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Intimidant point-virgule

Le point-virgule est une invention de la Renaissance nous apprend l’historienne et philosophe des sciences Cecelia Watson dans Semicolon. Il est apparu pour la première fois à Venise en 1494 dans un livre de l’éditeur et imprimeur Alde Manuce et était destiné à améliorer la ponctuation de De Aetna, récit dialogué de l’ascension de l’Etna par l’humaniste Pietro Bembo. À l’époque, la ponctuation était une affaire très personnelle et on ne se privait pas d’inventer de nouveaux signes. Beaucoup, comme le punctus percontativus, point d’interrogation inversé utilisé pour marquer les questions rhétoriques, sont vite passés de mode. Mais le point-virgule est resté. Et aujourd’hui, écrit Watson, « c’est le lieu de fixation de nos craintes et nos aspirations en matière de langue, de classe et d’éducation ».

Une ponctuation ambiguë

Dans The New Yorker, où elle tient une chronique intitulée Comma queen, (« reine de la virgule »), la correctrice Mary Norris rappelle la règle d’usage de ce signe de ponctuation qui en déroute beaucoup.« Quand il ne sert pas de séparateur dans une énumération, il doit être suivi d’une proposition indépendante. Il peut remplacer une conjonction telle que « et » ou « mais », mais en aucun cas s’y ajouter ».

 

Dans le langage juridique, un point-virgule mal employé peut faire des dégâts considérables.En 1837, deux professeurs de l’école de droit de Paris s’affrontent en duel à ce propos. Et en 1945, un point-virgule inséré dans le paragraphe définissant les crimes contre l’humanité figurant dans la Charte de Nuremberg faillit bien empêcher d’inculper les nazis capturés. L’ambiguité fut levée par la suite et le point-virgule remplacé par une virgule.

Les 4 000 points-virgules de Moby Dick

Dans la littérature, certains raffolent du point-virgule, d’autres ne veulent pas en entendre parler. Donald Barthelme le trouvait « affreux comme une tique sur le ventre d’un chien » et Kurt Vonnegut y voyait un « hermaphrodite travesti qui ne représente absolument rien ». Mais que serait Moby Dick sans ses plus de 4 000 points-virgules (« un tous les 52 mots », calcule Watson) ? Herman Melville les utilise comme « autant de solides petits clous qui tiennent son vaste récit », assure Watson.  Elle examine aussi l’usage qu’en ont fait Raymond Chandler, Virginia Woolf, Irvine Welsh et Henry James. Comment le point-virgule leur permet d’accélérer ou de ralentir le rythme d’une phrase, créer une énergie, suggérer un mystère. « Le style est à 90 % une affaire de ponctuation », assure la critique Parul Sehgal dans The New York Times.

À lire aussi dans Books :Réapprendre à écrire avec Ursula K. Le Guin, mai 2019.

LE LIVRE
LE LIVRE

Semicolon: The Past, Present, and Future of a Misunderstood Mark de Cecelia Watson, Ecco, 2019

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