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La plume ou le micro ?

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Pour bien raconter, il faut avoir quelque chose à raconter. Et, pour recueillir du matériau, pourquoi pas le journalisme ? Peut-on imaginer meilleur trou de serrure pour observer les recoins de l’âme de la société ou des individus qui la composent, et tous les petits et grands événements qui affectent nos contemporains ? La guerre, par exemple. C’est un « énorme avantage pour un écrivain d’avoir l’expérience de la guerre », assène Ernest Heming­way en professionnel des deux exercices (1). Une expérience qu’on peut acquérir comme victime ou comme militaire, mais aussi comme reporter au proche contact du « boum boum », pour ­reprendre les termes de la ­profession. Tous les écrivains ne sont pas d’accord. Pour un Ward Just qui recon­naît que c’est le journalisme qui lui a fourni « l’engrais qui a fait pousser les plantes de [son] jardin » de romancier, combien vilipendent les « folliculaires » (Voltaire), ceux qui « trempent leur plume dans l’encre impure de l’écriture » (Dominique Fernandez), voire « ces ratés de l’écriture » (He
nry de Montherlant). Même Hemingway fait la fine bouche : « Travailler pour un journal ne peut pas faire de tort à un jeune auteur, s‘il arrête à temps » (comme il l’a fait lui-même, faut-il préciser). Quelle injustice ! Surtout aujour­d’hui, où la frontière journalisme-­littérature est de plus en plus poreuse, observe Jean-Paul Kauffmann, qui quant à lui opère de part et d’autre de cette supposée démarcation avec autant de bonheur. Sur le papier journal, sur l’écran ou sur la page d’un livre, on préfère désormais « la petite phrase légère et court ­vêtue » chère à Michel Butor, le style sec et factuel, la concision. Même chose pour le fond : « Le journalisme ne ­relève-t-il pas d’une forme de fiction ? Il ne rend pas moins compte du réel que la littérature […] Pourquoi les séparer ? » (Kauffmann, toujours (2)). Combien de romans ont d’ailleurs pris naissance dans la réalité, c’est-à-dire sur une page de journal – celle des faits ­divers, le plus souvent ? Madame ­Bovary (affaire Delamare), Le Rouge et le Noir (affaire Berthet), Anna Karé­nine (suicide de la maîtresse de M. Bibikov), pour ne s’en tenir qu’aux grands classiques du xixe siècle. Prenant acte de cette convergence, de plus en plus d’écrivains cherchent à cumuler les attraits du roman (arc narratif et suspense, psychologies creusées, habiletés diverses) et l’ancrage dans le réel. Double gain pour le lecteur : il s’amuse et il s’instruit, en toute quiétude car, par hypothèse, tout est vrai. C’est Truman Capote qui, avec De sang-froid, a ouvert outre-­Atlantique cette voie de la long-form nonfiction, de plus en plus et de mieux en mieux fréquentée. La littérature française n’est évidemment pas en reste (voir par exemple Emmanuel Carrère). On peut même dire qu’elle avait pris presque un siècle d’avance avec Félix Fénéon : chez lui, l’entrefilet devenait une œuvre d’art. « À Oyonnax, Mlle Cottet, 18 ans, a vitriolé M. Besnard, 25 ans. L’amour, naturellement. » (3) Allez donc faire à la fois plus concis, plus véridique et plus suggestif.

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