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Indiens des villes

Dans un premier roman très remarqué, l’écrivain amérindien Tommy Orange traite de l’identité et de la mémoire d’un peuple déraciné. Des sujets sensibles, ultracontemporains.


© Nicole Bengiveno/The New York Times/Redux/Rea

Quartier indien de Minneapolis. « La ville nous a pris dans un monde de verre, de métal et de câbles électriques », écrit Tommy Orange.

Dans les dernières pages de There There, premier roman « bouleversant » de Tommy Orange, selon The Washington Post, un petit Amérindien de 4 ans ne cesse de demander à sa grand-mère : « On est quoi ? On est quoi ? ». « L’enfant n’a pas moyen de le savoir, mais c’est une question que les envahisseurs européens contraignent les Indiens à se poser depuis des siècles. Exilés, dispersés, massacrés, dépossédés, tournés en ridicule, rayés de la carte, les Améridiens ont été obligés de se définir sur un fond de violence incessante. Leur survie, leur naufrage et leur résilience dans les États-Unis d’aujourd’hui constituent les sujets de There There. » Paru au mois de juin dernier, le livre figure toujours parmi les best-sellers du New York Times. De la très intellectuelle New York Review of Books à O, le magazine féminin de l’animatrice de télévision Oprah Winfrey, tous les grands médias le classent parmi les meilleurs romans de 2018. Sans doute parce que l’ouvrage est vraiment « aussi bon qu’on le dit » – c’est du moins ce qu’assure The New York Times. Peut-être aussi parce qu’il s’agit, au fond, d’une réflexion sur l’identité brisée. Un thème qui passionne aujour­d’hui, comme en témoigne Kanata, la pièce du dramaturge québécois Robert Lepage jouée ces jours-ci à Paris. Membre des tribus cheyennes et arapahos de l’Oklahoma, Tommy Orange commence son roman par un essai « incandescent », écrit The Washing
ton Post. Il part d’une image, celle de la tête de chef indien avec sa coiffe de plumes qui figurait jusque dans les années 1970 sur la mire de fin des programmes à la télévision américaine. « La tête n’avait pas de nom, pas de corps, pas de tribu. C’était juste la “tête ­indienne” », résume le quotidien britannique The Guardian. De cette tête cathodique l’auteur passe à celle, bien réelle et tranchée, du chef des Wampa­noag, qui était conservée sur une ­pique à l’entrée de la colonie de Plymouth. Puis il évoque le massacre des autochtones par les colons européens : « Ils ­arrachaient les enfants à naître du ventre de leur mère, s’em­paraient de ce que nous devions devenir, de nos enfants avant qu’ils ne soient des enfants, des bébés avant qu’ils ne soient des bébés. » Ce rappel historique préalable sur la fin violente d’un monde s’impose parce que l’auteur ne peut se fier aux connaissances de ses lecteurs, et cette ignorance très partagée fait justement partie de la tragédie. « Nombreux sont ceux qui ont appris l’histoire par les défilés bon enfant de Thanksgiving et les westerns dans lesquels les autochtones sont incarnés par un “acteur ­italo-américain nommé Iron Eyes Cody” », observe encore The Guardian. Or les personnages de Tommy Orange ne ressemblent en rien à leurs avatars hollywoodiens. Comme le romancier, ils vivent à Oakland, dans la Californie du XXIe siècle, roulent à vélo, conduisent des camions. Les lecteurs qui attendraient des êtres en communion avec les arbres et la terre en seront pour leur frais, et l’écrivain trentenaire s’en amuse presque : « Les immeubles, les autoroutes, les voitures, tout cela n’est-il pas terrestre ? » Dans son roman, il s’intéresse à ce qui subsiste, au cœur du monde occidental urbain, de l’altérité amérindienne avortée. Il emprunte son titre à Gertrude Stein, qui remarquait combien l’Oakland de son enfance avait changé, au point qu’« il n’y avait plus de là, là-bas ». « C’est ce qui est arrivé aux Amérindiens », glisse l’un des personnages, qui, comme ses semblables, ne sait pas vraiment ce que signifie ­pareille appartenance ni comment elle doit se traduire, sinon par la participation (forcément jouée) à un grand pow-wow organisé à Oakland. « Nous sommes les souvenirs oubliés », écrit Orange. « Nous connaissons mieux le son de l’autoroute que celui des ­rivières », ajoute-t-il, car « la ville nous a pris dans un monde de verre, de métal, de caoutchouc et de câbles électriques » où les rites traditionnels sauvés de l’oubli semblent comi­quement anachroniques. De fait, « personne dans le roman ne sait trop comment se comporter », remarque l’écrivain Colm Tóibín dans The New York Times. Le sentiment d’« inauthenticité » qui traverse des personnages du « temps présent », joint à celui d’une « vaste dépossession », ne peut que toucher le lecteur de ce début de siècle, emporté (comme jadis Gertrude Stein) dans un monde en perpétuelle « évolution ».
LE LIVRE
LE LIVRE

There There de Tommy Orange, Knopf, 2018

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