, vous ne vivez qu’à crédit ! » Bien sûr, l’éthique médicale m’empêchait de dire cela ; nous, médecins, devons toujours dire la vérité à nos patients, mais jamais toute la vérité. La vérité complète est ce que nous ne devons jamais dire. On pourrait résumer en disant que l’homme moderne est la créature qui cherche ce dont elle n’a pas besoin, et a besoin de ce qu’elle ne cherche pas. Houellebecq plante un stylet dans le cœur de la modernité. Sa critique du monde moderne est existentielle, non politique – la critique d’une vie sans transcendance. Si Ségolène Royal avait remporté la dernière élection présidentielle à la place de Nicolas Sarkozy, Houellebecq aurait-il eu besoin de changer un mot à La Carte et le Territoire ? La question est absurde ; elle contient sa propre réponse. Et ce qui est vrai de la France est vrai de n’importe quel autre pays occidental. La crise économique que nous traversons actuellement n’est pas économique ; elle est civilisationnelle. Nous sommes à Rome, en l’an 409 après Jésus-Christ. Dans La Carte et le Territoire, l’un des principaux personnages, l’artiste Jed Martin (le prénom atypique
est symbolique de la dislocation d’une civilisation) s’apprête à assister à son propre vernissage. « Le matin du vernissage, il se rendit compte qu’il n’avait pas prononcé une parole depuis presque un mois, à part le “Non” qu’il répétait tous les jours à la caissière (rarement la même, il est vrai) qui lui demandait s’il avait la carte Club Casino… »   Si la caissière s’y intéressait… C’est très bien vu. Ce passage rend bien non seulement l’isolement dans lequel vit le personnage – et Houellebecq doit sûrement savoir qu’une fraction croissante de la population est composée de foyers d’une seule personne –, mais aussi la superficialité qui est celle, le plus souvent, d’un tel type de contact entre les gens. Je ne suis pas socialement isolé comme Jed Martin, mais chaque fois que je me rends à la supérette la plus proche de chez moi en Angleterre, on me demande invariablement si j’ai « la carte Club Tesco ». J’ai dû dire « non » une centaine de fois, mais jamais il n’est venu à l’esprit de la caissière de me poser ce qui me semble être, en bonne logique, la question suivante : « Est-ce que vous en voulez une ? » Le fond du problème, ici, est certainement le suivant : si la caissière s’intéressait assez au sujet pour me demander si je voulais une carte Club Tesco, elle serait déjà à moitié gagnée par cet « optimisme con » dont parle Houellebecq, et qui est, selon lui, mystérieux pour quiconque n’est pas américain. (Afin de vous aider à comprendre la signification d’« optimisme con », et pour prouver que cela existe, permettez-moi de citer brièvement un article d’un chroniqueur d’une récente édition de l’International Herald Tribune : « Oui la Ligue des nations s’est effondrée, mais elle est bel et bien à l’origine des Nations unies. » Cela fait penser à la vieille expression utilisée par les médecins pour apprendre une nouvelle aux proches d’un malade : « L’opération a réussi, mais le patient est décédé. ») Houellebecq laisse entendre qu’un échange verbal à propos de la carte Club Casino ou de celle de Tesco ne peut en aucun cas avoir de sens ; il pourrait tout aussi bien être le fait de deux automates. De plus, tous les contacts humains dans le monde moderne sont du même ordre, c’est-à-dire dire qu’il n’y a presque aucun contact. Nous traversons la vie en castrant notre conscience. Page suivante, nous apprenons que Jed Martin rencontre à son vernissage une belle jeune femme russe vivant à Paris depuis deux ans : « Avec son teint très pâle, presque translucide, ses cheveux d’un blond platine et ses pommettes saillantes, elle correspondait parfaitement à l’image de la beauté slave telle que l’ont popularisée les agences de mannequins et les magazines après la chute de l’URSS. » En d’autres termes, la Russie a enduré son calvaire – l’un des pires calvaires de l’histoire de l’humanité, avec des dizaines de millions de morts, pour ne rien dire des souffrances de ceux qui ne sont pas morts – à seule fin de pouvoir fournir quelques belles filles aux pages de