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Indécision : la leçon de Bartleby le scribe

« Décider » vient du latin caedere, « trancher». Devant un choix de vie ou dans une situation tragique, il faut trancher. Mais quelles sont les forces qui nous font trancher ? Et peut-on trancher en faveur de ne pas trancher ?


© Anna Parini

Personne ne décide de naître. Ni de mourir – sauf exception. Et entre ces deux bornes ? Une existence qui veut se donner l’apparence d’une suite ininterrompue de décisions : « L’instant où tu te tiens est le tournant du temps », observait l’écrivain autrichien Hugo von Hofmannsthal. Mais décide-t-on vraiment de la vie que l’on voudrait vivre? Œdipe paraît décider de sa vie quand il fuit Corinthe – pour éviter de tuer son père et d’épouser sa mère, comme annoncé par l’oracle de Delphes. En réalité, c’est le dieu de la tragédie qui, en le poussant à fuir, décide de le précipiter droit vers son destin.

 

Pour le sophiste Prodicos, décider de sa vie ressemble à la croisée des chemins où se trouve le jeune Héraclès. Face à lui, deux femmes, l’une appelée Bonheur (mais plus connue sous le nom de Vice), et l’autre, Vertu. La première invite à emprunter un chemin menant à une vie de plaisirs sans fin. La seconde indique une voie escarpée où chacun doit faire l’effort de mériter, à terme, la récompense qui échoit aux âmes bonnes. Sans doute cette manière d’envisager l’existence, dans un cadre éthique, est-il le propre des philosophies antiques et chrétiennes, volontiers binaires. Le choix est clair. Mais dans cet apologue, c’est la fin – qu’est-ce qu’on décide ? – qui importe plus que la méthode. Or comment faire pour « trancher »?

 

« Décider » vient en effet du latin ­caedere (couper, trancher). Dans son roman Le Choix de Sophie, William Styron met une mère aux prises avec cet effroyable dilemme: de mes deux enfants, lequel vais-je sacrifier au SS qui en exige un pour sauver l’autre? Dans la série 24heures chrono, le héros, Jack Bauer, est régulièrement confronté à une autre alternative: dois-je décider – au mépris de la loi morale – de torturer un terroriste qui a placé une bombe dans un lieu public et refuse de dire où et quand elle doit exploser ? Ou dois-je décider de ne pas le torturer et accepter cet autre mal que constitue le massacre de centaines de victimes potentielles ?

 

La vie est complexe. La décision porte sur des situations d’indétermination extrême qui réclament le secours d’une méthode. Reste que, au terme de la délibération, il faut sauter hors de la raison et trancher. L’âne de Buridan meurt entre un seau d’avoine et un seau d’eau, faute d’avoir pu choisir entre ses deux désirs. Mais c’est un âne. Un homme, dit Spinoza, placé dans la même situation, aurait fait jouer sa liberté d’indifférence, c’est-à-dire sa capacité de décider ­arbitrairement.

 

Décider « en connaissance de cause » certes, mais aussi en « connaissance de soi ». Est-ce bien moi qui décide quand je décide ? Ne suis-je pas le jouet de forces ou de perceptions imperceptibles – ces fameux « tropismes », comme dirait Nathalie Sarraute, ces micromouvements imperceptibles qui me font faire ceci ­plutôt que cela ? N’existe-t-il pas, comme le pressent Leibnitz, des perceptions ­inaperçues de l’esprit, capables de tordre et orienter mes jugements ? De là à penser que nous sommes exclus du poste de pilotage…

 

 

Le psychanalyste aurait tôt fait d’expliquer que ce n’est pas moi, mais mon surmoi qui décide. Le marxiste, que c’est notre milieu, nos représentations, notre habitus. Le soupçon gagne : et si nous n’étions tout simplement pas maîtres à bord? Quelle chance alors quand la décision s’impose, dans l’éclat d’une illumination intérieure, court-circuitant la délibération et la volonté ! L’orageuse « nuit de Gênes », du 4 au 5octobre  1892, qui secoua le jeune Paul Valéry, détermina un avant et un après dans son existence. Elle décida de sa trajectoire de poète philosophe. Étouffant le moi, ne jurant alors que par la science, il entra dans une longue ascèse, marquée par La Soirée avec monsieurTeste (1896) – manifeste cérébral – dont il ne sortit qu’avec la publication de La Jeune Parque (1917).

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Et si, pour reprendre le fil de notre existence soumise aux écarts barométriques des décisions, le meilleur parti était encore de s’abstenir ? N’est-ce pas ce que professe la sagesse taoïste dans l’idée du non-agir ? À l’image du personnage de Melville, le scribe Bartleby, répétant son fameux mantra, I would prefer not to, paradigme du non-vouloir, exprimé sous la forme la moins volontaire de la « préférence » – et encore, celle de « ne pas » ! Sans doute est-ce bien là aussi une décision, oui, mais une décision blanche, sans autre contenu que celui d’affirmer, avec obstination, sa totale incongruité.

 

 

— Thierry Grillet est écrivain et essayiste. Il a publié notamment Homère, Virgile, indignez-vous ! (First, 2015) et Les 300 livres, films, musiques à découvrir, aimer et faire aimer (First, 2017).

— Ce texte a été écrit pour Books.

Pour aller plus loin

Dans ce dossier :

LE LIVRE
LE LIVRE

Bartleby le scribe de Herman Melville, Gallimard, 2003

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