magazines sur papier glacé, le summum de l’éphémère. L’histoire se résumerait ainsi à un affrontement entre des catastrophes provoquées par des idéologies, d’un côté, et la vulgarité et la superficialité marchandisées, de l’autre, ces dernières ayant (pour l’instant, peut-être pas pour longtemps) le dessus. Quoi que l’on puisse penser de la pertinence de cette vision de l’histoire, elle ne participe certainement pas de l’optimisme con. La froideur, l’insuffisance et l’impossibilité des relations humaines sont une constante chez Houellebecq ; l’homme y est à tout jamais comme un chien maltraité étant jeune, qui rêve d’affection humaine, et ne peut cependant jamais avoir entièrement confiance en personne, aspirant simultanément à se rapprocher des gens et à s’en écarter pour éviter de nouveaux mauvais traitements.   Une renonciation quasi bouddhiste à la chaleur humaine Dans La Carte et le Territoire, comme dans ses autres livres, presque tous les sentiments amicaux entre les personnages sont bridés par leur crainte de s’exposer à la souffrance et au rejet. C’est comme si toute reconnaissance d’une dépendance entraînait aussitôt un abus de pouvoir – débouchant sur l’humiliation, l’oppression, la trahison ou la manipulation de la personne dépendante. Toutes les relations humaines sont, au fond, des relations de pouvoir, et la confiance est, partant, impossible. Il y a chez Houllebecq une renonciation quasi bouddhiste à la chaleur humaine en raison de la souffrance qu’elle provoque quand on découvre, comme c’est toujours le cas, qu’elle n’était pas justifiée. Il est vrai qu’il y a, dans La Carte et le Territoire, un mariage heureux, celui du commissaire de police, Jasselin, et de sa femme, mais les conditions de leur bonheur ne sont pas de nature à rassurer complètement les partisans de la possibilité de relations humaines satisfaisantes à une échelle un tant soit peu significative. D’abord, Jasselin ne dit rien à sa femme de son travail ; du coup, il mène une sorte de double vie, dont la moitié la plus importante est totalement séparée de l’autre. Ensuite, il est stérile, et ils ne peuvent pas avoir d’enfants. Quand Jasselin voit des « préadolescents » espagnols descendre d’un car, retour d’une visite au Louvre et à Beaubourg (belle ironie de cette juxtaposition d’institutions, vu la laideur proprement stupide de la seconde et d’une bonne part de ce qu’elle accueille), tous aussi vulgaires et bruyants les uns que les autres, il se dit qu’il l’a échappé belle : s’il avait eu des enfants à l’âge normal, eux aussi seraient aujourd’hui des « préadolescents » et ils auraient certainement réduit à néant son mariage. Les relations humaines heureuses sont finalement possibles, alors, mais seulement à condition que la race humaine s’éteigne. Si Houellebecq réécrivait Anna Karénine, il commencerait ainsi : « Il n’y a pas de familles heureuses ; toutes les familles malheureuses sont malheureuses de la même façon (2). » Une réelle et émouvante tendresse n’est pas entièrement absente du livre, à ceci près que son objet est un chien. Les Jasselin ont un chien qu’ils aiment à la folie, la relation qu’ils entretiennent avec lui s’apparentant précisément à ce que les relations humaines devraient être, mais (chez Houellebecq, du moins) ne sont jamais : des relations de confiance et d’affection inconditionnelle. La description des sentiments de Jasselin à propos de la mort possible du chien – sentiments excédant de loin en intensité ceux suscités par n’importe quel décès humain dans l’œuvre de l’écrivain – n’est pas seulement profondément sensible, mais tout à fait exacte, comme je peux l’attester, aimant moi-même passionnément les chiens. Une fois de plus, Houellebecq évoque là le désarroi existentiel de l’homme moderne. Cela me rappelle la scène de L’Adversaire, d’Emmanuel Carrère, quand l’accusé, Jean-Claude Romand, qui a tué ses parents, sa femme et ses enfants, et n’a manifesté absolument aucune émotion à ce sujet par la suite, éclate en d’inconsolables sanglots quand il est interrogé par son avocat sur le chien de son enfance. C’est comme si l’amour n’était possible qu’entre un homme et un chien, et non entre un homme et sa femme, ses enfants, ou ses parents. Dans La Carte et le Territoire, l’aliénation de l’homme moderne – j’hésite à employer le mot « aliénation », utilisé naguère de manière si prétentieuse, mais je n’en trouve pas de meilleur – atteint assurément son apogée, au moins sur le mode imaginaire, quand, dans le dernier tiers du livre, Houellebecq, qui a été un personnage tout au long du roman, est assassiné, décapité et débité en petits morceaux, et que l’ensemble de l’épisode est relaté sans le moindre sentiment d’horreur, ni même de regret. Houellebecq parle de sa propre décapitation comme s’il nous donnait une recette de la queue de bœuf ; non pas comme s’il était la personne assassinée, mais comme s’il était le lecteur d’un magazine de faits divers indécemment explicite et émoustillant. Il est aliéné même par rapport à lui-même ; il voit non seulement les autres dans ce vaste aquarium qu’est le monde, mais il se voit aussi lui-même. Bien sûr, son œuvre a ses limites, sévères. Pour partiale qu’elle soit, sa vision du monde est puissante. Son intuition essentielle, à savoir qu’en l’absence d’une finalité transcendante l’homme moderne erre sans but, dans une sorte de mouvement brownien, à la recherche de simples sensations, est pénétrante. Elle donne lieu à un nombre considérable d’observations justes, et souvent désopilantes, ayant la même caractéristique que les maximes de La Rochefoucauld et les aphorismes du Dr Johnson (3), celle d’être à la fois évidentes et révélatrices.   Le rapport sexuel selon le Dr Johnson Cela signifie cependant qu’il n’existe aucune possibilité d’évolution des personnages dans ses livres. À vrai dire, l’existence même de personnages y est à peine possible : chacun d’eux est soit un quasi-automate, soit une personne ayant parfaitement compris la futilité de l’existence, et n’est que la somme de ses observations et de ses réflexions sur cette futilité. Quant au caractère explicite des scènes sexuelles, que certains ont jugées pornographiques, il ne sert qu’à démontrer la vérité de ce que le Dr Johnson disait du rapport sexuel, à savoir que le plaisir est fugitif, la position ridicule, et son coût exorbitant. Personnellement, je pense qu’une fois qu’on a lu une description d’une fellation insatisfaisante, on les a toutes lues ; mais je reconnais que les Anglo-Saxons éprouvent une certaine pruderie exagérée sur ce sujet. Bien sûr, on pourrait aussi faire valoir que, s’il est vraiment aussi désillusionné par la vie moderne qu’il le dit, Houellebecq pourrait tout aussi bien se taire. L’acte même consistant à écrire ses livres, et à les faire publier, démontrerait son insincérité. Ce serait là, je pense, une erreur. Ses livres, me semble-t-il, témoignent d’une sorte de misanthropie swiftienne, ou de la saeva indignatio, l’indignation furieuse, immortalisée sur la tombe de Swift (4). Ce dernier a probablement écrit la plus éloquente phrase exprimant le dégoût à l’endroit de la race humaine qui ait été ou sera jamais écrite. Le roi de Brobdingnag dit à Gulliver, après que ce dernier lui a décrit les coutumes de son pays : « Il me faut conclure que la plupart de vos compatriotes forment la plus pernicieuse espèce d’odieuse petite vermine que la nature ait jamais souffert de voir ramper à la surface de la terre. » On n’écrit pas cela si l’on n’a pas été soi-même victime d’un amour déçu. Quand Houellebecq écrit que l’éducation universitaire moderne consiste largement à « enseigner des absurdités contradictoires à des crétins arrivistes », il ne proclame pas son indifférence, pas plus qu’il n’énonce une vérité littérale, démontrable scientifiquement ; il décrit une horrible réalité sous-jacente, dans un langage qui nous fait rire à gorge déployée. Mais ses écrits sont avant tout un symptôme de la maladie qu’il diagnostique lui-même si souvent, à savoir une peur morbide de l’amour.   Cet article a été traduit par Philippe Babo.
LE LIVRE
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La Carte et le territoire de Dans la tête de Kim Jong-Un, Flammarion

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